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Le métier de chercheur. L’enseignement et les séminaires
20 septembre 2015 Récits et témoignages
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De nom­breuses idées fausses cir­culent à pro­pos des métiers de la recherche et de l’en­sei­gne­ment supé­rieur. Aux sté­réo­types de la “tour d’i­voire”, du “jar­gon”, et aux cri­tiques sou­vent radi­cales de l’ins­ti­tu­tion uni­ver­si­taire, se mêle par­fois un inquié­tant anti-intel­lec­tua­lisme. Par ailleurs, la pra­tique des cher­cheurs et des uni­ver­si­taires est trop sou­vent pen­sée à tra­vers le cadre défor­mant des grandes idées phi­lo­so­phiques, de l’i­ma­gi­naire d’une pen­sée cri­tique décon­nec­tée de tout ancrage dans des réa­li­tés tan­gibles, et des auteurs majes­tueux qu’on vénère ou qu’on cri­tique d’au­tant plus qu’ils sont morts ou inac­ces­sibles.

Or, l’u­ni­ver­si­té c’est aus­si des pro­fes­sions, des lieux concrets, des socia­bi­li­tés, et des pra­tiques obser­vables et vivantes. Ce sont un peu moins de 130 000 ensei­gnants et per­son­nels admi­nis­tra­tifs et tech­niques (dont 59900 ensei­gnants-cher­cheurs en 2015) qui tra­vaillent dans l’enseignement supé­rieur et la recherche. Ce sont aus­si plus de deux mil­lions d’é­tu­diants ins­crits à l’u­ni­ver­si­té en France.

C’est de ce métier d’en­sei­gnant-cher­cheur, qui est le mien, dont je par­le­rai (presque) régu­liè­re­ment sur ce blog, avec des billets ayant pour titre “Le métier de cher­cheur”, sui­vi d’un sous-titre thé­ma­tique. J’en par­le­rai de manière concise et concrète : pas de théo­rie, donc, mais des obser­va­tions des­ti­nées à docu­men­ter la pra­tique.

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Les cher­cheurs vivraient cou­pés du monde réel, iso­lés dans la tour d’ivoire de leurs biblio­thèques : le sté­réo­type du Pro­fes­seur Tour­ne­sol a la vie dure et ali­mente l’anti-intellectualisme du café du com­merce. Pour­tant, rien n’est plus faux. Depuis fort long­temps, les cher­cheurs et les uni­ver­si­taires par­ti­cipent à la vie de la cité et, comme tout un cha­cun, font leur mar­ché, prennent le bus et le métro, ont des enfants à ame­ner à l’école, ou encore ont des fins de mois dif­fi­ciles. Je vais donc abor­der le thème des rela­tions entre sciences et socié­té, à tra­vers une série de thèmes, de manière à faire un sort à ce sté­réo­type encom­brant de la « tour d’ivoire ». Je vais le faire sur la base d’une des­crip­tion très terre à terre du quo­ti­dien des ensei­gnants-cher­cheurs. Évi­dem­ment, rien n’est moins stan­dard que le quo­ti­dien d’un grand nombre de per­sonnes impli­quées dans une extrême diver­si­té de pra­tiques. Mais comme nous sommes sur un blog, et non dans le cadre d’une revue savante, les com­men­taires per­met­tront de pré­ci­ser, com­plé­ter, cri­ti­quer ou infir­mer ce que j’aurais décrit ici. Et je m’excuse par avance de mes approxi­ma­tions inévi­tables.

L’enseignement

Le pre­mier espace où s’expriment, de manière fon­da­men­tale, les liens étroits entre une socié­té et ses « savants », c’est celui du cours : l’enseignement est pour­tant trop sou­vent négli­gé quand on évoque les rela­tions entre sciences et socié­té, comme si les lieux et les moments de l’enseignement n’étaient pas des lieux d’interactions, mais – selon le cli­ché tenace expri­mé tou­jours bruyam­ment par une cer­taine cri­tique pares­seuse – le lieu d’une domi­na­tion sym­bo­lique. Pre­nons le cas du cours magis­tral, sup­po­sé être l’exercice le plus pro­blé­ma­tique  d’une domi­na­tion entre celui qui sait et celui qui ne sait pas encore. En tant qu’enseignants-chercheurs, nous sommes sup­po­sés pra­ti­quer une par­tie de nos ensei­gne­ments sous la forme de « cours magis­traux » : c’est la vieille tra­di­tion de la leçon. On arrive dans un amphi­théâtre (bon­dé : sou­vent les étu­diants de licence n’ont même pas de place pour s’assoir et doivent s’entasser sur les esca­liers menant au fond de l’amphi, ne pou­vant alors pas faci­le­ment prendre de notes…), ou alors dans une salle de cours : l’amphi, c’est en géné­ral pour les pre­miers cycles, tan­dis que les salles d’une capa­ci­té infé­rieure sont des­ti­nées aux étu­diants de mas­ter (bac + 4 à bac + 5) qui sont moins nom­breux. Le cours magis­tral a une durée variable : entre une heure et trois heures, voire plus, tout dépend du thème, de l’organisation de la for­ma­tion, etc.

En sciences humaines et sociales, ain­si qu’en lettres, on déve­loppe dans ces cours magis­traux, du moins en prin­cipe, une pen­sée. Il est impor­tant ici de rap­pe­ler qu’un cours, dans le supé­rieur, ça ne se résume pas au sui­vi d’un pro­gramme éla­bo­ré par un minis­tère et des péda­gogues. Et c’est tant mieux ! Car l’université, plus que l’enseignement secon­daire, est le lieu où se réa­lise la trans­mis­sion directe des savoirs de la recherche par ceux qui les ont pro­duits concrè­te­ment, et qui connaissent ain­si bien mieux ce dont ils parlent que les tech­ni­ciens des minis­tères et que les péda­gogues. Un cours magis­tral est donc une leçon don­née sur la base d’une connais­sance pré­cise des débats théo­riques au sein d’une dis­ci­pline (connais­sance qui n’est pas que livresque, car elle implique des débats dont nous-mêmes fai­sons par­tie et qui se déroulent par­fois en face à face, lors des col­loques scien­ti­fiques), des méthodes per­met­tant d’élaborer des concepts (nous connais­sons les inté­rêts et les limites de telle ou telle méthode pour la pra­ti­quer régu­liè­re­ment, et pour nous y confron­ter concrè­te­ment, et pas seule­ment en idée), et des inter­pré­ta­tions théo­riques ou pra­tiques aux­quelles abou­tissent nos recherches. Cette connais­sance des débats, des méthodes et des inter­pré­ta­tions des résul­tats de recherche consti­tue l’armature d’un cours magis­tral, qui, dès lors, ne se réduit pas à l’exposé de tel ou tel cou­rant, mais s’ins­crit dans toute une série de com­men­taires, de cri­tiques, d’analyses, de réfu­ta­tions, ins­truites par une pra­tique concrète de la recherche. Un cours magis­tral, quand il est bien mené, est donc pro­blé­ma­ti­sé : il ne s’agit pas d’une liste de théo­ries se suc­cé­dant sans logique d’ensemble, ni de vagues exemples tirés d’un cha­peau, mais de l’élaboration d’une cri­tique des­ti­née à ser­vir d’exemple aux étu­diants pour qu’ils com­prennent ce qu’est une pen­sée scien­ti­fique, et qu’ils fassent bien la dif­fé­rence entre un dogme ou une opi­nion (non cri­ti­quable) et un rai­son­ne­ment ration­nel (qui donne tous les élé­ments de sa cri­tique).

Alors, bien enten­du, entre le niveau des licences et celui des mas­ters, il faut adap­ter les cours magis­traux : en ce qui me concerne, j’essaie de pri­vi­lé­gier les expo­sés à par­tir d’exemples pour ame­ner les plus jeunes des étu­diants à appré­hen­der la théo­ri­sa­tion de manière cohé­rente avec la pro­duc­tion théo­rique elle-même, qui repose néces­sai­re­ment sur des obser­va­tions (sauf peut-être en phi­lo­so­phie). Et plus j’avance vers les niveaux de mas­ter, plus j’attaque direc­te­ment par les idées com­plexes, mais tout en gar­dant une place impor­tante pour l’exemplification.

Ce cours magis­tral, que je viens de pré­sen­ter dans ses carac­té­ris­tiques les plus géné­rales, est très géné­ra­le­ment cri­ti­qué pour sa dimen­sion « magis­trale » (c’est-à-dire pour son carac­tère livresque et théo­rique), et pour l’absence d’interactions entre les étu­diants et les ensei­gnants. Ces cri­tiques ne cessent de m’étonner.

Voyons tout d’abord la cri­tique du carac­tère « magis­tral » des cours. Il me semble que la pra­tique consis­tant à four­nir un modèle en actes, c’est-à-dire incar­né et vivant de ce qu’est une réflexion éla­bo­rée et cri­tique parce que ration­nelle, est au cœur même de l’idée d’enseignement, et plus géné­ra­le­ment d’éducation, depuis l’antiquité gré­co-romaine. On invoque bien sou­vent le « manque de péda­go­gie » des ensei­gnants du supé­rieur, et la néces­si­té de les for­mer en ayant recours aux sciences de l’éducation. Le péda­go­gisme, qui sévit en ce moment à l’université, est l’idéologie selon laquelle des spé­cia­listes d’aucun conte­nu pour­raient dic­ter leurs pra­tiques d’enseignement à des spé­cia­listes d’un conte­nu. Je pense qu’il n’y a pas de pire ensei­gnant dans le supé­rieur que celui qui pri­vi­lé­gie la péda­go­gie sur le tra­vail d’exposé cri­tique d’une réflexion appuyée sur ses propres recherches. Car le péda­go­gisme conduit à infan­ti­li­ser les étu­diants, à les pri­ver du contact avec la recherche dans ce qu’elle a d’innovant, de désta­bi­li­sant, de rup­ture avec le sens com­mun, ce qui revient à les assu­jet­tir bien plus for­te­ment que ne pour­ra jamais le faire le pire des théo­ri­ciens res­té coin­cé dans sa « tour d’ivoire ». Le péda­go­gisme confond l’université avec l’enseignement secon­daire, où les ensei­gnants ne pro­duisent géné­ra­le­ment pas les savoirs qu’ils enseignent, car ces savoirs leurs sont impo­sés par un pro­gramme minis­té­riel (ce qui, tou­te­fois, ne les empêche pas d’exercer une cri­tique). Nous avons pour carac­té­ris­tique, à l’université, de ne pas dépendre d’un pro­gramme de cours impo­sé par un minis­tère. Car nous sommes consi­dé­rés comme les seuls spé­cia­listes de ce que nous ensei­gnons.

Le péda­go­gisme qui s’est empa­ré de l’université a pour consé­quence l’infantilisation des étu­diants : ces der­niers ne com­pren­draient pas les cours magis­traux car les ensei­gnants-cher­cheurs seraient incom­pé­tents, mal for­més, trop « théo­riques ». Il fau­drait sim­pli­fier les cours, don­ner des com­pé­tences trans­ver­sales aux étu­diants, rendre les inti­tu­lés des maquettes d’enseignement plus « lisibles », etc. Dans peu de temps, on ensei­gne­ra en licence com­ment bou­cler son car­table, com­ment tirer des traits verts ou rouge avec une règle, ou com­ment se ser­vir d’un livre : on n’en est pas si loin, et je cari­ca­ture à peine. Et sur­tout, il fau­drait pro-fe-ssio-nna-li-ser ! Voi­là le maître mot des idéo­logues du supé­rieur : la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, qui conduit à réduire la part accor­dée aux expo­sés théo­riques et cri­tiques, pour pri­vi­lé­gier, très pré­co­ce­ment, des ensei­gne­ments de pré­pro­fes­sion­na­li­sa­tion. En gros, faire que les étu­diants soient bien pré­pa­rés au mar­ché et si pos­sibles dociles envers leurs futurs employeurs. De bons tou­tous, en somme. Déjà, dans les écoles doc­to­rales, on impose aux futurs doc­teurs d’ineptes cours d’économie (for­cé­ment stan­dard, donc libé­rale) et de mana­ge­ment : c’est dire si le dis­cours qui confond l’enseignement supé­rieur avec la créa­tion d’un vivier d’employés modèles cor­véables à mer­ci et idéo­lo­gi­que­ment confor­més pour le mar­ché a fait des pro­grès…

Or, les étu­diants sont des adultes, et ils ont fait le choix, libre­ment, d’accéder à l’enseignement supé­rieur : rien ne les y oblige. Les infan­ti­li­ser dès la Licence est une opé­ra­tion idéo­lo­gique qui vise à rap­pro­cher le pre­mier cycle de l’enseignement supé­rieur de ce qui se fait au lycée. Le but de cette trans­for­ma­tion, applau­di par les syn­di­cats étu­diants (en par­ti­cu­lier l’UNEF), mis en œuvre par les pré­si­dences des uni­ver­si­tés et des grandes écoles, et sou­te­nu par cer­tains col­lègues est trans­pa­rent : créer un ensei­gne­ment supé­rieur à deux vitesses. Dans les uni­ver­si­tés de pro­vince ou d’Outre-Mer, il ne res­te­ra plus à terme que des « col­lèges uni­ver­si­taires » cen­trés sur une pro­fes­sion­na­li­sa­tion, et où la recherche n’aura plus lieu d’être. Ils seront des­ti­nés aux milieux les plus défa­vo­ri­sés, et au bas des classes moyennes. On y épon­ge­ra les sta­tis­tiques de chô­mage, sans plus se pré­oc­cu­per de for­ma­tion cri­tique des futurs citoyens. La notion de « client », de « consom­ma­teur », se sub­sti­tue­ra à celle d’étudiant. L’imposition d’une éva­lua­tion des ensei­gnants par les étu­diants va dans ce sens, et per­ver­ti for­te­ment la rela­tion d’enseignement : au nom de quels cri­tères (scien­ti­fiques ? Si oui, où sont-ils publiés ?) peut-on construire des grilles d’évaluation par des étu­diants d’un cours magis­tral ? À l’enseignant-modèle à suivre et déve­lop­pant une pen­sée per­son­nelle, on sub­sti­tue le modèle du pres­ta­taire d’un ser­vice stan­dard éva­lué par son client-consom­ma­teur. Le tout, bien enten­du, au nom du dis­cours pré­ten­du­ment huma­niste de la péda­go­gie qui s’accompagne de grandes envo­lées lyriques sur l’étudiant « pla­cé au cœur du dis­po­si­tif édu­ca­tif », et autres idio­ties de ce type ânon­nées par nos tutelles.

Ce que les obser­va­teurs de l’enseignement supé­rieur voient venir, c’est que dans cer­taines grandes métro­poles, et à Paris, des uni­ver­si­tés d’élite et les grandes écoles conti­nue­ront à faire le lien entre ensei­gne­ment et recherche, pour le plus grand béné­fice des enfants des classes moyennes à supé­rieures. Ain­si, on res­tau­re­ra des classes sociales bien sépa­rées et sans mobi­li­té pos­sible entre elles, en s’appuyant sur l’absence de pen­sée cri­tique des péda­gogues et sur la volon­té des opé­ra­teurs du mar­ché, des poli­ti­ciens et de cer­tain des syn­di­cats qui les servent.

À mon avis, c’est tout cela l’enjeu des débats, sou­vent hou­leux, qui se struc­turent der­rière la cri­tique – ou la sau­ve­garde – des cours magis­traux. Déjà, dans cer­taines uni­ver­si­tés (dont la mienne), la part accor­dée aux cours magis­traux a été for­te­ment réduite, pour des rai­sons bud­gé­taires mais aus­si idéo­lo­giques, par rap­port aux TD (Tra­vaux Diri­gés). D’une part, les uni­ver­si­tés font des éco­no­mies au plan bud­gé­taire : au lieu de faire notre volume d’heures de ser­vice (192 h équi­valent TD) sous la forme de Cours Magis­traux (CM), on le fait de plus en plus sous la forme de TD. Or, ce qu’il faut savoir, c’est qu’une heure de CM cor­res­pond, du côté employeur,  c’est-à-dire du point de vue de l’université, à 1,5 heure de TD, de même qu’une heure de TD cor­res­pond 1,5 heure de TP. Quand on passe du CM au TD, notre salaire reste le même, mais on passe plus de temps devant les étu­diants, ce qui nous éloigne méca­ni­que­ment un peu plus de la recherche, faute de temps à y consa­crer. Éco­no­mie de moyens, donc, puisque le bud­get des uni­ver­si­tés a été contraint par l’État et que la ges­tion des per­son­nels et de leurs paye est main­te­nant assu­rée loca­le­ment par l’université, et non plus natio­na­le­ment par l’État. D’autre part, la réduc­tion des CM au pro­fit des TD expur­ge­ra méca­ni­que­ment l’enseignement supé­rieur de ses der­nières sco­ries de pen­sée cri­tique et rédui­ra le peu de recherche qui y était encore menée avec les moyens du bord : une fois qu’on ne fera plus que sur­veiller des exer­cices tech­niques réa­li­sés par les étu­diants, au lieu de leur expo­ser des pro­blé­ma­tiques ayant une cer­taine ampleur de vue, on aura au nom du péda­go­gisme, réa­li­sé l’idéal des mar­chés finan­ciers : faire de l’université un vivier de futurs jeunes sta­giaires employables et jetables à mer­ci, et non plus un lieu d’émancipation par l’exercice d’une  réflexion auto­nome.

Voyons main­te­nant la cri­tique de l’absence d’interaction dans les cours. Certes, il est dif­fi­cile d’interagir avec 600 étu­diants dans un amphi bon­dé. Ou même avec 150. Mais cela reste pos­sible : on répond aux ques­tions qui nous sont posées, et à moins d’être tota­le­ment autiste, une main levée se repère faci­le­ment et on a tout inté­rêt à sai­sir cette occa­sion pour mettre en débat un point pré­cis, pour cla­ri­fier une notion, ou pour répondre à une ques­tion. Cela crée une res­pi­ra­tion bien­ve­nue dans un amphi. Par ailleurs, il y a les pauses durant les­quelles des étu­diants viennent dis­cu­ter avec nous : c’est très fré­quent. Ensuite, à par­tir du niveau des mas­ters, la pra­tique du sémi­naire per­met – et impose – le débat cri­tique avec les étu­diants, et/ou entre les col­lègues et doc­to­rants qui assistent aux sémi­naires. Les étu­diants et doc­to­rants prennent alors conscience qu’un sémi­naire est un lieu de débat, et non de cours, et qu’on y « met les mains dans le cam­bouis », qu’on y inter­roge nos méthodes et nos résul­tats, qu’on s’y confronte, qu’on s’y engueule si besoin. La par­ti­ci­pa­tion des étu­diants aux sémi­naires, qui fonc­tionnent comme des modèles de la pen­sée cri­tique, de la prise de dis­tance avec les opi­nions et les dogmes, de la décons­truc­tion réglée des théo­ries, est essen­tielle. Or, elle est très mena­cée : par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, bien enten­du, et par l’amplification des flux d’étudiants qui font qu’on peut se retrou­ver avec une tren­taine d’étudiants de mas­ter pour un sémi­naire. Ce qui réduit for­te­ment l’intérêt et l’exemplarité de la pra­tique du sémi­naire, faute de pou­voir mettre en débat une ques­tion avec 30 per­sonnes.

Je vou­drais évo­quer ici un sou­ve­nir per­son­nel. Quand j’étais doc­to­rant, j’ai com­men­cé à suivre des sémi­naires. Je venais d’une culture plu­tôt arty et punk-rock, qui avait fini par me déce­voir, car j’y per­ce­vais que les pré­ten­tions à la mar­gi­na­li­té et à l’indépendance d’esprit cachaient mal les assu­jet­tis­se­ments au mar­ché de la musique ou de l’art, et les luttes entre égos sur­di­men­sion­nés. Rien de plus confor­miste et pan­tou­flard, bien sou­vent, qu’un squat d’artiste. Rien de plus violent que la concur­rence entre groupes « alter­na­tifs », ou les effets de domi­na­tion sym­bo­lique qui s’y exercent. Lors de mes pre­miers sémi­naires, qui se dérou­laient au CNRS, j’ai gar­dé le sou­ve­nir intact d’une séance par­ti­cu­lière. Non pas le sou­ve­nir de ce que l’intervenant y disait – je ne me rap­pelle même plus qui c’était ! -, mais le sou­ve­nir per­sis­tant de l’exercice fas­ci­nant d’une liber­té intel­lec­tuelle ancrée par et dans le débat cri­tique, d’une éru­di­tion, et d’une ambi­tion de dépas­se­ment que je ne trou­vais plus dans les milieux musi­caux. Je me rap­pelle m’être dit à ce moment : « Bon sang, mais ça pense ici ! Ici, il y a de la liber­té et de l’intelligence ! ». Ce sou­ve­nir vaut ce qu’il vaut, mais il a confor­mé toute ma pra­tique ulté­rieure. Je sais, pour l’avoir vécu et incor­po­ré, qu’un sémi­naire et qu’un cours magis­tral peuvent être des moments d’émancipation et de trans­mis­sion d’une ambi­tion, d’une volon­té de dépas­se­ment de soi, qu’on ne trouve que rare­ment dans une vie humaine. Et je laisse aux bla­sés leurs rica­ne­ments : cha­cun vit les choses à sa manière, et je vous plains. Peut-être ai-je eu de la chance ? Mais per­sonne ne me fera croire qu’il ne se passe rien d’important dans une dis­cus­sion en sémi­naire. Mon vécu d’enseignant-chercheur m’a tou­jours démon­tré que ce qui s’y pas­sait était essen­tiel du point de vue de l’élaboration et de la trans­mis­sion d’un esprit cri­tique, et donc d’une com­pé­tence fon­da­men­tale pour toute démo­cra­tie. C’est ça que je veux pou­voir conti­nuer à trans­mettre dans ma pra­tique, sinon… sinon, rien. Sinon, ça n’en vaut pas la peine, et ça ne vaut sur­tout pas les sacri­fices per­son­nels qu’on doit faire dans notre métier.

Comme toute orga­ni­sa­tion, l’université n’échappe pas aux dérives égo­tistes ou man­da­ri­nales : un sémi­naire, ou un amphi­théâtre, peuvent tou­jours se trans­for­mer en lieu d’expression de la splen­deur et du génie du Maître, et conduire à la créa­tion de clones ser­viles par­mi les étu­diants. Il ne s’agit pas ici de don­ner une image édul­co­rée de l’université et de ses moda­li­tés d’enseignement. Mais on pour­rait dénon­cer bien d’autres dérives de ce type dans d’autres milieux pro­fes­sion­nels, en par­ti­cu­lier dans les entre­prises. Il reste pour­tant que l’université est l’un des rares lieux ins­ti­tu­tion­nels où le débat cri­tique ratio­na­li­sé fait par­tie des pra­tiques quo­ti­diennes et est ensei­gné. Qu’une socié­té en arrive à vou­loir liqui­der cet héri­tage sécu­laire au nom d’un pseu­do réa­lisme éco­no­mique qui masque mal ses arrières plans idéo­lo­giques en dit long sur la régres­sion démo­cra­tique qui est la nôtre en Europe. Quant aux thu­ri­fé­raires d’une cer­taine pen­sée cri­tique — dog­ma­tique et pares­seuse -, qui ne voient dans l’université qu’un relai des pou­voirs d’États, et qui passent leur temps à tirer sur l’ambulance uni­ver­si­taire au lieu de mettre leur éner­gie à la sou­te­nir dans ce qu’elle a encore d’utopique, ou à la trans­for­mer pour que ses moyens et ses réa­li­sa­tions soient à la mesure de leurs ambi­tions cri­tiques, j’aimerais atti­rer leur atten­tion sur la por­tée de leurs dis­cours dans le débat public. Quand l’université aura été liqui­dée, et qu’elle ne sera plus que le lieu d’expression du libé­ra­lisme le plus sau­vage, et que tous ses idéaux d’émancipation, de créa­tion d’un en-com­mun, même mal abou­tis, même pro­blé­ma­tiques, auront dis­pa­ru, où pour­ront-ils encore trou­ver un lieu de trans­mis­sion — démo­cra­tique et acces­sible à tous — de ces ambi­tions qu’ils auront contri­bué à détruire ?

Enfin, pour conclure sur ce point des ensei­gne­ments que je n’ai fait qu’esquisser, j’aimerais atti­rer main­te­nant l’attention des lec­teurs non uni­ver­si­taires, peut-être parents d’élèves ou d’étudiants, et des jour­na­listes qui peut-être lisent ce blog : si vous ne nous aidez pas, et si vous ne sous aidez pas MAINTENANT, l’université dont nous avons héri­té, avec tous ses défauts que je ne nie pas, avec ses ambi­guï­tés que je suis le pre­mier à recon­naître, dis­pa­raî­tra. Elle ne dis­pa­raî­tra pas en tant qu’organisation : il res­te­ra des murs, des amphi­théâtres, des maquettes de for­ma­tion, et des per­son­nels. Mais mesu­rez bien la perte cultu­relle, sociale, et démo­cra­tique, qu’a consti­tué l’absence de sou­tien du public et des médias aux luttes uni­ver­si­taires et étu­diantes des années 2000 à 2009, au moment de la mise en place des réformes libé­rales de l’université, qui ont été impo­sées aus­si bien par la droite que par le PS et ses alliés poli­tiques. Mesu­rez bien, amis jour­na­listes, qui connais­sez l’université pour y avoir  été for­més, et pour y inter­ve­nir régu­liè­re­ment ensuite en y étant sala­riés comme vaca­taires d’enseignement, la por­tée de vos silences durant cette décen­nie de des­truc­tion des ser­vices publics. Per­sonne ne pour­ra dire « on ne savait pas ce qui se pas­sait », car on vous a ample­ment sol­li­ci­té. Mais vous avez fait, membres du public et jour­na­listes, la sourde oreille : l’université ? Trop com­pli­qué, trop éli­tiste, trop de fonc­tion­naires, etc. D’accord, mais il ne fau­dra pas venir vous plaindre quand c’est Google qui pres­cri­ra à vos enfants le conte­nus des cours sur l’économie numé­rique, ou quand c’est Total qui finan­ce­ra, comme c’est déjà le cas, des chaires d’enseignement sur l’environnement. Cela aura été le résul­tat de vos silences et de votre absence de sou­tien à des moments-clés. Peut-être alors regret­te­rez-vous les bons vieux et si rin­gards cours magis­traux…

La pro­chaine fois, j’aborderai à nou­veau les rela­tions entre sciences et socié­té, mais cette fois à par­tir des pra­tiques de la recherche. À bien­tôt, j’espère

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"8" Comments
  1. Je prends votre billet très en retard, mais bon, vous l’a­vez lais­sé “trai­ner” alors…

    Les cher­cheurs vivraient cou­pés du monde réel, iso­lés dans la tour d’ivoire de leurs biblio­thèques : le sté­réo­type du Pro­fes­seur Tour­ne­sol a la vie dure et ali­mente l’anti-intellectualisme du café du com­merce”.

    Je ne crois pas que le pro­blème soit là, avec tout le res­pect que votre culture per­son­nelle mérite.

    La grande majo­ri­té des gens le sentent confu­sé­ment, mais ils ne savent pas l’ex­pri­mer : ce qui pour­rit l’U­ni­ver­si­té fran­çaise (à de nom­breuses excep­tions près, je suis tout près à l’ac­cor­der, mais la mino­ri­té ne fait pas loi) c’est au contraire sa peur de la culture et de l’in­tel­li­gence, son cor­po­ra­tisme…

    Don­nons un seul exemple (on pour­rait en four­nir mille) : je suis à mes moments per­dus relec­teur pour une revue scien­ti­fique. Et viens de devoir refu­ser l’ar­ticle d’un pro­fes­seur de pre­mière classe (REFUSER, pas deman­der à ce qu’il soit amé­lio­ré), tant il était lamen­table de cuis­tre­rie, de pédan­tisme, d’in­cul­ture et d’ir­res­pect des règle de base pour toute écri­ture. Beau­coup de ses col­lègues l’au­raient lais­sé pas­ser, en toute soli­da­ri­té caté­go­rielle…

    Ami­ca­le­ment.

    • Il y a tou­jours des cas de ce type, dans n’im­porte quel métier : l’u­ni­ver­si­té n’est à l’a­bri d’au­cune des dérives humaines habi­tuelles. Mais il faut aus­si voir les contre-exemples, et la place qu’ils occupent. Je suis éga­le­ment lec­teur pour plu­sieurs revues scien­ti­fiques, de dif­fé­rentes dis­ci­plines, et je ne suis pas le seul à refu­ser des articles mal écrits, ou inin­té­res­sants. Et comme on ne sait pas qui les pro­pose (car la lec­ture se fait en double aveugle), ça per­met de gar­der une dis­tance cri­tique avec l’au­teur, quelle que soit sa renom­mée ou son pou­voir au sein de l’ins­ti­tu­tion. Si la revue dans laquelle vous inter­ve­nez ne pra­tique pas la lec­ture en double aveugle, c’est nor­mal que des effets d’au­to­ri­té s’im­posent.

      Mais après 20 ans de ce métier, j’es­time que ce qui pour­rit notre uni­ver­si­té, c’est bien moins les uni­ver­si­taires que leurs ges­tion­naires : la sphère des pré­si­dents, des agents comp­tables, des com­mu­ni­cants et des gens du mar­ke­ting, qui s’a­charnent à tuer les der­nières traces de pen­sée et de résis­tance cri­tique dans nos éta­blis­se­ment. Une fois que tout cela aura dis­pa­ru, les cuistres pour­ront s’é­pa­nouir en toute liber­té, et les autres, les vrais cher­cheurs, n’au­ront plus qu’à cre­ver : per­sonne ne les aura enten­dus, tant les insultes publiques auront cou­vert les voix des lan­ceurs d’a­lertes.

      Je ne connais aucun métier qui ait subi autant de mépris que celui d’u­ni­ver­si­taire : à croire que nous sommes des sous-humains… Aucun mili­taire, ni aucun flic, ni aucun mar­chand d’arme n’au­ra eu à subir ce que nous subis­sons comme reproches publics depuis des décen­nies. Des sous-hommes, vous dis-je… pour­ris jus­qu’à la moelle, cor­po­ra­tistes, et cuistres : visi­ble­ment, nous ne sommes que cela. Par­tout ailleurs, le bon petit pro­lo tout rose res­plen­dit d’une éthique et d’une intel­li­gence cri­tique à toute épreuve, le mar­chand de canons fait dans l’hu­ma­nisme, le plom­bier est altruiste, mais l’u­ni­ver­si­taire est une sous-merde à cri­ti­quer dans son essence. Bien­tôt tous en camps de réédu­ca­tion, et l’éducation de la jeu­nesse se pas­se­ra cer­tai­ne­ment mieux sans nous. On lais­se­ra les parents s’en occu­per, hein 😉

      • Sinon, pour com­plé­ter, il ne faut pas confondre l’u­ni­ver­si­té et les revues savantes, dans la mesure où les revues ont, en géné­ral, un fonc­tion­ne­ment basé sur le béné­vo­lat et ne dépendent pas toutes (loin de là !) des uni­ver­si­tés. Ce sont, au plan ins­ti­tu­tion­nel, des choses très dif­fé­rentes même si on trouve évi­dem­ment des uni­ver­si­taires dans les revues. Par ailleurs, les revues savantes sont aus­si, et assez lar­ge­ment, ani­mées par des cher­cheurs non uni­ver­si­taires (CNRS ou autres). On ne peut donc pas don­ner un exemple de pro­blème de fonc­tion­ne­ment d’une revue comme exemple plus géné­ral du fonc­tion­ne­ment des uni­ver­si­tés. Voi­là, je réagis tou­jours vive­ment aux accu­sa­tions de cor­po­ra­tisme car j’en ai vrai­ment assez de l’u­ni­ver­si­té-bashing de la part de gens qui, la plu­part du temps, ne connaissent pas l’u­ni­ver­si­té, ou ne l’ont fré­quen­tée qu’é­pi­so­di­que­ment et sans s’en­ga­ger aux côtés de ceux qui ont lut­té quand c’é­tait néces­saire pour évi­ter qu’elle devienne ce qu’elle est deve­nue… Under­ze­vol­ca­no, ayez en tête qu’In­dis­ci­pline n’exis­te­rait pas sans le béné­vo­lat d’u­ni­ver­si­taires qui ont très tôt lut­té contre les dérives et les cor­po­ra­tismes : pour nous, c’est abso­lu­ment épui­sant de lire, ici comme sur Média­part, des accu­sa­tions glo­bales peu nuan­cées, alors que nous sommes en per­ma­nence sur la brèche, dans l’in­dif­fé­rence géné­rale d’un public de consom­ma­teurs de ser­vices uni­ver­si­taires qui se contente sou­vent de râler sans agir (les parents, les étu­diants, ou les adeptes de la cri­tique radi­cale). Au moins, ici, on a agi : il suf­fit de jeter un oeil aux archives d’in­dis­ci­pline…

  2. Bon­jour Igor, et meilleurs vœux…

    Je savais en réagis­sant que j’al­lais m’at­ti­rer vos foudres (votre sym­pa­thique mili­tan­tisme uni­ver­si­taire ren­dait ça inévi­table).

    Mais il n’y avait en tout cas de ma part nulle envie d’a­li­men­ter quelque polé­mique que ce soit. Je main­tiens donc, sans humeur ni pas­sion,  l’i­dée essen­tielle de mon pro­pos.

    Deux petites remarques, sur deux détails seule­ment :

    Alpha) Vous écri­vez “après 20 ans de ce métier, j’estime que ce qui pour­rit notre uni­ver­sité, c’est bien moins les uni­ver­si­taires que leurs ges­tion­naires : la sphère des pré­si­dents, des agents comp­tables, des com­mu­ni­cants et des gens du mar­ke­ting, qui s’acharnent à tuer les der­nières traces de pen­sée et de résis­tance cri­tique dans nos éta­blis­se­ment”. Je suis par­fai­te­ment d’ac­cord avec vous, sauf que ce type de fonc­tions (à l’ex­cep­tion évi­dem­ment des agents comp­tables), ce sont main­te­nant jus­te­ment beau­coup d’u­ni­ver­si­taires qui les inves­tissent, et ce avec un plai­sir per­vers par­fois non dis­si­mu­lé ;

    Beta ) Vous écri­vez encore “Si la revue dans laquelle vous inter­ve­nez ne pra­tique pas la lec­ture en double aveugle, c’est nor­mal que des effets d’autorité s’imposent”. Les 2 revues dont je m’oc­cupe pra­tiquent évi­dem­ment la lec­ture en double aveugle (sinon elles ne pour­raient pré­tendre à être clas­sées en rang A). Sauf, que quand des contri­bu­teurs s’au­to­citent à chaque page, ce qui est pro­pre­ment ridi­cule mais consti­tue le lot de 90 % des publi­ca­tions en Sciences humaines, on iden­ti­fie l’au­teur à coup sûr.

    Ce que je veux tout sim­ple­ment dire c’est que la culture et la science se légi­ti­ment de la culture et de la science, pas for­cé­ment des leurs biais et réseaux uni­ver­si­taires. Rien de plus, rien de moins.

    Je pos­sède deux doc­to­rats ancien régime vali­dés avec les féli­ci­ta­tions du jury, sans avoir qua­si­ment sui­vi les cours et sémi­naires qui auraient dû y mener. A 25 ans j’ai eu le choix d’en­ta­mer une car­rière uni­ver­si­taire, ou de me tour­ner vers l’ac­tion. J’ai choi­si l’ac­tion, sans pour­tant rompre avec l’U­ni­ver­si­té. Je m’en suis tou­jours bien por­té.

    Quant à l’é­cume antin­tel­lec­tua­liste de Media­part, assez médiocre j’en suis d’ac­cord, elle se nour­rit peut-être plus de la haine du savoir que du mépris de l’U­ni­ver­si­té.

    Ami­ca­le­ment, et au-delà de nos petits désac­cords.

     

  3. Pas de pro­blème ! Et meilleurs voeux éga­le­ment. A pro­pos de votre point “alpha”, oui, c’est un fait, la col­la­bo­ra­tion de nom­breux col­lègues a été néces­saire pour en arri­ver où nous en sommes arri­vés… Mais il faut aus­si his­to­ri­ci­ser les mou­ve­ments : il y a eu un avant, et un après les réformes. Les anciens col­lègues occu­pant aujourd’­hui des fonc­tions de police.… des res­pon­sa­bi­li­tés, avec toute la ser­vi­li­té requise à leur tra­vail de déla­tion et de har­cè­le­ment, ne sont plus des col­lègues, à mon sens, mais des flics, ou plus pré­ci­sé­ment des ges­tion­naires. Ce qui est sans doute pire que flic, du moins selon mon échelle de valeurs. Un exemple ? Voir cette affaire, ici, où un pré­sident d’u­ni­ver­si­té (de ma dis­ci­pline, berk !) dénonce à la police un ensei­gnant de son uni­ver­si­té pour un mail pri­vé iro­ni­sant sur M. Valls : http://www.petitions24.net/un_enseignant-chercheur_poursuivi_pour_avoir_cite_m_valls

    Pour le point “béta”, je serai beau­coup plus cir­cons­pect que vous : s’au­to-citer est néces­saire et impor­tant dès qu’on pro­duit autre chose que des concepts ou des hypo­thèses. Quand on s’ap­puie sur du tra­vail eth­no­gra­phique, publié, pour éla­bo­rer ou ré-éla­bo­rer des idées, on est obli­gé de s’au­to-citer. Je n’ai aucune honte à la faire, car sans cela, on ne sait plus sur quelle base s’ap­puyer pour avan­cer, et les articles deviennent de la pure sco­las­tique, ce qui est bien pire et bien plus médiocre que cer­tains exer­cices d’au­to-cita­tion trop appuyés. Entre la sco­las­tique (citer les grands hommes du pas­sé) et la simple auto-cita­tion (moi-je, moi-je), il y a des degrés qu’il faut aus­si abor­der avec nuance.

    Ami­ca­le­ment

  4. Oui moi aus­si je m’in­ter­roge. Il y a même des amis, proches, qui m’ont dit des choses du type “mais toi tu n’es pas comme eux ” (eux les uni­ver­si­taires : le comble je pense, puisque j’é­tais invi­tée à pro­fi­ter de l’oc­ca­sion pour témoi­gner de l’in­té­rieur ) ou encore, de la part d’un artiste :  “tu aurais pu être autre chose que prof de fac”. Étrange. Comme si c’é­tait par défaut. Un rou­leau com­pres­seur est pas­sé sur l’u­ni­ver­si­té depuis quinze ans, on subit l’in­sulte per­ma­nente de la part des poli­tiques et des ministres (les col­lègues étran­gers sont pro­pre­ment sidé­rés par les décla­ra­tions telles que celle de Sar­ko­zy, remem­ber sa sor­tie sur les cher­cheurs). Heu­reu­se­ment, il se trouve encore des étu­diants pour se lan­cer dans les années de thèse avec au bout des périodes de pré­ca­ri­té, des concours. Et chaque année il y a les sou­te­nances de ces thèses qui redonnent espoir dans ce que les indi­vi­dus sont prêts à don­ner et à mettre en dis­cus­sion pour com­prendre et par­ta­ger des idées.

  5. Joëlle, vous n’a­vez pas besoin de prendre au sérieux les ran­cœurs de gens qui en réa­li­té vous envient sans doute. Pas non plus besoin de vous inquié­ter des décla­ra­tions à l’emporte-pièce de poli­tiques assez misé­rables (le pre­mier a s’être vrai­ment fait remar­quer sur ce point avait été Claude Allègre je crois — on sait quel a été le des­tin ulté­rieur du per­son­nage, on sait aus­si quel sera le des­tin de Mon­sieur Sar­ko­zy).

    Par contre le débat concret, sin­cère et argu­men­té sur les fai­blesses autant que les forces de l’ins­ti­tu­tion uni­ver­si­taire a lieu d’être, je main­tiens cette idée.

    Ami­ca­le­ment.

  6. Par contre le débat concret, sin­cère et argu­men­té sur les fai­blesses autant que les forces de l’institution uni­ver­si­taire a lieu d’être, je main­tiens cette idée.”

    Ce débat a eu lieu, il y a long­temps, et il n’a de fait jamais ces­sé de se pour­suivre. Et on y a contri­bué (Joëlle et moi, mais aus­si d’autres sur Indis­ci­pline, en par­ti­cu­lier, ain­si qu’à SLR ou à SLU).

    A la fin des années 60 et jus­qu’au milieu des années 70, ce débat a été très vif à tra­vers les inter­ro­ga­tions du cou­rant “cri­tique de sciences”. Il se trouve que Joëlle et moi avons réédi­té les trois revues prin­ci­pales de ce cou­rant, ain­si que des ouvrages et des docu­ments d’ar­chives. Voir ici : http://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/

    Entre le début des années 2000 et 2010, le débat a éga­le­ment été intense, et a eu lieu, par­fois, sur Indis­ci­pline. Voir, entre autre, ces quelques textes ET les dis­cus­sions qui ont sui­vi ici :
    http://indiscipline.fr/2003/05/
    http://indiscipline.fr/2004/02/
    http://indiscipline.fr/enseignement-superieur-et-recherche-commentaire-sur-les-articles-80-a-87-des-125-propositions-du-programme-des-collectifs-unitaires/
    http://indiscipline.fr/projet‑d%E2%80%99institut-autonome-des-sciences-humaines-et-sociales/
    http://indiscipline.fr/culture-et-savoirs-aux-prises-avec-la-deraison-technocratique/
    http://indiscipline.fr/indiscipline-dans‑l%E2%80%99autre-campagne/
    http://indiscipline.fr/entrer-en-resistance-desobeir-pour-que-survive-une-conception-eclairee-de-la-recherche-et-de‑l%E2%80%99enseignement-superieur/
    http://indiscipline.fr/2009/02/

    J’en passe, il y en aurait trop à citer. Il fau­drait aus­si évo­quer le temps incroyable qu’on a pas­sé en AG, à défi­ler dans les rues (2 fois par semaine en 2009), à orga­ni­ser des cours hors les murs (ini­tia­tive de Joëlle à Lyon, qui a fait ensuite tâche d’huile dans toute la France), à mobi­li­ser les étu­diants, etc.

    Et on arrive à quoi ?

    Au mépris du public pour qui, a prio­ri, on se bat­tait. Car, pour être franc, ça ne nous a jamais rien rap­por­té de débattre : nos car­rières res­pec­tives se seraient dérou­lées plus faci­le­ment en nous cou­lant dans le moule confor­miste de l’u­ni­ver­si­té et des car­rières lisses de pas mal de col­lègues. Si on a écrit tous ces textes durant des années (plus d’une décen­nie main­te­nant), si on a réédi­té les textes de la cri­tique de science (en y pas­sant du temps, en met­tant en place des sémi­naires, en cher­chant de l’argent pour les numé­ri­sa­tions, etc.), si on a assis­té à toutes ces AG sou­vent ennuyeuses, et défi­lé si sou­vent dans les rues en 2009, c’é­tait pour une uni­ver­si­té plus ouverte, plus démo­cra­tique, plus cri­tique, plus exi­geante aus­si, dif­fu­sant un savoir équi­li­bré sur l’en­semble du ter­ri­toire natio­nal sans faire de dis­tinc­tion entre les régions riches et les régions pauvres, et acces­soi­re­ment, dont les tarifs d’ins­crip­tion n’aug­men­te­raient pas. Et on n’a pas été les seuls à défi­ler et à pro­tes­ter : en 2009, il y a eu jus­qu’à 80 uni­ver­si­tés blo­quées, des mil­liers de mani­fes­ta­tions avec des mil­liers de per­sonnes. Quand je dis “nous”, ce nous c’é­tait les uni­ver­si­taires, les cher­cheurs, les per­son­nels des biblio­thèques, les admi­nis­tra­tifs et les tech­ni­ciens, pas que les profs. Et les étu­diants.

    Et alors ?

    Libé et Le Monde titraient : “le mou­ve­ment s’es­souffle”. Les jour­na­listes nous ont tout bon­ne­ment cen­su­rés : tout se pas­sait comme si rien ne se pas­sait à l’u­ni­ver­si­té, alors que le plus impor­tant mou­ve­ment de révolte depuis 68 avait lieu. Tout le monde était sidé­ré de cette intense dés­in­for­ma­tion média­tique. Ensuite il y a eu les CRS, les héli­co­ptères au des­sus de la fac de Bron et les blin­dés dans les rues de Lyon. Mais rien dans la presse : il ne se pas­sait rien. On ne bas­ton­nait pas les col­lègues qui entraient dans le cam­pus sou­te­nir les étu­diants. Les milices pri­vées, mobi­li­sées par les pré­si­dents des uni­ver­si­tés (nos non-col­lègues qui ne nous ont jamais repré­sen­tés, ces pour­ris) n’ont pas été man­da­tées pour ces bas­ton­nades, non, rien de tout cela ne se pas­sait car rien ne fil­trait dans la presse.

    Aujourd’­hui, plus per­sonne n’a envie de pour­suivre les luttes. SLU végète et SLR a ren­du l’âme. On croise des col­lègues dépres­sifs, d’autres ont quit­té le métier, cer­tains ont quit­té la France. Les ins­crip­tions en mas­ter ont com­men­cé à grim­per (jus­qu’à 5000 euros le semestre, pour les mas­ter bizness/gestion bien libé­raux), et une édu­ca­tion à deux vitesse s’est mise en place. Nos tutelles font la chasse à la cri­tique et on en arrive presque à devoir s’ex­cu­ser, devant nos pré­si­dents et autres valets ser­viles du libé­ra­lisme et du mana­ge­ment, de faire encore de la recherche sans but pure­ment éco­no­mique. En paral­lèle, les cri­tiques de cla­vier, ceux qui pul­lulent sur Média­part, bien au chaud dans leur retraite ou der­rière leurs pseu­dos et dont on ne connaî­tra pas les métiers (peut-être sont-ils bien plus nui­sibles socia­le­ment que tous les uni­ver­si­taires réunis, mais res­tant à l’a­bri de la cri­tique caté­go­rielle, on ne le sau­ra pas…), insultent quo­ti­dien­ne­ment les uni­ver­si­taires : pour tout cri­tique de cla­vier, il est évident que nulle pen­sée cri­tique ne peut exis­ter à l’u­ni­ver­si­té et que nous devrions nous remettre en cause parce que nous serions des pri­vi­lé­giés… Chiche : on échange nos salaires et nos res­pon­sa­bi­li­té avec eux quand ils le veulent, les cri­tiques de cla­vier !

    Quant au public, ben qu’il se démerde avec l’en­sei­gne­ment à deux balles, et à deux vitesses, que ses enfants vont devoir rece­voir : on aura tout ten­té pour les pré­ve­nir de la catas­trophe. Mais comme tout le monde s’en fout, je pense qu’on va s’en foutre aus­si, et se rabattre sur nos car­rières per­son­nelles. Ah mince, on me fait signe dans mon oreillette que c’est fou­tu : elles sont der­rière nous, on a trop ouvert nos gueules. Bon, ok, reste le blah blah en forum et les insultes des cri­tiques de cla­vier.

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