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Joëlle Le Marec, Pro­fes­seure au CELSA, Sor­bonne Uni­ver­si­té

Hier, le 2 mai, j’étais dans un hôpi­tal pari­sien en tant que patiente durant juste une jour­née, avec inter­dic­tion d’utiliser le télé­phone, et j’entendais les bran­car­diers et les infir­mières com­men­ter, incré­dules et cho­qués, « l’attaque » de la réani­ma­tion de la Pitié Sal­pê­trière par des mani­fes­tants : « Pour­quoi font-ils ça ? ». Devant l’hôpital il y avait les ban­de­roles « urgences en grève » et on sen­tait la conster­na­tion : « on lutte pour qu’ils puissent se faire soi­gner, et on se fait atta­quer ! ». Le soir en retrou­vant mon télé­phone j’ai décou­vert que tout était faux : pas d’attaque, mais des mani­fes­tants cher­chant refuge jus­te­ment, dans l’enceinte de l’hôpital, pour fuir le gazage inten­sif. L’inverse de ce qu’avaient annon­cé les ministres, le direc­teur de l’AP HP et de ce qu’avaient relayé l’ensemble des chaines et jour­naux immé­dia­te­ment, sans véri­fier, en annon­çant même, comble de l’ironie, que « ça aurait pu avoir des consé­quences catas­tro­phiques » sans se sou­cier des consé­quences catas­tro­phiques de ces fausses infor­ma­tions,  pour ceux qui avaient été inter­pe­lés bien sûr mais aus­si pour toute une popu­la­tion, pour nos liens, pour le ter­reau fra­gile et indis­pen­sable de nos atta­che­ments et de notre confiance dans l’information, et pour l’absolue néces­si­té de par­ta­ger un sou­ci com­mun de véri­té, sans quoi nous nous per­dons les uns pour les autres. Car si les soi­gnants n’avaient pas témoi­gné et fil­mé (mer­ci à eux) nous aurions été convain­cus de quelque chose de tota­le­ment faux, un récit dans lequel des vic­times de vio­lences auraient été pour nous des cou­pables de vio­lences. Cela jette le doute sur quan­ti­té d’autres choses, à pro­pos des­quelles ce que nous pen­sons et croyons est sans doute faux.

Les médias ont donc relayé les fameuses fake-news qu’ils nous pro­mettent de com­battre grâce leur pro­fes­sion­na­lisme, contre l’irrationalité et l’amateurisme des pro­duc­teurs d’informations incon­trô­lables sur les réseaux sociaux. On en rit presque, mais ça fait mal.

Quelques jours aupa­ra­vant, les grands médias avaient étran­ge­ment tar­dé à dénon­cer la mise en garde à vue d’un jour­na­liste indé­pen­dant, Gas­pard Glanz de Tara­nis News, que nous avions accueilli au CELSA l’année der­nière lors d’une pas­sion­nante jour­née « médias et démo­cra­tie ». Ces grands médias avaient pré­fé­ré relayer et ampli­fier l’indignation face à une pro­vo­ca­tion adres­sée par cer­tains mani­fes­tants à des poli­ciers : « sui­ci­dez-vous », sans prendre d’ailleurs la peine de res­ti­tuer l’ensemble des inter­ac­tions qui avaient pré­cé­dé (les appels « ne vous sui­ci­dez pas, rejoi­gnez-nous », puis le dia­logue de sourds, la ten­sion crois­sante et enfin, le fameux slo­gan qui a été tant et tant relayé avec tant de com­plai­sance). Il aura fal­lu la mobi­li­sa­tion intense qui a sui­vi la garde à vue de Gas­pard Glanz, pour que les rédac­tions se réveillent enfin, elles étaient en léthar­gie, fas­ci­nées par le chif­fon rouge agi­té par les ministres, et réa­lisent enfin la por­tée de l’arrestation pour réagir, avec retard.

Il y a encore bien d’autres faits extrê­me­ment inquié­tants ; je ne vais pas les énu­mé­rer. Il y a notam­ment le refus de faire place dans les médias aux attaques sys­té­ma­tiques du droit et des usages dans quan­ti­tés de domaines dont l’université. Avec, dans ce cas, la déci­sion prise sans que per­sonne ne la demande dans les uni­ver­si­tés, de l’augmentation sidé­rante des frais d’inscription pour les étu­diants hors Union Euro­péenne, ce qui crée une situa­tion tota­le­ment contra­dic­toire avec les mis­sions de l’université et avec les savoirs que nous pro­dui­sons nous-mêmes sur la socié­té. On ne voit rien à ce sujet dans les médias. On ne voit rien de la grève des écoles contre la loi Blan­quer en dépit de la mobi­li­sa­tion tenace, inlas­sable, des ensei­gnants et des parents d’élèves.

Il y a énor­mé­ment de per­sonnes qui aspirent à pro­fi­ter de la visi­bi­li­té dans les médias en ver­tu d’une confiance dans le fait qu’il s’agit d’espaces d’information et d’expression pour tous, mais on ne voit presque rien de ce que nous voyons dès que nous sommes impli­qués quelque part, dès que nous enquê­tons, dès que nous sommes au contact de ce qui se res­sent et s’éprouve dans quan­ti­té d’espaces sociaux vivants, fra­giles et mal­trai­tés.

Par contre, nous savons à quel point la com­mu­ni­ca­tion est convoi­tée pour fabri­quer des masques, pour valo­ri­ser, pour séduire, pour trom­per, pour abi­mer, pour gagner l’attention. Ces pra­tiques sont mises en œuvre contre des réa­li­tés éprou­vées et vécues, dis­crètes, et qui sans cesse viennent concur­ren­cer le tra­vail de repré­sen­ta­tion et de mas­quage. Celui-ci consomme l’énergie et les com­pé­tences de beau­coup de jeunes pro­fes­sion­nels qui peuvent aspi­rer à autre chose. Per­son­nel­le­ment c’est la pra­tique de l’enquête auprès de cen­taines de per­sonnes qui m’a per­mis d’avoir un accès constant, robuste, extrê­me­ment sti­mu­lant, avec les per­sonnes invi­sibles, décentes, soi­gneuses, inquiètes, qui me don­naient quelque chose que je n’avais pas le droit de trans­for­mer en maté­riaux des­ti­nés à pro­duire des masques qui les tra­hi­raient.

Nous par­lons très sou­vent dans nos for­ma­tions de l’aspiration à contri­buer à un monde décent, au sou­ci de ne pas par­ti­ci­per à la fabri­ca­tion de l’ignorance, à l’inquiétude rela­tive au fait que nous y par­ti­ci­pons quand même, à la néces­si­té de par­ta­ger ces ques­tions au lieu d’en faire une part d’ombre ou une affaire de cou­lisse ou de néces­si­té prag­ma­tique externe aux enjeux de la recherche et de la for­ma­tion, et au besoin de trans­for­mer les situa­tions. Nos étu­diants en font état. Ils ont rédi­gé et publié la superbe tri­bune « Nous ne trou­vons pas ça drôle » lorsqu’ils ont décou­vert, avec effroi, à quelles pra­tiques pou­vait conduire le culte du cool dans les métiers de la com­mu­ni­ca­tion, lorsqu’ils ont réagi à la décou­verte de la Ligue du LOL.

Nous savons aus­si, heu­reu­se­ment, que dans la situa­tion actuelle de crise à la fois envi­ron­ne­men­tale et poli­tique majeure, se déve­loppe une auto-cri­tique de la ratio­na­li­té et de l’obsession pour la mar­chan­di­sa­tion. Il y a une réflexion intense, trans­ver­sale aux sciences sociales, aux sciences de l’environnement, aux formes d’organisation civiques locales, aux pra­tiques artis­tiques, aux conduites ordi­naires, pour relo­ca­li­ser nos exis­tences dans nos milieux de vie, assu­mer les savoirs qui nous viennent direc­te­ment des atta­che­ments et des ren­contres (dans l’enquête, dans la vie quo­ti­dienne), dégon­fler les repré­sen­ta­tions, faire gran­dir les expé­riences. On constate d’ailleurs dans n’importe quelle librai­rie la richesse incroyable de ce type de réflexions. Les livres publiés et édi­tés sur ces ques­tions y four­millent, en contraste avec les unes de médias si rituel­le­ment occu­pées de sym­boles, de gestes, de quelques récits « poli­tiques » mais plus pauvres en poli­tique que n’importe quelle vie atta­chée à prendre part, tenir bon, espé­rer et s’inquiéter quelque part en France.

Il y a une pola­ri­sa­tion des formes d’expression et d’action : comme si, à mesure que s’intensifiait la volon­té de contrôle de l’attention et de moné­ti­sa­tion de toutes les formes d’activité à des fins de contrôle des repré­sen­ta­tions de la réa­li­té vécue et par­ta­gée, se déve­lop­pait en contre­point le par­tage des formes d’expression issues de la ren­contre et de l’enquête (jour­na­lisme indé­pen­dant et pho­to-repor­tages, docu­men­taires, tra­vaux sur les migra­tions, édi­tions fémi­nistes, études créoles, nou­velles anthro­po­lo­gies des savoirs, nature culture, etc.).

L’université et les éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur sont sur la crête entre ces deux pôles qui se tendent. Ils sont des lieux d’émancipation, d’enquête, d’expérimentation, qui per­mettent à la socié­té de se régé­né­rer par les aspi­ra­tions de sa jeu­nesse qui y sont culti­vées et déve­lop­pées depuis plu­sieurs siècles. Ils sont aus­si, dans le même temps, convoi­tés dans l’objectif de « for­mer » la jeu­nesse pour la rendre apte à tra­vailler et pro­duire dans un sys­tème éco­no­mique et poli­tique très situé et contraint, qui ne se super­pose pas entiè­re­ment au monde de l’université. Celui-ci connaît des émer­gences et des formes bien plus diverses que ce à quoi on tente de la réduire actuel­le­ment.

Dans le docu­men­taire « L’Epoque » de Mat­thieu Bareyre, un jeune homme de 18 ans témoigne de son regret de ne pas avoir été inci­té à déve­lop­per son goût pour la réflexion, la pen­sée des auteurs qu’il a décou­verts à 15 ans, mais d’avoir été plu­tôt encou­ra­gé par ses parents à inté­grer une école de com­merce qui lui assu­re­ra une vie confor­table à lui et ses enfants. L’université est-elle du côté des peurs des parents, de leur aveu­gle­ment à ce qui advient, ou des aspi­ra­tions de la jeu­nesse et de sa sen­si­bi­li­té à ce qui vient ?

La réponse est assez évi­dente : l’université ne doit pas confor­mer la jeu­nesse à un monde de dis­cours et de repré­sen­ta­tions. Elle ne doit pas contri­buer à atro­phier le vivant chez les indi­vi­dus et les groupes, elle ne doit pas ser­vir les inté­rêts de ceux qui cherchent à mani­pu­ler, mas­quer, séduire, détruire (« gérer » disent-ils) la confiance dont nous avons tous besoin.

Dans le contexte qui, encore une fois, est celui d’un effon­dre­ment déjà vécu par des mil­lions d’êtres vivants même s’il n’affecte pas encore ceux qui dis­posent de la plus grande par­tie des res­sources, il nous faut être du côté de l’enquête, des expé­ri­men­ta­tions, des expé­riences, des dif­fé­rences et des par­tages vécus et racon­tés, de l’entretien et du sou­ci des liens et de la confiance. Du côté du vivant.

Nous sommes dans une grande école de la com­mu­ni­ca­tion et dans une uni­ver­si­té, et nous sommes très direc­te­ment affec­tés par la cir­cu­la­tion de men­songes et par les déci­sions prises sans aucune concer­ta­tion concer­nant notre fonc­tion­ne­ment et nos mis­sions. Nous avons donc plu­sieurs rai­sons en même temps de nous expri­mer sur ces ques­tions. Il n’est pas pos­sible de res­ter muets au nom d’une loyau­té que nous ne devons qu’à ceux qui comptent sur nous. Dans le domaine de la culture, des cen­taines de fonc­tion­naires et d’agents de la conser­va­tion et de la res­tau­ra­tion ont déci­dé de signer une tri­bune pour s’opposer à une loi d’exception qui sor­ti­rait la res­tau­ra­tion de la cathé­drale Notre Dame de Paris des lois et règles en vigueur actuel­le­ment. Ils ont donc déci­dé que le devoir de réserve ne s’appliquait pas dans le cas où leurs mis­sions seraient direc­te­ment mena­cées. Ils ont fran­chi la bar­rière de ce « devoir de réserve » parce qu’il le fal­lait.

Je n’ai pas d’idée d’action spé­ci­fique pour le moment mais je sou­haite que nous nous expri­mions publi­que­ment pour dire au monde des médias et de la com­mu­ni­ca­tion notre effroi, affir­mer notre sou­ci que les étu­diants et tous les jeunes vivent et tra­vaillent dans un monde décent dans lequel ils peuvent comp­ter sur autrui et dans lequel ils doivent se res­pec­ter et res­pec­ter autrui. Affir­mer notre sou­ci d’accueillir les étu­diants étran­gers aux mêmes condi­tions que tous les autres. Annon­cer que nous devons lut­ter contre l’autoritarisme, l’indifférence, la désin­vol­ture, le cynisme, l’aveuglement. Annon­cer que nous tra­vaillons pour et avec la jeu­nesse : non pas pour la mettre au ser­vice d’un sys­tème qui recon­duit la pré­da­tion, les inéga­li­tés et pro­duit des masques faus­se­ment cool ou men­son­gers qui la recouvrent, mais parce que nous devons être dignes de cette jeu­nesse magni­fique, de la popu­la­tion vivante et poi­gnante dont nous fai­sons par­tie, comme nous devons être dignes aus­si de ce que nous avons vou­lu faire en entrant dans l’enseignement supé­rieur et la recherche.

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