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Culture et savoirs aux prises avec la (dé)raison technocratique


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Par Igor Babou et Joëlle Le Marec

Que l’on soit cher­cheur, ensei­gnant, orga­ni­sa­teur d’activités cultu­relles ins­ti­tu­tion­na­li­sées ou pas, artiste, pro­fes­sion­nels de l’action sociale, de la san­té, du droit, que l’on soit parent, mili­tant asso­cia­tif, étu­diant, on res­sent par­tout la même inco­hé­rence entre une sorte de prag­ma­tisme désa­bu­sé et les valeurs au nom des­quelles on exerce ces acti­vi­tés, ou on assume ces sta­tuts. La même déses­pé­rance, le même sen­ti­ment de para­ly­sie anime les conver­sa­tions quo­ti­diennes. Car cha­cun est som­mé de s’inscrire dans des visions réfor­mistes et acri­tiques dont les pro­mo­teurs sont eux-mêmes inca­pables de défendre la por­tée poli­tique. Il ne s’agit que de chan­ge­ment, de com­pé­ti­ti­vi­té, de mise en visi­bi­li­té, de ratio­na­li­sa­tion, etc. Le fait d’agir au nom de prin­cipes (prin­cipes répu­bli­cains par exemple) est publi­que­ment dis­qua­li­fié comme rele­vant d’une pen­sée dog­ma­tique et théo­rique, dépas­sée, et éloi­gnée de la demande sociale. Cha­cun sent confu­sé­ment le piège des inver­sions idéo­lo­giques : la cri­tique serait pas­séiste, l’émergence et la créa­ti­vi­té sym­pa­thiques mais rele­vant d’un ama­teu­risme insup­por­table, le don et la gra­tui­té dan­ge­reux voire « into­lé­rables ». [1]

Un enjeu épistémologique majeur : grossir ou se fondre dans la masse…

Pre­nons le cas de la recherche : en ce qui concerne les labo­ra­toires en sciences humaines et sociales, l’émergence (par exemple de jeunes labo­ra­toires, ou de thé­ma­tiques nou­velles) a fini par deve­nir un pro­ces­sus sys­té­ma­ti­que­ment stop­pé ou cana­li­sé vers le ren­for­ce­ment de grosses struc­tures déjà exis­tantes. On peut résu­mer sché­ma­ti­que­ment la situa­tion en disant qu’il faut déjà avoir été là pour avoir la pos­si­bi­li­té d’exister. On en arrive à regrou­per sys­té­ma­ti­que­ment des labo­ra­toires en fonc­tion de cri­tères géo­gra­phiques ou dis­ci­pli­naires, même si par ailleurs leurs thèmes de recherche n’ont rien de com­pa­tible. En effet, ces mou­ve­ments ne découlent en aucune manière des néces­si­tés propres à la recherche ou des logiques de déve­lop­pe­ment des équipes. Il s’agit avant tout d’être pré­sent sur l’échiquier euro­péen, de faire masse et de favo­ri­ser ain­si la concur­rence entre grands sec­teurs d’implantation uni­ver­si­taire. Pour quoi faire ? Per­sonne n’en a plus aucune idée. Les tutelles poli­tiques imposent l’objectif prin­ci­pal de contri­buer à la com­pé­ti­ti­vi­té éco­no­mique des uni­tés géo­gra­phiques (Région, État, Europe) [2]. À des niveaux de res­pon­sa­bi­li­té plus locaux, au sein des éta­blis­se­ments, on natu­ra­lise une sorte de prin­cipe de réa­li­té : « on ne peut pas faire autre­ment ». Le pro­ces­sus de déci­sion devient alors extrê­me­ment tech­nique et inter­dit tout débat sur les enjeux pra­tiques, cog­ni­tifs et poli­tiques du pilo­tage de la recherche, confir­mant a pos­te­rio­ri le diag­nos­tic d’Habermas qui voyait dans la tech­ni­ci­sa­tion du débat public poli­tique la méthode, propre au capi­ta­lisme, pour rendre impos­sible une sai­sie par le citoyen des enjeux des déci­sions le concer­nant [3]. À un niveau interne aux ins­ti­tu­tions, ce même pro­ces­sus de tech­ni­ci­sa­tion dépos­sède les acteurs pro­fes­sion­nels (les ensei­gnants et cher­cheurs) des fina­li­tés pra­tiques et éthiques de leur propre tra­vail. Dans ce contexte, celui qui en appelle aux valeurs et aux normes de son métier est soup­çon­né d’immaturité pro­fes­sion­nelle. L’un des ins­tru­ments de cette tech­ni­ci­sa­tion est le chan­ge­ment des échelles de prise de déci­sion qui deviennent euro­péennes ou mon­diales, et le foi­son­ne­ment obs­cur des inter­mé­diaires char­gés de leur mise en œuvre (bureaux d’études, consul­tants, ges­tion­naires, admi­nis­tra­teurs, ser­vices de com­mu­ni­ca­tion, infor­ma­ti­ciens, etc.). Par exemple, le tra­vail de réponse aux appels d’offres euro­péens a géné­ré la créa­tion de pro­fes­sions inter­mé­diaires et de ser­vices de consul­tance spé­cia­li­sés, situés en dehors des labo­ra­toires. Au nom d’une effi­ca­ci­té que rien ne démontre, on met actuel­le­ment en place des dyna­miques dont l’unique éva­lua­tion repose sur le contrôle de leur propre mise en place, indé­pen­dam­ment de ce à quoi elles abou­tissent en termes de connais­sance. L’évaluation tatillonne des pro­grammes de recherche consomme une éner­gie incroyable et sus­cite une infla­tion de pro­cé­dures et de for­ma­lismes bureau­cra­tiques, au point de dépas­ser par­fois, en volume d’écriture, la pro­duc­tion scien­ti­fique elle-même. Dans le même temps, le conte­nu des publi­ca­tions ne semble guère pas­sion­ner les ins­tances d’évaluation. Dans ces condi­tions on assiste à la mon­tée d’un inté­rêt pure­ment quan­ti­ta­tif pour ces publi­ca­tions (approches scien­to­mé­triques).

Les musées dans les griffes du marketing et du management…

caisse_enregistreuseCe qui se passe dans ins­ti­tu­tions de l’enseignement supé­rieur et de la recherche peut être rap­pro­ché sans dif­fi­cul­té des ten­sions qui affectent le monde des musées. Ceux-ci se sont for­te­ment rap­pro­chés de la sphère des indus­tries de la culture et du tou­risme, avec une explo­sion des pro­fes­sion­nels issus du mar­ke­ting, de la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­na­li­sée, et du mana­ge­ment. Ces évo­lu­tions se font au nom d’une demande sociale sup­po­sée indif­fé­rente à des ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles, et friande de nou­veaux pro­duits et ser­vices. On assiste à la pro­mo­tion d’une vision dans laquelle il a fal­lu attendre l’arrivée des démarches issues du mar­ke­ting pour que le public soit « au centre des pré­oc­cu­pa­tions » (des socio­logues et psy­cho­logues s’évertuaient pour­tant depuis le début du XXème siècle à pro­mou­voir la prise en compte d’une connais­sance de ces publics). Or, à l’occasion des enquêtes menées depuis plu­sieurs décen­nies, ce même public mani­feste avec constance un atta­che­ment au musée comme ins­ti­tu­tion patri­mo­niale et de ser­vice public. Ce sont par­fois les visi­teurs qui posent la ques­tion de l’ancrage du musée dans des tem­po­ra­li­tés his­to­riques lorsque des muta­tions semblent nier cette épais­seur ins­ti­tu­tion­nelle. Ils expriment une culture des musées et des ins­ti­tu­tions plus forte que celles des nou­veaux pro­fes­sion­nels tra­vaillant au sein de ces musées et ins­ti­tu­tions : ceux-ci confondent le musée comme incar­na­tion d’une ins­ti­tu­tion glo­bale (l’institution étant défi­nie comme dis­po­si­tif héri­tant de valeurs et les trans­met­tant), et le musée comme équi­pe­ment des­ti­né à des pra­tiques cultu­relles et tou­ris­tiques. Cette confu­sion abou­tit à l’élimination de cer­taines struc­tures majeures (musée de l’Homme, musée des Arts et Tra­di­tions Popu­laires) et à l’émergence simul­ta­née de centres d’expositions et gale­ries sup­po­sée mieux répondre aux exi­gences de la vie cultu­relle et sociale des popu­la­tions. Le constat d’une prise en charge par le public des valeurs oubliées par nombre de pro­fes­sion­nels et d’instance poli­tiques inter­ve­nant dans les ins­ti­tu­tions de la culture est très proche de ce que l’on peut obser­ver dans le débat public à pro­pos de sciences : cer­tains citoyens (fau­cheurs d’OGM, éco­lo­gistes, natu­ra­listes, etc.) sont ain­si prêts à ris­quer leurs biens ou leur liber­té pour défendre des valeurs qui étaient asso­ciées aux sciences à l’époque des Lumières : indé­pen­dance de la connais­sance par rap­port aux inté­rêt mar­chands ou poli­tiques, conti­nui­té d’un effort ano­nyme et col­lec­tif dans la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes, publi­ci­té des débats, etc. Autre phé­no­mène lié aux musées : on retrouve, comme dans le cas de la recherche, un chan­ge­ment des échelles de déci­sion et de ges­tion au nom d’une ratio­na­li­sa­tion de l’offre muséale, avec l’abandon du tis­su très dense des petits musées de socié­té ancrés dans des dyna­miques et des enga­ge­ments locaux (musées sou­vent asso­cia­tifs) et un ren­for­ce­ment des très grosses struc­tures capables de drai­ner une clien­tèle inter­na­tio­nale. Les régions elles-mêmes ne rêvent que de deve­nir des capi­tales euro­péennes de la culture et tournent le dos à leur propre popu­la­tion.

Les musées et la recherche sont his­to­ri­que­ment et struc­tu­rel­le­ment liés : la crise qui les affecte est aus­si une crise pro­fonde du lien aux savoirs. La dis­pa­ri­tion des éco­mu­sées, puis des grands musées d’ethnographie, accom­pagne ain­si une crise de légi­ti­mi­té des dis­ci­plines qui les ont por­tés : l’ethnologie perd ses lieux d’inscription dans l’espace public, et dans le temps his­to­rique. On sup­prime au pas­sage l’espace phy­sique et intel­lec­tuel où l’ethnologie s’est enga­gée dans la résis­tance au nazisme (réseau « Musée de l’Homme » diri­gé par Paul Rivet). Les condi­tions de créa­tion du musée du Quai Bran­ly ne per­mettent hélas guère d’espérer une telle force du lien entre connais­sance, éthique et enga­ge­ment.

Le contrôle des pratiques culturelles

Nous venons de pas­ser som­mai­re­ment en revue cer­tains élé­ments rela­tifs à la situa­tion des ins­ti­tu­tions de la culture et du savoir. Bien d’autres milieux sont éga­le­ment tou­chés par un réfor­misme des­truc­teur. Par exemple, dans les grandes villes, on regroupe cer­tains acteurs cultu­rels tant au plan géo­gra­phique que tem­po­rel : il s’agit des « mises en rési­dences d’artistes ». Ces dis­po­si­tifs de regrou­pe­ment géo­gra­phique d’artistes sub­ven­tion­nés dans un temps don­né per­mettent une cen­tra­li­sa­tion et des éco­no­mies d’échelle tout en assu­rant, au moins sur le papier, une visi­bi­li­té aux actions des poli­tiques, en par­ti­cu­lier en matière de com­mu­ni­ca­tion des élus locaux. On observe éga­le­ment des regrou­pe­ments dans le cadre de la mul­ti­pli­ca­tion des fes­ti­vals qui sont des opé­ra­tions se dérou­lant à dates fixes, presque des rituels, enté­ri­nant ain­si l’idée que ce qui a exis­té une fois per­du­re­ra dans le futur, encore et encore… mais une fois dans l’année, et pas plus ! Cela conduit bien sou­vent les élus locaux à se dédoua­ner d’une ges­tion au long terme de l’action cultu­relle, car celle-ci devrait alors être pen­sée en fonc­tion d’usages locaux ou d’attentes par­fois mar­gi­nales, émer­gentes, com­plexes à sai­sir. Cela per­met enfin de pous­ser les ama­teurs vers la pro­fes­sion­na­li­sa­tion. Les pra­tiques cultu­relles ama­teures sont pour­tant extrê­me­ment répan­dues, sou­vent basées sur des prises en charge du lien social que les ins­ti­tu­tions aban­donnent.

gare_experimentaleUn exemple : le 6 juin 2006, les occu­pants de la Gare Expé­ri­men­tale, local désaf­fec­té aux portes de Paris, sont expul­sés et le bâti­ment muré. Il était depuis quelques mois occu­pé et ani­mé par une diver­si­té de per­sonnes, allant du sans domi­cile fixe rési­dant, à des béné­voles pro­po­sant des repas gra­tuits, en pas­sant par des musi­ciens et artistes, des uni­ver­si­taires et des acteurs cultu­rels indé­pen­dants, jeunes et moins jeunes, ani­mant des soi­rées et déve­lop­pant des acti­vi­tés gra­tuites. Cette déci­sion ne concerne pas seule­ment un lieu. Elle touche une dyna­mique, elle la sape, elle la détruit. À l’heure où la géné­ra­tion au pou­voir déplore la sinis­trose, la crise des soli­da­ri­tés inter­gé­né­ra­tion­nelles et pro­meut ce qu’elle appelle « par­ti­ci­pa­tion », l’expulsion de tous les squats, phé­no­mène récur­rent par­tout en France, déra­cine en per­ma­nence la crois­sance et le déve­lop­pe­ment pos­sibles d’expériences uniques de prise d’initiatives et de soli­da­ri­tés. Tout se passe comme si l’initiative et la soli­da­ri­té ne pou­vaient tout sim­ple­ment pas être per­çues comme telles, ni même sup­por­tées, dès lors qu’elles ne sont pas pilo­tées par des ins­tances poli­tiques, tech­niques, ou par le mar­ché. Ces expul­sions ne se contentent pas de stop­per un pro­ces­sus : elles créent le trau­ma­tisme durable de la déses­pé­rance chez ceux qui retournent à la rue, à la galère, à la méfiance. Les autres, ceux qui ont un tra­vail, un domi­cile, y perdent moins maté­riel­le­ment. Mais ils y perdent par­fois leur seul lien authen­tique avec l’engagement spon­ta­né.

Com­ment com­prendre la schi­zo­phré­nie d’une poli­tique cultu­relle qui rénove à grands frais le Palais de Tokyo en 2002 en le trans­for­mant en faux squat chic pour artistes contem­po­rains, mais qui ferme les vrais squats où des démarches indé­pen­dantes émergent et fédèrent spon­ta­né­ment des acteurs tout en créant du lien social ? Com­ment inter­pré­ter l’incohérence de ces mêmes poli­tiques cultu­relles, cette fois-ci au plan local, quand chaque grande ville fran­çaise semble prise de fré­né­sie fes­ti­va­lière et pré­tend défendre les musiques actuelles à grands ren­forts de bud­gets alors qu’en paral­lèle ces mêmes mai­ries laissent les pré­fec­tures har­ce­ler puis fer­mer les lieux où cette culture tente de sur­vivre [4] ? Cette situa­tion absurde n’étant pas iso­lée, puisqu’il y a de nom­breux exemples de ce type à Paris, Lille ou Mar­seille, elle s’interprète aisé­ment si l’on consi­dère que l’enjeu est soit de « valo­ri­ser » les centres-villes en les trans­for­mant en quar­tiers « de charme » expur­gés des popu­la­tions consi­dé­rées comme mar­gi­nales, soit de sub­sti­tuer aux dyna­miques spon­ta­nées des ama­teurs une action ratio­na­li­sée, enca­drée et pro­fes­sion­na­li­sante. La crise des musiques dites « actuelles » (rap, rock, jazz, elec­tro, etc.) était de ce point de vue très per­cep­tible lors du forum des musiques actuelles orga­ni­sé à Nan­cy en octobre 2005 [5]. On y vit s’affronter des concep­tions très anta­go­nistes : d’un côté, celles por­tées par cer­tains pro­fes­sion­nels de la culture et par le minis­tère lui-même, qui ne voient dans les pra­tiques cultu­relles ama­teurs et émer­gentes que le point de départ d’une « struc­tu­ra­tion » par des « équi­pe­ments cultu­rels » et un « maillage ter­ri­to­rial » (avec les fameuses SMAC, Scènes de Musiques Actuelles et Contem­po­raines) ayant pour enjeu ultime la « pro­fes­sion­na­li­sa­tion ». De l’autre, la reven­di­ca­tion de pra­tiques cultu­relles pen­sées comme des moyens de tenir un dis­cours de contes­ta­tion de l’ordre éta­bli et non de se mettre au ser­vice d’une tech­no­cra­tie de la culture, l’amateurisme étant par­fois reven­di­qué comme une garan­tie de liber­té. Dans ce contexte de crise, les lieux – et leur rare­té – deviennent évi­dem­ment des élé­ments clés pour régu­ler, conte­nir et orga­ni­ser ces pra­tiques cultu­relles, ou au contraire pour per­mettre à leur diver­si­té et à leurs com­po­santes contes­ta­taires de s’exprimer libre­ment.

Quand les acteurs cultu­rels ne sont pas inci­tés à se regrou­per, ils le font d’eux-mêmes tant ces logiques de mas­si­fi­ca­tion de l’action, y com­pris de l’action reven­di­ca­tive, ont quelque chose à voir avec l’idéologie domi­nante qui veut que pour exis­ter, il faut être nom­breux et visibles, et maî­tri­ser sa com­mu­ni­ca­tion. Les immenses tek­ni­vals de la tech­no, ces sortes de dis­ney­lands de la contre-culture, témoignent de cette natu­ra­li­sa­tion de l’idéologie domi­nante.

Entrer en résistance…

Pour conclure, une véri­table ana­lyse géos­tra­té­gique des poli­tiques cultu­relles ain­si que des poli­tiques liées à l’enseignement et à la recherche serait utile et urgente. On a affaire à un chan­ge­ment de « gra­nu­la­ri­té » dans les échelles de déci­sion et d’action : le rap­port entre les nœuds des réseaux sociaux et cultu­rels et les ter­ri­toires qu’ils maillent sont en train d’être bou­le­ver­sés pour des rai­sons qui n’ont rien de cultu­rel ni de social. Or — on a affaire ici à un appa­rent para­doxe -, ces chan­ge­ments sont lar­ge­ment accom­pa­gnés, voire sus­ci­tés de l’intérieur, par les acteurs eux-mêmes, y com­pris par cer­tains oppo­sants tra­di­tion­nels (syn­di­ca­listes, acti­vistes, etc.) qui s’empressent de repro­duire ce contre quoi ils s’imaginent lut­ter. Autre­ment dit, ces logiques ne sont pas seule­ment impo­sées de l’extérieur par le « pou­voir ». Car le pou­voir, c’est aus­si et sur­tout la manière dont les idéo­lo­gies réus­sissent à péné­trer au cœur des actions quo­ti­diennes, les plus tri­viales, les plus secon­daires en appa­rence. Dans ce contexte, les résis­tances à ces logiques doivent être assu­mées à tous les niveaux et en par­ti­cu­lier dans les lieux de tra­vail.

Il est temps que les milieux de la recherche et de la culture qui, à souf­france égale avec les milieux de l’action cultu­relle ou mili­tante, sont les moins expo­sés, se sentent concer­nés et sortent de la para­ly­sie et de la lâche­té qui les étouffent et qui ne peuvent débou­cher que sur leur dis­pa­ri­tion. C’est parce que nous sen­tons que les valeurs et uto­pies des Lumières sont encore, pour le public, pré­sentes et vivantes dans nos ins­ti­tu­tions, que nous nous devons d’avoir le cou­rage de les incar­ner. Qu’importe si cette posi­tion est désor­mais rituel­le­ment ridi­cu­li­sée. L’assumer, c’est se rendre témoins les uns des autres et per­mettre à des résis­tances de s’exprimer et de se recon­naître, et de se struc­tu­rer entre elles au quo­ti­dien, et pas seule­ment dans les mou­ve­ments de crise ou dans les milieux poli­tiques et syn­di­caux.

Notes

[1] Un rap­port éla­bo­ré par Pierre Siri­nel­li dans le cadre du Conseil Supé­rieur de la Pro­prié­té Lit­té­raire et Artis­tique (le CSPLA est sous tutelle du Minis­tère de la Culture) sti­pule que « Sur le plan éco­no­mique, le mythe de la gra­tui­té totale a vécu. Il n’est pas pos­sible de tolé­rer des formes de dis­tri­bu­tion des œuvres qui ne per­mettent pas d’assurer la rému­né­ra­tion de la créa­tion et de la pro­duc­tion. Quelles que soient les offres faites aux uti­li­sa­teurs, sous forme gra­tuite et/ou payante, la rému­né­ra­tion et/ou le finan­ce­ment de la créa­tion et de la pro­duc­tion doivent être assu­rés » (http://www.culture.gouv.fr/culture/cspla/Avis2005‑2.pdf, p. 2)

[2] Le contexte poli­tique et les objec­tifs prin­ci­paux sont défi­nis dans la Com­mu­ni­ca­tion de la Com­mis­sion COM (2005) 118 final du 6 avril 2005 : « Bâtir l’Espace Euro­péen de la Recherche de la connais­sance au ser­vice de la crois­sance ». Il y est écrit : « En tant que moteur de la pro­duc­tion et de l’exploitation des connais­sances, la recherche est avant tout un pilier de la mise en œuvre de la stra­té­gie de Lis­bonne visant à faire de l’Europe l’économie de la connais­sance la plus com­pé­ti­tive et la plus dyna­mique du monde, capable de sou­te­nir la crois­sance éco­no­mique, l’emploi et la cohé­sion sociale ». (http://cordis.europa.eu/search/documents/documentlibrary/2462FR.pdf, p. 1)

[3] Haber­mas, Jür­gen, La tech­nique et la science comme « idéo­lo­gie », Paris :Gal­li­mard, 1996, p. 41–42.

[4] Par exemple, à Lyon le fes­ti­val des Nuits Sonores a été doté d’un bud­get de 850000 € en 2006, mais le Squat « Grrnd Zero » a été fer­mé ain­si que la plu­part des clubs elec­tro qui fai­saient vivre cette culture au quo­ti­dien, géné­ra­le­ment pour cause de « nui­sances sonores ».

[5] http://www.foruma.fr

Igor Babou
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