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Décret sur le doctorat : soupçon, déni de compétences et positivisme naïf


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L’arrêté du 25 mai 2016 fixant le cadre natio­nal de la for­ma­tion et les moda­li­tés condui­sant à la déli­vrance du diplôme natio­nal de doc­to­rat (https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000032587086&dateTexte=&categorieLien=id) entre en vigueur à comp­ter du 1er sep­tembre 2016 et s’applique à tous les doc­to­rants, qu’ils soient déjà ins­crits ou qu’ils s’inscrivent en pre­mière année de doc­to­rat à la ren­trée.
Ce qui implique pour tout étu­diant qui sou­tien­dra sa thèse à par­tir du 01/09/2016 :
  • Concer­nant  la com­po­si­tion du jury de sou­te­nance : avoir un mini­mum de 4 membres de jury et un maxi­mum de 8 membres et tendre vers l’équilibre h/f.
  • Concer­nant la sou­te­nance : le direc­teur de thèse (et autres membres ayant par­ti­ci­pé à la direc­tion du doc­to­rant) participe(nt) à la sou­te­nance mais ne prennent pas part à la déli­bé­ra­tion.

Je ne sais pas si les auteurs de ce décret en mesurent bien les consé­quences…

Quand on par­ti­cipe régu­liè­re­ment à des jurys de thèses, on sait bien que la pré­sence du direc­teur de thèse aux déli­bé­ra­tions du jury est essen­tielle pour per­mettre aux membres du jury de se faire une idée du contexte ins­ti­tu­tion­nel, et per­son­nel, de réa­li­sa­tion de la thèse. On a tous et toutes eu à dis­cu­ter de points contex­tuels de ce type, que l’on ait été direc­teur ou éva­lua­teur d’une thèse. Ces dis­cus­sions per­mettent par exemple de bien mesu­rer les consé­quences du choix d’une men­tion, de com­prendre les objec­tifs pro­fes­sion­nels du doc­to­rant ou de la doc­to­rante, de débattre en com­mun du type de com­men­taire qui sera annexé au rap­port de sou­te­nance, etc.

Bureau­crate minis­té­rieux châ­tiant un direc­teur de thèse : son absence de ratio­na­li­té méri­tait une remise à niveau, c’est à dire à genoux.

Mais la repré­sen­ta­tion que se fait le minis­tère de notre tra­vail semble être celle où les direc­teurs ou direc­trices de thèse, for­cé­ment suspect(e)s d’intentions malé­fiques, faus­se­raient per­fi­de­ment le juge­ment du jury. Car je sup­pose que si l’on exclut main­te­nant les direc­teurs ou direc­trices de thèse des déli­bé­ra­tions c’est que l’on estime qu’ils feraient pres­sion, ou se livre­raient à d’obscures manœuvres en faveur du doc­to­rant ou de la doc­to­rante. Il n’est pas venu à l’idée du légis­la­teur qu’un direc­teur ou une direc­trice de thèse peut tout aus­si bien pré­fé­rer n’exercer aucune influence sur ses col­lègues, par simple res­pect de leurs com­pé­tences… l’ère du soup­çon géné­ra­li­sé et d’un posi­ti­visme naïf — car il s’agit bien de cela, qui consiste à croire que toute prise en consi­dé­ra­tion de fac­teurs humains serait for­cé­ment pré­ju­di­ciable à l’exercice d’un juge­ment repo­sant sur une ratio­na­li­té abs­traite —  aura ici eu rai­son du bon sens : ne tenant aucun compte de la réa­li­té des pra­tiques, ce décret ne per­met plus de contex­tua­li­ser le tra­vail des can­di­dats au cours des déli­bé­ra­tions des jurys. Et voi­là les direc­teurs et direc­trices de thèse désigné(e)s à la vin­dicte : ah ! Si au moins on pou­vait les rem­pla­cer par des ordi­na­teurs quan­tiques pro­gram­més par de brillants didac­ti­ciens de la thèse, si pos­sible contrô­lés par quelque bureau­crate minis­té­rieux ! On aurait alors un juge­ment ration­nel abso­lu­ment déga­gé de toutes les tur­pi­tudes humaines : la Véri­té d’une thèse, sa dose d’excellence, son sens pro­fond, appa­raî­traient dans un che­min de lumière au sein du ciel radieux de la Science Pure. Si, si. C’est le Minis­tère qui le pense, donc c’est vrai.

Et une fois de plus, on prive l’université d’espaces de débat cri­tique. Car d’une part, il n’y a pas eu de débat concer­nant cette mesure : qui a été consul­té ? Quand ? D’autre part, les débats de sou­te­nances avec le jury sont aus­si inté­res­sants pour nous, qui diri­geons des thèses, que pour les autres membres du jury : sans la pré­sence du direc­teur ou de la direc­trice de thèse, ils ne seront pas moins sus­cep­tibles d’être sujets à des juge­ments per­son­nels ou à des conflits aca­dé­miques, mais en plus on aura per­du une occa­sion de débattre lors des jurys.

Qui sait si on ne devra pas en plus attendre, der­rière la porte de la salle des thèses, aus­si anxieux que les can­di­dats, la fin des déli­bé­ra­tion et l’arrivée des membres qui ne seront plus dès lors nos col­lègues, mais qui seront deve­nus nos éva­lua­teurs…

Mer­ci, donc, à ce gou­ver­ne­ment du mépris de nous avoir, durant des années, démon­tré que la gauche ne valait fina­le­ment pas mieux dans son rap­port aux intel­lec­tuels et au savoir que la droite la plus réac­tion­naire. Nous sau­rons en tirer les leçons en 2017.

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



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