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Décret sur le doctorat : soupçon, déni de compétences et positivisme naïf
16 octobre 2016 Critiques
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L’ar­rê­té du 25 mai 2016 fixant le cadre natio­nal de la for­ma­tion et les moda­li­tés condui­sant à la déli­vrance du diplôme natio­nal de doc­to­rat (https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000032587086&dateTexte=&categorieLien=id) entre en vigueur à comp­ter du 1er sep­tembre 2016 et s’ap­plique à tous les doc­to­rants, qu’ils soient déjà ins­crits ou qu’ils s’ins­crivent en pre­mière année de doc­to­rat à la ren­trée.
Ce qui implique pour tout étu­diant qui sou­tien­dra sa thèse à par­tir du 01/09/2016 :
  • Concer­nant  la com­po­si­tion du jury de sou­te­nance : avoir un mini­mum de 4 membres de jury et un maxi­mum de 8 membres et tendre vers l’é­qui­libre h/f.
  • Concer­nant la sou­te­nance : le direc­teur de thèse (et autres membres ayant par­ti­ci­pé à la direc­tion du doc­to­rant) participe(nt) à la sou­te­nance mais ne prennent pas part à la déli­bé­ra­tion.

Je ne sais pas si les auteurs de ce décret en mesurent bien les consé­quences…

Quand on par­ti­cipe régu­liè­re­ment à des jurys de thèses, on sait bien que la pré­sence du direc­teur de thèse aux déli­bé­ra­tions du jury est essen­tielle pour per­mettre aux membres du jury de se faire une idée du contexte ins­ti­tu­tion­nel, et per­son­nel, de réa­li­sa­tion de la thèse. On a tous et toutes eu à dis­cu­ter de points contex­tuels de ce type, que l’on ait été direc­teur ou éva­lua­teur d’une thèse. Ces dis­cus­sions per­mettent par exemple de bien mesu­rer les consé­quences du choix d’une men­tion, de com­prendre les objec­tifs pro­fes­sion­nels du doc­to­rant ou de la doc­to­rante, de débattre en com­mun du type de com­men­taire qui sera annexé au rap­port de sou­te­nance, etc.

Bureau­crate minis­té­rieux châ­tiant un direc­teur de thèse : son absence de ratio­na­li­té méri­tait une remise à niveau, c’est à dire à genoux.

Mais la repré­sen­ta­tion que se fait le minis­tère de notre tra­vail semble être celle où les direc­teurs ou direc­trices de thèse, for­cé­ment suspect(e)s d’in­ten­tions malé­fiques, faus­se­raient per­fi­de­ment le juge­ment du jury. Car je sup­pose que si l’on exclut main­te­nant les direc­teurs ou direc­trices de thèse des déli­bé­ra­tions c’est que l’on estime qu’ils feraient pres­sion, ou se livre­raient à d’obs­cures manœuvres en faveur du doc­to­rant ou de la doc­to­rante. Il n’est pas venu à l’i­dée du légis­la­teur qu’un direc­teur ou une direc­trice de thèse peut tout aus­si bien pré­fé­rer n’exer­cer aucune influence sur ses col­lègues, par simple res­pect de leurs com­pé­tences… l’ère du soup­çon géné­ra­li­sé et d’un posi­ti­visme naïf — car il s’a­git bien de cela, qui consiste à croire que toute prise en consi­dé­ra­tion de fac­teurs humains serait for­cé­ment pré­ju­di­ciable à l’exer­cice d’un juge­ment repo­sant sur une ratio­na­li­té abs­traite —  aura ici eu rai­son du bon sens : ne tenant aucun compte de la réa­li­té des pra­tiques, ce décret ne per­met plus de contex­tua­li­ser le tra­vail des can­di­dats au cours des déli­bé­ra­tions des jurys. Et voi­là les direc­teurs et direc­trices de thèse désigné(e)s à la vin­dicte : ah ! Si au moins on pou­vait les rem­pla­cer par des ordi­na­teurs quan­tiques pro­gram­més par de brillants didac­ti­ciens de la thèse, si pos­sible contrô­lés par quelque bureau­crate minis­té­rieux ! On aurait alors un juge­ment ration­nel abso­lu­ment déga­gé de toutes les tur­pi­tudes humaines : la Véri­té d’une thèse, sa dose d’ex­cel­lence, son sens pro­fond, appa­raî­traient dans un che­min de lumière au sein du ciel radieux de la Science Pure. Si, si. C’est le Minis­tère qui le pense, donc c’est vrai.

Et une fois de plus, on prive l’u­ni­ver­si­té d’es­paces de débat cri­tique. Car d’une part, il n’y a pas eu de débat concer­nant cette mesure : qui a été consul­té ? Quand ? D’autre part, les débats de sou­te­nances avec le jury sont aus­si inté­res­sants pour nous, qui diri­geons des thèses, que pour les autres membres du jury : sans la pré­sence du direc­teur ou de la direc­trice de thèse, ils ne seront pas moins sus­cep­tibles d’être sujets à des juge­ments per­son­nels ou à des conflits aca­dé­miques, mais en plus on aura per­du une occa­sion de débattre lors des jurys.

Qui sait si on ne devra pas en plus attendre, der­rière la porte de la salle des thèses, aus­si anxieux que les can­di­dats, la fin des déli­bé­ra­tion et l’ar­ri­vée des membres qui ne seront plus dès lors nos col­lègues, mais qui seront deve­nus nos éva­lua­teurs…

Mer­ci, donc, à ce gou­ver­ne­ment du mépris de nous avoir, durant des années, démon­tré que la gauche ne valait fina­le­ment pas mieux dans son rap­port aux intel­lec­tuels et au savoir que la droite la plus réac­tion­naire. Nous sau­rons en tirer les leçons en 2017.

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