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Le métier de chercheur. L’enseignement et les séminaires


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De nom­breuses idées fausses cir­culent à pro­pos des métiers de la recherche et de l’enseignement supé­rieur. Aux sté­réo­types de la “tour d’ivoire”, du “jar­gon”, et aux cri­tiques sou­vent radi­cales de l’institution uni­ver­si­taire, se mêle par­fois un inquié­tant anti-intel­lec­tua­lisme. Par ailleurs, la pra­tique des cher­cheurs et des uni­ver­si­taires est trop sou­vent pen­sée à tra­vers le cadre défor­mant des grandes idées phi­lo­so­phiques, de l’imaginaire d’une pen­sée cri­tique décon­nec­tée de tout ancrage dans des réa­li­tés tan­gibles, et des auteurs majes­tueux qu’on vénère ou qu’on cri­tique d’autant plus qu’ils sont morts ou inac­ces­sibles.

Or, l’université c’est aus­si des pro­fes­sions, des lieux concrets, des socia­bi­li­tés, et des pra­tiques obser­vables et vivantes. Ce sont un peu moins de 130 000 ensei­gnants et per­son­nels admi­nis­tra­tifs et tech­niques (dont 59900 ensei­gnants-cher­cheurs en 2015) qui tra­vaillent dans l’enseignement supé­rieur et la recherche. Ce sont aus­si plus de deux mil­lions d’étudiants ins­crits à l’université en France.

C’est de ce métier d’enseignant-chercheur, qui est le mien, dont je par­le­rai (presque) régu­liè­re­ment sur ce blog, avec des billets ayant pour titre “Le métier de cher­cheur”, sui­vi d’un sous-titre thé­ma­tique. J’en par­le­rai de manière concise et concrète : pas de théo­rie, donc, mais des obser­va­tions des­ti­nées à docu­men­ter la pra­tique.

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Les cher­cheurs vivraient cou­pés du monde réel, iso­lés dans la tour d’ivoire de leurs biblio­thèques : le sté­réo­type du Pro­fes­seur Tour­ne­sol a la vie dure et ali­mente l’anti-intellectualisme du café du com­merce. Pour­tant, rien n’est plus faux. Depuis fort long­temps, les cher­cheurs et les uni­ver­si­taires par­ti­cipent à la vie de la cité et, comme tout un cha­cun, font leur mar­ché, prennent le bus et le métro, ont des enfants à ame­ner à l’école, ou encore ont des fins de mois dif­fi­ciles. Je vais donc abor­der le thème des rela­tions entre sciences et socié­té, à tra­vers une série de thèmes, de manière à faire un sort à ce sté­réo­type encom­brant de la « tour d’ivoire ». Je vais le faire sur la base d’une des­crip­tion très terre à terre du quo­ti­dien des ensei­gnants-cher­cheurs. Évi­dem­ment, rien n’est moins stan­dard que le quo­ti­dien d’un grand nombre de per­sonnes impli­quées dans une extrême diver­si­té de pra­tiques. Mais comme nous sommes sur un blog, et non dans le cadre d’une revue savante, les com­men­taires per­met­tront de pré­ci­ser, com­plé­ter, cri­ti­quer ou infir­mer ce que j’aurais décrit ici. Et je m’excuse par avance de mes approxi­ma­tions inévi­tables.

L’enseignement

Le pre­mier espace où s’expriment, de manière fon­da­men­tale, les liens étroits entre une socié­té et ses « savants », c’est celui du cours : l’enseignement est pour­tant trop sou­vent négli­gé quand on évoque les rela­tions entre sciences et socié­té, comme si les lieux et les moments de l’enseignement n’étaient pas des lieux d’interactions, mais – selon le cli­ché tenace expri­mé tou­jours bruyam­ment par une cer­taine cri­tique pares­seuse – le lieu d’une domi­na­tion sym­bo­lique. Pre­nons le cas du cours magis­tral, sup­po­sé être l’exercice le plus pro­blé­ma­tique  d’une domi­na­tion entre celui qui sait et celui qui ne sait pas encore. En tant qu’enseignants-chercheurs, nous sommes sup­po­sés pra­ti­quer une par­tie de nos ensei­gne­ments sous la forme de « cours magis­traux » : c’est la vieille tra­di­tion de la leçon. On arrive dans un amphi­théâtre (bon­dé : sou­vent les étu­diants de licence n’ont même pas de place pour s’assoir et doivent s’entasser sur les esca­liers menant au fond de l’amphi, ne pou­vant alors pas faci­le­ment prendre de notes…), ou alors dans une salle de cours : l’amphi, c’est en géné­ral pour les pre­miers cycles, tan­dis que les salles d’une capa­ci­té infé­rieure sont des­ti­nées aux étu­diants de mas­ter (bac + 4 à bac + 5) qui sont moins nom­breux. Le cours magis­tral a une durée variable : entre une heure et trois heures, voire plus, tout dépend du thème, de l’organisation de la for­ma­tion, etc.

En sciences humaines et sociales, ain­si qu’en lettres, on déve­loppe dans ces cours magis­traux, du moins en prin­cipe, une pen­sée. Il est impor­tant ici de rap­pe­ler qu’un cours, dans le supé­rieur, ça ne se résume pas au sui­vi d’un pro­gramme éla­bo­ré par un minis­tère et des péda­gogues. Et c’est tant mieux ! Car l’université, plus que l’enseignement secon­daire, est le lieu où se réa­lise la trans­mis­sion directe des savoirs de la recherche par ceux qui les ont pro­duits concrè­te­ment, et qui connaissent ain­si bien mieux ce dont ils parlent que les tech­ni­ciens des minis­tères et que les péda­gogues. Un cours magis­tral est donc une leçon don­née sur la base d’une connais­sance pré­cise des débats théo­riques au sein d’une dis­ci­pline (connais­sance qui n’est pas que livresque, car elle implique des débats dont nous-mêmes fai­sons par­tie et qui se déroulent par­fois en face à face, lors des col­loques scien­ti­fiques), des méthodes per­met­tant d’élaborer des concepts (nous connais­sons les inté­rêts et les limites de telle ou telle méthode pour la pra­ti­quer régu­liè­re­ment, et pour nous y confron­ter concrè­te­ment, et pas seule­ment en idée), et des inter­pré­ta­tions théo­riques ou pra­tiques aux­quelles abou­tissent nos recherches. Cette connais­sance des débats, des méthodes et des inter­pré­ta­tions des résul­tats de recherche consti­tue l’armature d’un cours magis­tral, qui, dès lors, ne se réduit pas à l’exposé de tel ou tel cou­rant, mais s’inscrit dans toute une série de com­men­taires, de cri­tiques, d’analyses, de réfu­ta­tions, ins­truites par une pra­tique concrète de la recherche. Un cours magis­tral, quand il est bien mené, est donc pro­blé­ma­ti­sé : il ne s’agit pas d’une liste de théo­ries se suc­cé­dant sans logique d’ensemble, ni de vagues exemples tirés d’un cha­peau, mais de l’élaboration d’une cri­tique des­ti­née à ser­vir d’exemple aux étu­diants pour qu’ils com­prennent ce qu’est une pen­sée scien­ti­fique, et qu’ils fassent bien la dif­fé­rence entre un dogme ou une opi­nion (non cri­ti­quable) et un rai­son­ne­ment ration­nel (qui donne tous les élé­ments de sa cri­tique).

Alors, bien enten­du, entre le niveau des licences et celui des mas­ters, il faut adap­ter les cours magis­traux : en ce qui me concerne, j’essaie de pri­vi­lé­gier les expo­sés à par­tir d’exemples pour ame­ner les plus jeunes des étu­diants à appré­hen­der la théo­ri­sa­tion de manière cohé­rente avec la pro­duc­tion théo­rique elle-même, qui repose néces­sai­re­ment sur des obser­va­tions (sauf peut-être en phi­lo­so­phie). Et plus j’avance vers les niveaux de mas­ter, plus j’attaque direc­te­ment par les idées com­plexes, mais tout en gar­dant une place impor­tante pour l’exemplification.

Ce cours magis­tral, que je viens de pré­sen­ter dans ses carac­té­ris­tiques les plus géné­rales, est très géné­ra­le­ment cri­ti­qué pour sa dimen­sion « magis­trale » (c’est-à-dire pour son carac­tère livresque et théo­rique), et pour l’absence d’interactions entre les étu­diants et les ensei­gnants. Ces cri­tiques ne cessent de m’étonner.

Voyons tout d’abord la cri­tique du carac­tère « magis­tral » des cours. Il me semble que la pra­tique consis­tant à four­nir un modèle en actes, c’est-à-dire incar­né et vivant de ce qu’est une réflexion éla­bo­rée et cri­tique parce que ration­nelle, est au cœur même de l’idée d’enseignement, et plus géné­ra­le­ment d’éducation, depuis l’antiquité gré­co-romaine. On invoque bien sou­vent le « manque de péda­go­gie » des ensei­gnants du supé­rieur, et la néces­si­té de les for­mer en ayant recours aux sciences de l’éducation. Le péda­go­gisme, qui sévit en ce moment à l’université, est l’idéologie selon laquelle des spé­cia­listes d’aucun conte­nu pour­raient dic­ter leurs pra­tiques d’enseignement à des spé­cia­listes d’un conte­nu. Je pense qu’il n’y a pas de pire ensei­gnant dans le supé­rieur que celui qui pri­vi­lé­gie la péda­go­gie sur le tra­vail d’exposé cri­tique d’une réflexion appuyée sur ses propres recherches. Car le péda­go­gisme conduit à infan­ti­li­ser les étu­diants, à les pri­ver du contact avec la recherche dans ce qu’elle a d’innovant, de désta­bi­li­sant, de rup­ture avec le sens com­mun, ce qui revient à les assu­jet­tir bien plus for­te­ment que ne pour­ra jamais le faire le pire des théo­ri­ciens res­té coin­cé dans sa « tour d’ivoire ». Le péda­go­gisme confond l’université avec l’enseignement secon­daire, où les ensei­gnants ne pro­duisent géné­ra­le­ment pas les savoirs qu’ils enseignent, car ces savoirs leurs sont impo­sés par un pro­gramme minis­té­riel (ce qui, tou­te­fois, ne les empêche pas d’exercer une cri­tique). Nous avons pour carac­té­ris­tique, à l’université, de ne pas dépendre d’un pro­gramme de cours impo­sé par un minis­tère. Car nous sommes consi­dé­rés comme les seuls spé­cia­listes de ce que nous ensei­gnons.

Le péda­go­gisme qui s’est empa­ré de l’université a pour consé­quence l’infantilisation des étu­diants : ces der­niers ne com­pren­draient pas les cours magis­traux car les ensei­gnants-cher­cheurs seraient incom­pé­tents, mal for­més, trop « théo­riques ». Il fau­drait sim­pli­fier les cours, don­ner des com­pé­tences trans­ver­sales aux étu­diants, rendre les inti­tu­lés des maquettes d’enseignement plus « lisibles », etc. Dans peu de temps, on ensei­gne­ra en licence com­ment bou­cler son car­table, com­ment tirer des traits verts ou rouge avec une règle, ou com­ment se ser­vir d’un livre : on n’en est pas si loin, et je cari­ca­ture à peine. Et sur­tout, il fau­drait pro-fe-ssio-nna-li-ser ! Voi­là le maître mot des idéo­logues du supé­rieur : la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, qui conduit à réduire la part accor­dée aux expo­sés théo­riques et cri­tiques, pour pri­vi­lé­gier, très pré­co­ce­ment, des ensei­gne­ments de pré­pro­fes­sion­na­li­sa­tion. En gros, faire que les étu­diants soient bien pré­pa­rés au mar­ché et si pos­sibles dociles envers leurs futurs employeurs. De bons tou­tous, en somme. Déjà, dans les écoles doc­to­rales, on impose aux futurs doc­teurs d’ineptes cours d’économie (for­cé­ment stan­dard, donc libé­rale) et de mana­ge­ment : c’est dire si le dis­cours qui confond l’enseignement supé­rieur avec la créa­tion d’un vivier d’employés modèles cor­véables à mer­ci et idéo­lo­gi­que­ment confor­més pour le mar­ché a fait des pro­grès…

Or, les étu­diants sont des adultes, et ils ont fait le choix, libre­ment, d’accéder à l’enseignement supé­rieur : rien ne les y oblige. Les infan­ti­li­ser dès la Licence est une opé­ra­tion idéo­lo­gique qui vise à rap­pro­cher le pre­mier cycle de l’enseignement supé­rieur de ce qui se fait au lycée. Le but de cette trans­for­ma­tion, applau­di par les syn­di­cats étu­diants (en par­ti­cu­lier l’UNEF), mis en œuvre par les pré­si­dences des uni­ver­si­tés et des grandes écoles, et sou­te­nu par cer­tains col­lègues est trans­pa­rent : créer un ensei­gne­ment supé­rieur à deux vitesses. Dans les uni­ver­si­tés de pro­vince ou d’Outre-Mer, il ne res­te­ra plus à terme que des « col­lèges uni­ver­si­taires » cen­trés sur une pro­fes­sion­na­li­sa­tion, et où la recherche n’aura plus lieu d’être. Ils seront des­ti­nés aux milieux les plus défa­vo­ri­sés, et au bas des classes moyennes. On y épon­ge­ra les sta­tis­tiques de chô­mage, sans plus se pré­oc­cu­per de for­ma­tion cri­tique des futurs citoyens. La notion de « client », de « consom­ma­teur », se sub­sti­tue­ra à celle d’étudiant. L’imposition d’une éva­lua­tion des ensei­gnants par les étu­diants va dans ce sens, et per­ver­ti for­te­ment la rela­tion d’enseignement : au nom de quels cri­tères (scien­ti­fiques ? Si oui, où sont-ils publiés ?) peut-on construire des grilles d’évaluation par des étu­diants d’un cours magis­tral ? À l’enseignant-modèle à suivre et déve­lop­pant une pen­sée per­son­nelle, on sub­sti­tue le modèle du pres­ta­taire d’un ser­vice stan­dard éva­lué par son client-consom­ma­teur. Le tout, bien enten­du, au nom du dis­cours pré­ten­du­ment huma­niste de la péda­go­gie qui s’accompagne de grandes envo­lées lyriques sur l’étudiant « pla­cé au cœur du dis­po­si­tif édu­ca­tif », et autres idio­ties de ce type ânon­nées par nos tutelles.

Ce que les obser­va­teurs de l’enseignement supé­rieur voient venir, c’est que dans cer­taines grandes métro­poles, et à Paris, des uni­ver­si­tés d’élite et les grandes écoles conti­nue­ront à faire le lien entre ensei­gne­ment et recherche, pour le plus grand béné­fice des enfants des classes moyennes à supé­rieures. Ain­si, on res­tau­re­ra des classes sociales bien sépa­rées et sans mobi­li­té pos­sible entre elles, en s’appuyant sur l’absence de pen­sée cri­tique des péda­gogues et sur la volon­té des opé­ra­teurs du mar­ché, des poli­ti­ciens et de cer­tain des syn­di­cats qui les servent.

À mon avis, c’est tout cela l’enjeu des débats, sou­vent hou­leux, qui se struc­turent der­rière la cri­tique – ou la sau­ve­garde – des cours magis­traux. Déjà, dans cer­taines uni­ver­si­tés (dont la mienne), la part accor­dée aux cours magis­traux a été for­te­ment réduite, pour des rai­sons bud­gé­taires mais aus­si idéo­lo­giques, par rap­port aux TD (Tra­vaux Diri­gés). D’une part, les uni­ver­si­tés font des éco­no­mies au plan bud­gé­taire : au lieu de faire notre volume d’heures de ser­vice (192 h équi­valent TD) sous la forme de Cours Magis­traux (CM), on le fait de plus en plus sous la forme de TD. Or, ce qu’il faut savoir, c’est qu’une heure de CM cor­res­pond, du côté employeur,  c’est-à-dire du point de vue de l’université, à 1,5 heure de TD, de même qu’une heure de TD cor­res­pond 1,5 heure de TP. Quand on passe du CM au TD, notre salaire reste le même, mais on passe plus de temps devant les étu­diants, ce qui nous éloigne méca­ni­que­ment un peu plus de la recherche, faute de temps à y consa­crer. Éco­no­mie de moyens, donc, puisque le bud­get des uni­ver­si­tés a été contraint par l’État et que la ges­tion des per­son­nels et de leurs paye est main­te­nant assu­rée loca­le­ment par l’université, et non plus natio­na­le­ment par l’État. D’autre part, la réduc­tion des CM au pro­fit des TD expur­ge­ra méca­ni­que­ment l’enseignement supé­rieur de ses der­nières sco­ries de pen­sée cri­tique et rédui­ra le peu de recherche qui y était encore menée avec les moyens du bord : une fois qu’on ne fera plus que sur­veiller des exer­cices tech­niques réa­li­sés par les étu­diants, au lieu de leur expo­ser des pro­blé­ma­tiques ayant une cer­taine ampleur de vue, on aura au nom du péda­go­gisme, réa­li­sé l’idéal des mar­chés finan­ciers : faire de l’université un vivier de futurs jeunes sta­giaires employables et jetables à mer­ci, et non plus un lieu d’émancipation par l’exercice d’une  réflexion auto­nome.

Voyons main­te­nant la cri­tique de l’absence d’interaction dans les cours. Certes, il est dif­fi­cile d’interagir avec 600 étu­diants dans un amphi bon­dé. Ou même avec 150. Mais cela reste pos­sible : on répond aux ques­tions qui nous sont posées, et à moins d’être tota­le­ment autiste, une main levée se repère faci­le­ment et on a tout inté­rêt à sai­sir cette occa­sion pour mettre en débat un point pré­cis, pour cla­ri­fier une notion, ou pour répondre à une ques­tion. Cela crée une res­pi­ra­tion bien­ve­nue dans un amphi. Par ailleurs, il y a les pauses durant les­quelles des étu­diants viennent dis­cu­ter avec nous : c’est très fré­quent. Ensuite, à par­tir du niveau des mas­ters, la pra­tique du sémi­naire per­met – et impose – le débat cri­tique avec les étu­diants, et/ou entre les col­lègues et doc­to­rants qui assistent aux sémi­naires. Les étu­diants et doc­to­rants prennent alors conscience qu’un sémi­naire est un lieu de débat, et non de cours, et qu’on y « met les mains dans le cam­bouis », qu’on y inter­roge nos méthodes et nos résul­tats, qu’on s’y confronte, qu’on s’y engueule si besoin. La par­ti­ci­pa­tion des étu­diants aux sémi­naires, qui fonc­tionnent comme des modèles de la pen­sée cri­tique, de la prise de dis­tance avec les opi­nions et les dogmes, de la décons­truc­tion réglée des théo­ries, est essen­tielle. Or, elle est très mena­cée : par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, bien enten­du, et par l’amplification des flux d’étudiants qui font qu’on peut se retrou­ver avec une tren­taine d’étudiants de mas­ter pour un sémi­naire. Ce qui réduit for­te­ment l’intérêt et l’exemplarité de la pra­tique du sémi­naire, faute de pou­voir mettre en débat une ques­tion avec 30 per­sonnes.

Je vou­drais évo­quer ici un sou­ve­nir per­son­nel. Quand j’étais doc­to­rant, j’ai com­men­cé à suivre des sémi­naires. Je venais d’une culture plu­tôt arty et punk-rock, qui avait fini par me déce­voir, car j’y per­ce­vais que les pré­ten­tions à la mar­gi­na­li­té et à l’indépendance d’esprit cachaient mal les assu­jet­tis­se­ments au mar­ché de la musique ou de l’art, et les luttes entre égos sur­di­men­sion­nés. Rien de plus confor­miste et pan­tou­flard, bien sou­vent, qu’un squat d’artiste. Rien de plus violent que la concur­rence entre groupes « alter­na­tifs », ou les effets de domi­na­tion sym­bo­lique qui s’y exercent. Lors de mes pre­miers sémi­naires, qui se dérou­laient au CNRS, j’ai gar­dé le sou­ve­nir intact d’une séance par­ti­cu­lière. Non pas le sou­ve­nir de ce que l’intervenant y disait – je ne me rap­pelle même plus qui c’était ! -, mais le sou­ve­nir per­sis­tant de l’exercice fas­ci­nant d’une liber­té intel­lec­tuelle ancrée par et dans le débat cri­tique, d’une éru­di­tion, et d’une ambi­tion de dépas­se­ment que je ne trou­vais plus dans les milieux musi­caux. Je me rap­pelle m’être dit à ce moment : « Bon sang, mais ça pense ici ! Ici, il y a de la liber­té et de l’intelligence ! ». Ce sou­ve­nir vaut ce qu’il vaut, mais il a confor­mé toute ma pra­tique ulté­rieure. Je sais, pour l’avoir vécu et incor­po­ré, qu’un sémi­naire et qu’un cours magis­tral peuvent être des moments d’émancipation et de trans­mis­sion d’une ambi­tion, d’une volon­té de dépas­se­ment de soi, qu’on ne trouve que rare­ment dans une vie humaine. Et je laisse aux bla­sés leurs rica­ne­ments : cha­cun vit les choses à sa manière, et je vous plains. Peut-être ai-je eu de la chance ? Mais per­sonne ne me fera croire qu’il ne se passe rien d’important dans une dis­cus­sion en sémi­naire. Mon vécu d’enseignant-chercheur m’a tou­jours démon­tré que ce qui s’y pas­sait était essen­tiel du point de vue de l’élaboration et de la trans­mis­sion d’un esprit cri­tique, et donc d’une com­pé­tence fon­da­men­tale pour toute démo­cra­tie. C’est ça que je veux pou­voir conti­nuer à trans­mettre dans ma pra­tique, sinon… sinon, rien. Sinon, ça n’en vaut pas la peine, et ça ne vaut sur­tout pas les sacri­fices per­son­nels qu’on doit faire dans notre métier.

Comme toute orga­ni­sa­tion, l’université n’échappe pas aux dérives égo­tistes ou man­da­ri­nales : un sémi­naire, ou un amphi­théâtre, peuvent tou­jours se trans­for­mer en lieu d’expression de la splen­deur et du génie du Maître, et conduire à la créa­tion de clones ser­viles par­mi les étu­diants. Il ne s’agit pas ici de don­ner une image édul­co­rée de l’université et de ses moda­li­tés d’enseignement. Mais on pour­rait dénon­cer bien d’autres dérives de ce type dans d’autres milieux pro­fes­sion­nels, en par­ti­cu­lier dans les entre­prises. Il reste pour­tant que l’université est l’un des rares lieux ins­ti­tu­tion­nels où le débat cri­tique ratio­na­li­sé fait par­tie des pra­tiques quo­ti­diennes et est ensei­gné. Qu’une socié­té en arrive à vou­loir liqui­der cet héri­tage sécu­laire au nom d’un pseu­do réa­lisme éco­no­mique qui masque mal ses arrières plans idéo­lo­giques en dit long sur la régres­sion démo­cra­tique qui est la nôtre en Europe. Quant aux thu­ri­fé­raires d’une cer­taine pen­sée cri­tique — dog­ma­tique et pares­seuse -, qui ne voient dans l’université qu’un relai des pou­voirs d’États, et qui passent leur temps à tirer sur l’ambulance uni­ver­si­taire au lieu de mettre leur éner­gie à la sou­te­nir dans ce qu’elle a encore d’utopique, ou à la trans­for­mer pour que ses moyens et ses réa­li­sa­tions soient à la mesure de leurs ambi­tions cri­tiques, j’aimerais atti­rer leur atten­tion sur la por­tée de leurs dis­cours dans le débat public. Quand l’université aura été liqui­dée, et qu’elle ne sera plus que le lieu d’expression du libé­ra­lisme le plus sau­vage, et que tous ses idéaux d’émancipation, de créa­tion d’un en-com­mun, même mal abou­tis, même pro­blé­ma­tiques, auront dis­pa­ru, où pour­ront-ils encore trou­ver un lieu de trans­mis­sion — démo­cra­tique et acces­sible à tous — de ces ambi­tions qu’ils auront contri­bué à détruire ?

Enfin, pour conclure sur ce point des ensei­gne­ments que je n’ai fait qu’esquisser, j’aimerais atti­rer main­te­nant l’attention des lec­teurs non uni­ver­si­taires, peut-être parents d’élèves ou d’étudiants, et des jour­na­listes qui peut-être lisent ce blog : si vous ne nous aidez pas, et si vous ne sous aidez pas MAINTENANT, l’université dont nous avons héri­té, avec tous ses défauts que je ne nie pas, avec ses ambi­guï­tés que je suis le pre­mier à recon­naître, dis­pa­raî­tra. Elle ne dis­pa­raî­tra pas en tant qu’organisation : il res­te­ra des murs, des amphi­théâtres, des maquettes de for­ma­tion, et des per­son­nels. Mais mesu­rez bien la perte cultu­relle, sociale, et démo­cra­tique, qu’a consti­tué l’absence de sou­tien du public et des médias aux luttes uni­ver­si­taires et étu­diantes des années 2000 à 2009, au moment de la mise en place des réformes libé­rales de l’université, qui ont été impo­sées aus­si bien par la droite que par le PS et ses alliés poli­tiques. Mesu­rez bien, amis jour­na­listes, qui connais­sez l’université pour y avoir  été for­més, et pour y inter­ve­nir régu­liè­re­ment ensuite en y étant sala­riés comme vaca­taires d’enseignement, la por­tée de vos silences durant cette décen­nie de des­truc­tion des ser­vices publics. Per­sonne ne pour­ra dire « on ne savait pas ce qui se pas­sait », car on vous a ample­ment sol­li­ci­té. Mais vous avez fait, membres du public et jour­na­listes, la sourde oreille : l’université ? Trop com­pli­qué, trop éli­tiste, trop de fonc­tion­naires, etc. D’accord, mais il ne fau­dra pas venir vous plaindre quand c’est Google qui pres­cri­ra à vos enfants le conte­nus des cours sur l’économie numé­rique, ou quand c’est Total qui finan­ce­ra, comme c’est déjà le cas, des chaires d’enseignement sur l’environnement. Cela aura été le résul­tat de vos silences et de votre absence de sou­tien à des moments-clés. Peut-être alors regret­te­rez-vous les bons vieux et si rin­gards cours magis­traux…

La pro­chaine fois, j’aborderai à nou­veau les rela­tions entre sciences et socié­té, mais cette fois à par­tir des pra­tiques de la recherche. À bien­tôt, j’espère

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



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    8 réponses “Le métier de chercheur. L’enseignement et les séminaires”

    1. 2 janvier 2016 à 21 h 48 min

      Je prends votre billet très en retard, mais bon, vous l’avez lais­sé “trai­ner” alors…

      Les cher­cheurs vivraient cou­pés du monde réel, iso­lés dans la tour d’ivoire de leurs biblio­thèques : le sté­réo­type du Pro­fes­seur Tour­ne­sol a la vie dure et ali­mente l’anti-intellectualisme du café du com­merce”.

      Je ne crois pas que le pro­blème soit là, avec tout le res­pect que votre culture per­son­nelle mérite.

      La grande majo­ri­té des gens le sentent confu­sé­ment, mais ils ne savent pas l’exprimer : ce qui pour­rit l’Université fran­çaise (à de nom­breuses excep­tions près, je suis tout près à l’accorder, mais la mino­ri­té ne fait pas loi) c’est au contraire sa peur de la culture et de l’intelligence, son cor­po­ra­tisme…

      Don­nons un seul exemple (on pour­rait en four­nir mille) : je suis à mes moments per­dus relec­teur pour une revue scien­ti­fique. Et viens de devoir refu­ser l’article d’un pro­fes­seur de pre­mière classe (REFUSER, pas deman­der à ce qu’il soit amé­lio­ré), tant il était lamen­table de cuis­tre­rie, de pédan­tisme, d’inculture et d’irrespect des règle de base pour toute écri­ture. Beau­coup de ses col­lègues l’auraient lais­sé pas­ser, en toute soli­da­ri­té caté­go­rielle…

      Ami­ca­le­ment.

      • Igor Babou 3 janvier 2016 à 14 h 50 min

        Il y a tou­jours des cas de ce type, dans n’importe quel métier : l’université n’est à l’abri d’aucune des dérives humaines habi­tuelles. Mais il faut aus­si voir les contre-exemples, et la place qu’ils occupent. Je suis éga­le­ment lec­teur pour plu­sieurs revues scien­ti­fiques, de dif­fé­rentes dis­ci­plines, et je ne suis pas le seul à refu­ser des articles mal écrits, ou inin­té­res­sants. Et comme on ne sait pas qui les pro­pose (car la lec­ture se fait en double aveugle), ça per­met de gar­der une dis­tance cri­tique avec l’auteur, quelle que soit sa renom­mée ou son pou­voir au sein de l’institution. Si la revue dans laquelle vous inter­ve­nez ne pra­tique pas la lec­ture en double aveugle, c’est nor­mal que des effets d’autorité s’imposent.

        Mais après 20 ans de ce métier, j’estime que ce qui pour­rit notre uni­ver­si­té, c’est bien moins les uni­ver­si­taires que leurs ges­tion­naires : la sphère des pré­si­dents, des agents comp­tables, des com­mu­ni­cants et des gens du mar­ke­ting, qui s’acharnent à tuer les der­nières traces de pen­sée et de résis­tance cri­tique dans nos éta­blis­se­ment. Une fois que tout cela aura dis­pa­ru, les cuistres pour­ront s’épanouir en toute liber­té, et les autres, les vrais cher­cheurs, n’auront plus qu’à cre­ver : per­sonne ne les aura enten­dus, tant les insultes publiques auront cou­vert les voix des lan­ceurs d’alertes.

        Je ne connais aucun métier qui ait subi autant de mépris que celui d’universitaire : à croire que nous sommes des sous-humains… Aucun mili­taire, ni aucun flic, ni aucun mar­chand d’arme n’aura eu à subir ce que nous subis­sons comme reproches publics depuis des décen­nies. Des sous-hommes, vous dis-je… pour­ris jusqu’à la moelle, cor­po­ra­tistes, et cuistres : visi­ble­ment, nous ne sommes que cela. Par­tout ailleurs, le bon petit pro­lo tout rose res­plen­dit d’une éthique et d’une intel­li­gence cri­tique à toute épreuve, le mar­chand de canons fait dans l’humanisme, le plom­bier est altruiste, mais l’universitaire est une sous-merde à cri­ti­quer dans son essence. Bien­tôt tous en camps de réédu­ca­tion, et l’éducation de la jeu­nesse se pas­se­ra cer­tai­ne­ment mieux sans nous. On lais­se­ra les parents s’en occu­per, hein 😉

        • Igor Babou 3 janvier 2016 à 17 h 18 min

          Sinon, pour com­plé­ter, il ne faut pas confondre l’université et les revues savantes, dans la mesure où les revues ont, en géné­ral, un fonc­tion­ne­ment basé sur le béné­vo­lat et ne dépendent pas toutes (loin de là !) des uni­ver­si­tés. Ce sont, au plan ins­ti­tu­tion­nel, des choses très dif­fé­rentes même si on trouve évi­dem­ment des uni­ver­si­taires dans les revues. Par ailleurs, les revues savantes sont aus­si, et assez lar­ge­ment, ani­mées par des cher­cheurs non uni­ver­si­taires (CNRS ou autres). On ne peut donc pas don­ner un exemple de pro­blème de fonc­tion­ne­ment d’une revue comme exemple plus géné­ral du fonc­tion­ne­ment des uni­ver­si­tés. Voi­là, je réagis tou­jours vive­ment aux accu­sa­tions de cor­po­ra­tisme car j’en ai vrai­ment assez de l’université-bashing de la part de gens qui, la plu­part du temps, ne connaissent pas l’université, ou ne l’ont fré­quen­tée qu’épisodiquement et sans s’engager aux côtés de ceux qui ont lut­té quand c’était néces­saire pour évi­ter qu’elle devienne ce qu’elle est deve­nue… Under­ze­vol­ca­no, ayez en tête qu’Indiscipline n’existerait pas sans le béné­vo­lat d’universitaires qui ont très tôt lut­té contre les dérives et les cor­po­ra­tismes : pour nous, c’est abso­lu­ment épui­sant de lire, ici comme sur Média­part, des accu­sa­tions glo­bales peu nuan­cées, alors que nous sommes en per­ma­nence sur la brèche, dans l’indifférence géné­rale d’un public de consom­ma­teurs de ser­vices uni­ver­si­taires qui se contente sou­vent de râler sans agir (les parents, les étu­diants, ou les adeptes de la cri­tique radi­cale). Au moins, ici, on a agi : il suf­fit de jeter un oeil aux archives d’indiscipline…

    2. 3 janvier 2016 à 21 h 27 min

      Bon­jour Igor, et meilleurs vœux…

      Je savais en réagis­sant que j’allais m’attirer vos foudres (votre sym­pa­thique mili­tan­tisme uni­ver­si­taire ren­dait ça inévi­table).

      Mais il n’y avait en tout cas de ma part nulle envie d’alimenter quelque polé­mique que ce soit. Je main­tiens donc, sans humeur ni pas­sion,  l’idée essen­tielle de mon pro­pos.

      Deux petites remarques, sur deux détails seule­ment :

      Alpha) Vous écri­vez “après 20 ans de ce métier, j’estime que ce qui pour­rit notre uni­ver­sité, c’est bien moins les uni­ver­si­taires que leurs ges­tion­naires : la sphère des pré­si­dents, des agents comp­tables, des com­mu­ni­cants et des gens du mar­ke­ting, qui s’acharnent à tuer les der­nières traces de pen­sée et de résis­tance cri­tique dans nos éta­blis­se­ment”. Je suis par­fai­te­ment d’accord avec vous, sauf que ce type de fonc­tions (à l’exception évi­dem­ment des agents comp­tables), ce sont main­te­nant jus­te­ment beau­coup d’universitaires qui les inves­tissent, et ce avec un plai­sir per­vers par­fois non dis­si­mu­lé ;

      Beta ) Vous écri­vez encore “Si la revue dans laquelle vous inter­ve­nez ne pra­tique pas la lec­ture en double aveugle, c’est nor­mal que des effets d’autorité s’imposent”. Les 2 revues dont je m’occupe pra­tiquent évi­dem­ment la lec­ture en double aveugle (sinon elles ne pour­raient pré­tendre à être clas­sées en rang A). Sauf, que quand des contri­bu­teurs s’autocitent à chaque page, ce qui est pro­pre­ment ridi­cule mais consti­tue le lot de 90 % des publi­ca­tions en Sciences humaines, on iden­ti­fie l’auteur à coup sûr.

      Ce que je veux tout sim­ple­ment dire c’est que la culture et la science se légi­ti­ment de la culture et de la science, pas for­cé­ment des leurs biais et réseaux uni­ver­si­taires. Rien de plus, rien de moins.

      Je pos­sède deux doc­to­rats ancien régime vali­dés avec les féli­ci­ta­tions du jury, sans avoir qua­si­ment sui­vi les cours et sémi­naires qui auraient dû y mener. A 25 ans j’ai eu le choix d’entamer une car­rière uni­ver­si­taire, ou de me tour­ner vers l’action. J’ai choi­si l’action, sans pour­tant rompre avec l’Université. Je m’en suis tou­jours bien por­té.

      Quant à l’écume antin­tel­lec­tua­liste de Media­part, assez médiocre j’en suis d’accord, elle se nour­rit peut-être plus de la haine du savoir que du mépris de l’Université.

      Ami­ca­le­ment, et au-delà de nos petits désac­cords.

       

    3. Igor Babou 3 janvier 2016 à 22 h 54 min

      Pas de pro­blème ! Et meilleurs voeux éga­le­ment. A pro­pos de votre point “alpha”, oui, c’est un fait, la col­la­bo­ra­tion de nom­breux col­lègues a été néces­saire pour en arri­ver où nous en sommes arri­vés… Mais il faut aus­si his­to­ri­ci­ser les mou­ve­ments : il y a eu un avant, et un après les réformes. Les anciens col­lègues occu­pant aujourd’hui des fonc­tions de police.… des res­pon­sa­bi­li­tés, avec toute la ser­vi­li­té requise à leur tra­vail de déla­tion et de har­cè­le­ment, ne sont plus des col­lègues, à mon sens, mais des flics, ou plus pré­ci­sé­ment des ges­tion­naires. Ce qui est sans doute pire que flic, du moins selon mon échelle de valeurs. Un exemple ? Voir cette affaire, ici, où un pré­sident d’université (de ma dis­ci­pline, berk !) dénonce à la police un ensei­gnant de son uni­ver­si­té pour un mail pri­vé iro­ni­sant sur M. Valls : http://www.petitions24.net/un_enseignant-chercheur_poursuivi_pour_avoir_cite_m_valls

      Pour le point “béta”, je serai beau­coup plus cir­cons­pect que vous : s’auto-citer est néces­saire et impor­tant dès qu’on pro­duit autre chose que des concepts ou des hypo­thèses. Quand on s’appuie sur du tra­vail eth­no­gra­phique, publié, pour éla­bo­rer ou ré-éla­bo­rer des idées, on est obli­gé de s’auto-citer. Je n’ai aucune honte à la faire, car sans cela, on ne sait plus sur quelle base s’appuyer pour avan­cer, et les articles deviennent de la pure sco­las­tique, ce qui est bien pire et bien plus médiocre que cer­tains exer­cices d’auto-citation trop appuyés. Entre la sco­las­tique (citer les grands hommes du pas­sé) et la simple auto-cita­tion (moi-je, moi-je), il y a des degrés qu’il faut aus­si abor­der avec nuance.

      Ami­ca­le­ment

    4. Joëlle Le Marec 4 janvier 2016 à 9 h 07 min

      Oui moi aus­si je m’interroge. Il y a même des amis, proches, qui m’ont dit des choses du type “mais toi tu n’es pas comme eux ” (eux les uni­ver­si­taires : le comble je pense, puisque j’étais invi­tée à pro­fi­ter de l’occasion pour témoi­gner de l’intérieur ) ou encore, de la part d’un artiste :  “tu aurais pu être autre chose que prof de fac”. Étrange. Comme si c’était par défaut. Un rou­leau com­pres­seur est pas­sé sur l’université depuis quinze ans, on subit l’insulte per­ma­nente de la part des poli­tiques et des ministres (les col­lègues étran­gers sont pro­pre­ment sidé­rés par les décla­ra­tions telles que celle de Sar­ko­zy, remem­ber sa sor­tie sur les cher­cheurs). Heu­reu­se­ment, il se trouve encore des étu­diants pour se lan­cer dans les années de thèse avec au bout des périodes de pré­ca­ri­té, des concours. Et chaque année il y a les sou­te­nances de ces thèses qui redonnent espoir dans ce que les indi­vi­dus sont prêts à don­ner et à mettre en dis­cus­sion pour com­prendre et par­ta­ger des idées.

    5. 4 janvier 2016 à 23 h 23 min

      Joëlle, vous n’avez pas besoin de prendre au sérieux les ran­cœurs de gens qui en réa­li­té vous envient sans doute. Pas non plus besoin de vous inquié­ter des décla­ra­tions à l’emporte-pièce de poli­tiques assez misé­rables (le pre­mier a s’être vrai­ment fait remar­quer sur ce point avait été Claude Allègre je crois — on sait quel a été le des­tin ulté­rieur du per­son­nage, on sait aus­si quel sera le des­tin de Mon­sieur Sar­ko­zy).

      Par contre le débat concret, sin­cère et argu­men­té sur les fai­blesses autant que les forces de l’institution uni­ver­si­taire a lieu d’être, je main­tiens cette idée.

      Ami­ca­le­ment.

    6. Igor Babou 4 janvier 2016 à 23 h 39 min

      Par contre le débat concret, sin­cère et argu­men­té sur les fai­blesses autant que les forces de l’institution uni­ver­si­taire a lieu d’être, je main­tiens cette idée.”

      Ce débat a eu lieu, il y a long­temps, et il n’a de fait jamais ces­sé de se pour­suivre. Et on y a contri­bué (Joëlle et moi, mais aus­si d’autres sur Indis­ci­pline, en par­ti­cu­lier, ain­si qu’à SLR ou à SLU).

      A la fin des années 60 et jusqu’au milieu des années 70, ce débat a été très vif à tra­vers les inter­ro­ga­tions du cou­rant “cri­tique de sciences”. Il se trouve que Joëlle et moi avons réédi­té les trois revues prin­ci­pales de ce cou­rant, ain­si que des ouvrages et des docu­ments d’archives. Voir ici : http://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/

      Entre le début des années 2000 et 2010, le débat a éga­le­ment été intense, et a eu lieu, par­fois, sur Indis­ci­pline. Voir, entre autre, ces quelques textes ET les dis­cus­sions qui ont sui­vi ici :
      http://indiscipline.fr/2003/05/
      http://indiscipline.fr/2004/02/
      http://indiscipline.fr/enseignement-superieur-et-recherche-commentaire-sur-les-articles-80-a-87-des-125-propositions-du-programme-des-collectifs-unitaires/
      http://indiscipline.fr/projet-d%E2%80%99institut-autonome-des-sciences-humaines-et-sociales/
      http://indiscipline.fr/culture-et-savoirs-aux-prises-avec-la-deraison-technocratique/
      http://indiscipline.fr/indiscipline-dans-l%E2%80%99autre-campagne/
      http://indiscipline.fr/entrer-en-resistance-desobeir-pour-que-survive-une-conception-eclairee-de-la-recherche-et-de-l%E2%80%99enseignement-superieur/
      http://indiscipline.fr/2009/02/

      J’en passe, il y en aurait trop à citer. Il fau­drait aus­si évo­quer le temps incroyable qu’on a pas­sé en AG, à défi­ler dans les rues (2 fois par semaine en 2009), à orga­ni­ser des cours hors les murs (ini­tia­tive de Joëlle à Lyon, qui a fait ensuite tâche d’huile dans toute la France), à mobi­li­ser les étu­diants, etc.

      Et on arrive à quoi ?

      Au mépris du public pour qui, a prio­ri, on se bat­tait. Car, pour être franc, ça ne nous a jamais rien rap­por­té de débattre : nos car­rières res­pec­tives se seraient dérou­lées plus faci­le­ment en nous cou­lant dans le moule confor­miste de l’université et des car­rières lisses de pas mal de col­lègues. Si on a écrit tous ces textes durant des années (plus d’une décen­nie main­te­nant), si on a réédi­té les textes de la cri­tique de science (en y pas­sant du temps, en met­tant en place des sémi­naires, en cher­chant de l’argent pour les numé­ri­sa­tions, etc.), si on a assis­té à toutes ces AG sou­vent ennuyeuses, et défi­lé si sou­vent dans les rues en 2009, c’était pour une uni­ver­si­té plus ouverte, plus démo­cra­tique, plus cri­tique, plus exi­geante aus­si, dif­fu­sant un savoir équi­li­bré sur l’ensemble du ter­ri­toire natio­nal sans faire de dis­tinc­tion entre les régions riches et les régions pauvres, et acces­soi­re­ment, dont les tarifs d’inscription n’augmenteraient pas. Et on n’a pas été les seuls à défi­ler et à pro­tes­ter : en 2009, il y a eu jusqu’à 80 uni­ver­si­tés blo­quées, des mil­liers de mani­fes­ta­tions avec des mil­liers de per­sonnes. Quand je dis “nous”, ce nous c’était les uni­ver­si­taires, les cher­cheurs, les per­son­nels des biblio­thèques, les admi­nis­tra­tifs et les tech­ni­ciens, pas que les profs. Et les étu­diants.

      Et alors ?

      Libé et Le Monde titraient : “le mou­ve­ment s’essouffle”. Les jour­na­listes nous ont tout bon­ne­ment cen­su­rés : tout se pas­sait comme si rien ne se pas­sait à l’université, alors que le plus impor­tant mou­ve­ment de révolte depuis 68 avait lieu. Tout le monde était sidé­ré de cette intense dés­in­for­ma­tion média­tique. Ensuite il y a eu les CRS, les héli­co­ptères au des­sus de la fac de Bron et les blin­dés dans les rues de Lyon. Mais rien dans la presse : il ne se pas­sait rien. On ne bas­ton­nait pas les col­lègues qui entraient dans le cam­pus sou­te­nir les étu­diants. Les milices pri­vées, mobi­li­sées par les pré­si­dents des uni­ver­si­tés (nos non-col­lègues qui ne nous ont jamais repré­sen­tés, ces pour­ris) n’ont pas été man­da­tées pour ces bas­ton­nades, non, rien de tout cela ne se pas­sait car rien ne fil­trait dans la presse.

      Aujourd’hui, plus per­sonne n’a envie de pour­suivre les luttes. SLU végète et SLR a ren­du l’âme. On croise des col­lègues dépres­sifs, d’autres ont quit­té le métier, cer­tains ont quit­té la France. Les ins­crip­tions en mas­ter ont com­men­cé à grim­per (jusqu’à 5000 euros le semestre, pour les mas­ter bizness/gestion bien libé­raux), et une édu­ca­tion à deux vitesse s’est mise en place. Nos tutelles font la chasse à la cri­tique et on en arrive presque à devoir s’excuser, devant nos pré­si­dents et autres valets ser­viles du libé­ra­lisme et du mana­ge­ment, de faire encore de la recherche sans but pure­ment éco­no­mique. En paral­lèle, les cri­tiques de cla­vier, ceux qui pul­lulent sur Média­part, bien au chaud dans leur retraite ou der­rière leurs pseu­dos et dont on ne connaî­tra pas les métiers (peut-être sont-ils bien plus nui­sibles socia­le­ment que tous les uni­ver­si­taires réunis, mais res­tant à l’abri de la cri­tique caté­go­rielle, on ne le sau­ra pas…), insultent quo­ti­dien­ne­ment les uni­ver­si­taires : pour tout cri­tique de cla­vier, il est évident que nulle pen­sée cri­tique ne peut exis­ter à l’université et que nous devrions nous remettre en cause parce que nous serions des pri­vi­lé­giés… Chiche : on échange nos salaires et nos res­pon­sa­bi­li­té avec eux quand ils le veulent, les cri­tiques de cla­vier !

      Quant au public, ben qu’il se démerde avec l’enseignement à deux balles, et à deux vitesses, que ses enfants vont devoir rece­voir : on aura tout ten­té pour les pré­ve­nir de la catas­trophe. Mais comme tout le monde s’en fout, je pense qu’on va s’en foutre aus­si, et se rabattre sur nos car­rières per­son­nelles. Ah mince, on me fait signe dans mon oreillette que c’est fou­tu : elles sont der­rière nous, on a trop ouvert nos gueules. Bon, ok, reste le blah blah en forum et les insultes des cri­tiques de cla­vier.

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