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Lettre ouverte à Médecins du monde. Le marketing jusqu’à la nausée


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Aver­tis­se­ment : la légende “20% des ONG cari­ta­tives…”, est un détour­ne­ment  de la cam­pagne ori­gi­nelle. Elle est des­ti­née à retour­ner à l’en­voyeur l’in­ter­pel­la­tion adres­sée “20% des per­sonnes sol­li­ci­tées”.

Ce texte sera dépo­sé en ver­sion papier auprès de Méde­cin du Monde Paris. Si vous sou­hai­tez vous y asso­cier, un for­mu­laire de péti­tion (gérée par Indis­ci­pline) est dis­po­nible à la fin de ce billet. Il adresse auto­ma­ti­que­ment le texte de la péti­tion à l’a­dresse sui­vante : ile-de-france@medecinsdumonde.net

Auteurs et pre­miers signa­taires :

  • Joëlle Le Marec, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, uni­ver­si­té Paris-Sor­bonne (GRIPIC, EA 1498), membre de l’International Coun­cil Of Museums
  • Igor Babou, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, uni­ver­si­té de La Réunion (LCF, EA 4549), membre de l’Association Inter­na­tio­nale des Socio­logues de Langue Fran­çaise
  • Oli­vier Chan­traine, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés émé­rite, uni­ver­si­té de Lille 3 (GERii­CO, EA 4073), Vice-Pré­sident du Comi­té de Recherche « Socio­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion, la connais­sance et la culture » de l’As­so­cia­tion Inter­na­tio­nale de Socio­lo­gie

***

ads-and-more-medecins-du-monde-noexcuses-1Méde­cins du Monde, nous vous écri­vons pour vous expri­mer notre sur­prise, et notre inquié­tude en décou­vrant la cam­pagne de culpa­bi­li­sa­tion qui s’af­fiche aujourd’­hui dans le métro pari­sien, relayée par un clip publi­ci­taire dif­fu­sé dans les salles de ciné­ma.

Cette cam­pagne exploite, par l’af­fiche, l’i­mage d’enfants et d’adultes dont vous vous faites les porte-parole et qui sont mis en scène dans des images de situa­tions tra­giques : dénue­ment, ruines, noir­ceur, misère. Le clip publi­ci­taire pousse plus loin la mise en scène de la culpa­bi­li­sa­tion, pré­ten­dant que les réponses éva­sives faites aux agents com­mer­ciaux de vos cam­pagnes de col­lecte cor­res­pon­draient à un refus d’as­sis­tance à per­sonne en grande misère. De ce fait, c’est vous qui adres­sez fic­ti­ve­ment ces paroles à des repré­sen­tants de la grande pau­vre­té alors qu’elles ne leur ont jamais été adres­sées en réa­li­té.

Cette cam­pagne est juste ignoble, pour toutes les par­ties concer­nées. Quels sont ces 20 % de refus (ou 21 % ou 23 % selon les affiches) qui sont dénon­cés comme étant le résul­tat d’une lâche­té dégui­sée en excuse (manque de temps, etc.) ? Oui : des per­sonnes que vous contac­tez par télé­phone peuvent vous écon­duire, ça nous arrive, puisque nous rece­vons désor­mais plu­sieurs coups de fil par jour de toutes sortes d’or­ga­nismes qui ont reven­du leurs fichiers les uns aux autres et uti­lisent tous les mêmes tech­niques de mar­ke­ting (banques, ONG, etc.). Ces per­sonnes, inter­pel­lées d’au­to­ri­té, donnent le type de rai­son polie qui fait gar­der la face à tout le monde. Des eth­no­logues et des psy­cho­logues ont tra­vaillé depuis long­temps sur ces situa­tions. Des manières ordi­naires de se déga­ger de situa­tions de com­mu­ni­ca­tions subies, sont ici affi­chées et spec­ta­cu­lai­re­ment reliées à l’i­mage d’un indi­vi­du souf­frant : ces per­sonnes qui se défilent lais­se­raient cet enfant, cette vic­time, à leur misère objec­ti­vée par le cli­ché pho­to ou la vidéo.

Or, ces réac­tions n’ont stric­te­ment rien à voir avec la petite fille ou la vic­time à l’ar­rière-plan de l’af­fiche. Les per­sonnes sol­li­ci­tées, par télé­phone par exemple, n’ont eu aucun contact avec les vic­times pho­to­gra­phiées, mais elles en ont un, direct, avec un agent sala­rié ou vaca­taire recru­té par un ser­vice spé­cia­li­sé de votre orga­ni­sa­tion. Si les ONG cari­ta­tives font exac­te­ment le même type de démar­chage avec exac­te­ment les mêmes stra­té­gies de mar­ke­ting que n’im­porte quelle entre­prise, pour­quoi vou­draient-elles que le sol­li­ci­té réagisse de manière dif­fé­ren­ciée et fasse sou­dain abs­trac­tion des média­tions du mar­ke­ting et de la com­mu­ni­ca­tion pour se sen­tir relié direc­te­ment à la vic­time ? Nous savons que pour les pro­fes­sion­nels du mar­ke­ting, Méde­cins du monde n’est pas un groupe de méde­cins qui s’oc­cupent des souf­frants, mais une marque, gérée par des per­sonnes qui col­lectent de l’argent mais qui ne voient jamais le tra­vail de ces fameux méde­cins.

Non, le public que vous met­tez en scène ne refuse pas d’ai­der cette petite fille ou cet homme car tel n’est pas l’en­jeu du coup de fil qu’ils reçoivent de la part de sous-trai­tants tra­vaillant indif­fé­rem­ment pour n’importe quel type de marque. Pré­sen­ter les choses ain­si est faux. Vous contri­buez ce fai­sant à un état de men­songe sur les liens sociaux. Vous cédez à la ten­ta­tion com­mune aux poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels et aux pro­fes­sion­nels de la com­mu­ni­ca­tion : s’arroger un rôle de réédu­ca­tion morale d’une popu­la­tion jugée tou­jours défaillante, égoïste, indif­fé­rente, jamais assez tra­vailleuse, jamais assez consom­ma­trice, jamais assez dona­trice, jamais assez soli­daire, jamais assez sen­sible à l’in­jonc­tion.

Non, Méde­cins du Monde n’a pas de « droit » ou d’ex­clu­si­vi­té sur une pra­tique géné­reuse de la méde­cine et/ou de la soli­da­ri­té avec les popu­la­tions amal­ga­mées dans vos images pieuses et ce n’est cer­tai­ne­ment pas à l’a­gence de com­mu­ni­ca­tion qui tra­vaille pour cette ONG de nous faire la morale. Cette agence – DDB Paris — tra­vaille par ailleurs pour enri­chir bien d’autres entre­prises, dont des mul­ti­na­tio­nales qui contri­buent à des situa­tions d’ex­ploi­ta­tion et de misère. Par  contre, cette cam­pagne jette le trouble sur la maî­trise par Méde­cins du Monde de sa propre action. Celle-ci ne se résume pas à ce que font les méde­cins et tous les agents sur le ter­rain. Si l’as­so­cia­tion perd à ce point la maî­trise de sa com­mu­ni­ca­tion, entiè­re­ment délé­guée à une entre­prise de com­mu­ni­ca­tion qui ne se pré­oc­cupe que de son propre enri­chis­se­ment et de celui de ses clients, qu’est-ce qui peut nous assu­rer qu’elle garde la maî­trise de ce qu’elle fait dans le domaine cari­ta­tif ? Méde­cins du Monde est-elle maître du type de méde­cine qu’elle pra­tique ? Qui défi­nit des orien­ta­tions et traite des ques­tions telles que : quels médi­ca­ments avec quels coûts et pro­fits ? Quelles poli­tiques mises en œuvre pour quelles rela­tions prestataires/bénéficiaires d’aide et de soin ? Der­nière chose, à pro­pos des per­sonnes pho­to­gra­phiées pour votre cam­pagne : qui sont-elles, savent-elles où elles sont ain­si expo­sées ? Com­ment se sont dérou­lées les réunions pour les choi­sir ? Dans quels, bureaux avec quels consul­tants payés pour choi­sir l’image qui culpa­bi­li­se­ra le plus le des­ti­na­taire ? Nous pen­sons que vous faites erreur avec cette cam­pagne qui ins­pire du dégoût. Il s’a­git d’une cam­pagne de mépris qui ne fait que légi­ti­mer la démarche pro­fes­sion­nelle du mar­ke­ting par la stig­ma­ti­sa­tion de des­ti­na­taires cou­pables d’être indo­ciles et incré­dules.

C’est pour­quoi nous vous deman­dons de mettre fin à cette cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion men­son­gère. Nous vous met­tons par ailleurs au défi, publi­que­ment, de pré­sen­ter l’intégralité de vos bud­gets publi­ci­taires pour cette cam­pagne : bud­get de DDB Paris, salaire ou droits d’auteur ver­sés au pho­to­graphe, salaires des employés de votre ONG affec­tés à la ges­tion de cette cam­pagne, impres­sion des affiches, dif­fu­sion des affiches dans toute la France, salaires ver­sés à l’équipe de réa­li­sa­tion du clip vidéo et à sa réa­li­sa­trice (Emma Luchi­ni), frais de dif­fu­sion sur Inter­net et dans tous les médias où le clip a été dif­fu­sés, frais de ges­tion de l’ensemble de la cam­pagne. Ain­si seule­ment nous pour­rons voir qui, du public que vous insul­tez sur vos affiches et dans votre clip ou de votre propre orga­ni­sa­tion, est le moins géné­reux à l’égard des plus dému­nis de la pla­nète.

Cette lettre sera dif­fu­sée sur Média­part, sur Indiscipline.fr, et sur les réseaux sociaux.

Rece­vez l’expression de nos sin­cères salu­ta­tions.

Joëlle Le Marec

Igor Babou

Oli­vier Chan­traine

Paro­dies (cli­quez sur les images pour les agran­dir) :

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Lettre ouverte à Médecins du monde

Rece­vez l’expression de nos sin­cères salu­ta­tions.

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45 réponses “Lettre ouverte à Médecins du monde. Le marketing jusqu’à la nausée”

  1. 22 décembre 2015 à 21 h 39 min

    J’ai dépo­sé ce texte sur mon blog sur Media­part.

    Il est pro­bable qu’il y aura de la bagarre dans les com­men­taires…

    Je peux suivre à peuples, mais je ne suis pas chez moi cette semaine… Pen­sez donc à aller mettre votre grain de sel…

    • Igor Babou 22 décembre 2015 à 21 h 47 min

      Mer­ci Oli­vier. Mon compte n’est plus actif chez Média­part, mais j’i­rai voir ce que donne la bagarre…

    • 23 décembre 2015 à 19 h 38 min

      Un pre­mier troll est arri­vé sur MdpT… Pas très dis­cret, abon­né du jour, aucun élé­ment de pré­sen­ta­tion, un seul com­men­taire à son actif… C’est à dire une dizaine de lignes pour nous accu­ser de man­quer au devoir de soli­da­ri­té et annon­cer, comme si ça nous répon­dez … qu’il va faiire un don sur inter­net…

  2. Al Ceste
    22 décembre 2015 à 23 h 16 min

    édith

  3. Igor Babou 23 décembre 2015 à 0 h 08 min

    Si vous ne voyez pas votre signa­ture appa­raître, il faut peut être re-signer, car le logi­ciel est un peu lent à la détente : au début, j’a­vais lais­sé l’op­tion d’en­voi d’un mail de confir­ma­tion, mais il me semble que ça dys­fonc­tionne (et en plus, il y a de fortes chances que le mail arrive dans votre boîte à spam). Je viens donc d’an­nu­ler cette fonc­tion, et main­te­nant les signa­tures s’af­fichent direc­te­ment, sans confir­ma­tion. J’in­dique cela, car contrai­re­ment à ce qui est visible ce soir, il y a beau­coup plus de signa­tures que celles affi­chées (je les vois dans le back office du site, mais pas en bas de ce billet…)

  4. 24 décembre 2015 à 18 h 43 min

    Sur média­part un contra­dic­teur apporte ” l’in­fo” que DDB a tra­vaillé à titre gra­tuit et pré­tend ain­si rec­ti­fier nos infos erron­nées. Je lui ai fait une pre­mière réponse, reca­drant quel est le sujet de notre lettre, à savoir cette cam­pagne et non son finan­ce­ment…

    • Al Ceste
      25 décembre 2015 à 17 h 27 min

      J’ai vu ce “nou­vel abon­né”. Je lui ai mis une petite cla­quette.

    • Igor Babou 27 décembre 2015 à 21 h 59 min

      J’ai vu ta réponse, Oli­vier, et l’ai trou­vée très bien. J’a­jou­te­rai deux choses :

      • On retrouve dans la cri­tique de ce contra­dic­teur la sem­pi­ter­nelle attaque pou­ja­diste à l’é­gard des uni­ver­si­taires. On peut au moins répondre que, contrai­re­ment aux jour­na­listes dont il cite en exemple le tra­vail empi­rique de véri­fi­ca­tion des faits (rions…), en tant qu’u­ni­ver­si­taires nous trois, co-signa­taires de cette lettre, avons mené et pour cer­tains conti­nuons à mener des recherches sur les phé­no­mènes de com­mu­ni­ca­tion, sur les ONG et leur fonc­tion­ne­ment (là, je parle pour moi), ou que nous avons dans notre entou­rage immé­diat des col­lègues qui tra­vaillent sur la publi­ci­té, et qu’on ne peut guère, en consé­quence, nous taxer d’a­ma­teu­risme en ce domaine. Par ailleurs, en tant qu’an­cien pho­to­graphe de publi­ci­té, j’ai connu d’as­sez près les pra­tiques des agences, c’est le moins que je puisse dire… Je suis bien content d’a­voir quit­té ce monde-là (sans aucun regret) il y a plus de 15 ans, mais j’y ai au moins appris qu’une cam­pagne coûte très cher, et pas seule­ment en termes de “créa­tion” par l’a­gence.
      • Ce qui amène direc­te­ment au deuxième point : l’argent. Même si ce n’est pas l’ar­gu­ment cen­tral de notre cri­tique de Méde­cin du Monde, la réponse au contra­dic­teur de Média­part est simple. En effet, que DDB Paris ait tra­vaillé gra­tui­te­ment pour MdM ne change abso­lu­ment rien à l’af­faire. Des sala­riés de l’a­gence de com­mu­ni­ca­tion ont été uti­li­sés pour un tra­vail qui a mobi­li­sé une masse sala­riale. La petite fille ou les gens en détresse mon­trés sur les affiches n’ont pas reçu le mon­tant de cette masse sala­riale qui a été, de ce fait, détour­née de l’ob­jec­tif cari­ta­tif reven­di­qué : si MdM et/ou DDB Paris s’ap­pli­quait les exi­gences de géné­ro­si­té dont les affiches dénoncent l’ab­sence chez les publics, il aurait tout sim­ple­ment été plus utile de ver­ser cette masse sala­riale à ces gens, pho­to­gra­phiés com­plai­sam­ment dans les affiches, et dont rien ne nous dit qu’ils auront, concrè­te­ment, béné­fi­cié de la cam­pagne. Ensuite, que DDB Paris ait tra­vaillé “gra­tui­te­ment” n’en­lève rien à l’am­pleur des fonds mobi­li­sés pour la cam­pagne de dif­fu­sion elle-même (des affiches en 4x3 dans toute la France, des spots vidéo dans tous les ciné­mas de France, etc.). Et on ne sait rien (mais on l’i­ma­gine aisé­ment…) du salaire d’Em­ma Luc­chi­ni, ni de l’en­semble de l’é­quipe de réa­li­sa­tion du clip (acteurs, machi­nistes, chef opé­ra­teur, scripts, scé­na­ristes, etc.), de la loca­tion du maté­riel de tour­nage, des lieux de tour­nage, etc. Tout cela a eu un coût consi­dé­rable, et on le sait d’au­tant mieux quand, comme Oli­vier Chan­traine, Joëlle Le Marec, ou moi-même, on a tra­vaillé dans et/ou sur la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­nelle.

      Der­nier point : déjà plus de 100 signa­tures en quelques jours (le tout en pleine période de Noël, et sans pas­ser par un site de péti­tion), et dans tous les com­men­taires lus sur Média­part, une seule cri­tique, visi­ble­ment issue d’une per­sonne qui s’est abon­née spé­cia­le­ment pour répondre à cette lettre ouverte, comme par hasard, et en uti­li­sant la même rhé­to­rique que la cam­pagne elle-même (appel final à la géné­ro­si­té). Bref, cette cri­tique est iso­lée, sus­pecte et infon­dée. En revanche, je vois beau­coup d’ap­pro­ba­tion à l’é­gard de notre démarche : mer­ci aux signa­taires ! Et on attend tou­jours la réponse de Méde­cins du Monde. Mais je sup­pose que là, tout de suite, ils ont plus urgent à faire : leur cam­pagne de com’ se pour­suit…

  5. 27 décembre 2015 à 21 h 31 min

    La cupi­di­té est à l’aise par­tout. Là, Coco, y’a un cré­neau ! On peut se faire des gol­den balls !

  6. 28 décembre 2015 à 2 h 18 min

    Lettre inté­res­sante et bien écrite. En effet la culpa­bi­li­sa­tion est un très mau­vais choix de com­mu­ni­ca­tion, même si par­fois je peux com­prendre la frus­tra­tion de cer­tains béné­voles. Mais d’une, les gens n’ont aucune obli­ga­tion, contri­buer doit être un choix libre. Et ensuite, bon nombre des “récol­teurs” sont insup­por­tables, et rares sont les béné­voles enga­gés. La plu­part sont sim­ple­ment des com­mer­ciaux rom­pus aux tech­niques de toute marque.

    Par contre que MDF uti­lise un gros bud­get com­mu­ni­ca­tion n’est pas un pro­blème, puis­qu’à par­tir de ce bud­get ils sont cen­sés récol­ter plus de dons. Donc ce ne sont pas des dépenses reti­rées d”aides éven­tuelles, mais des dépenses allouées pour géné­rer encore plus d’aides. Enfin en théo­rie. Sauf que là oui, le choix de com­mu­ni­ca­tion est mal­adroit, déjà uti­li­sé par d’autres alors que ça a engen­dré les mêmes réac­tions.
    Ils ont vou­lu se ser­vir de la période de Noël pour l’ap­pi­toie­ment. C’est basique, ça joue à fond sur le pathos, et donc bye bye la réflexion.
    Une lettre méri­tée

    • 28 décembre 2015 à 16 h 10 min

      Il me semble que cette ques­tion du “bud­get com­mu­ni­ca­tion” peut effec­ti­ve­ment, dans un pre­mier temps, être consi­dé­rée de la manière dont vous l’ex­po­sez. Une sorte de “ ‘pas­sage obli­gé” par la dépense publi­ci­taire et de com­mu­ni­ca­tion pour … récol­ter “plus”.

      C’est sans doute ce que les agences de publi­ci­té ont fort inté­rêt à ce que leurs clients le croient.

      On peut pour­tant repé­rer quelques aspects qui viennent com­pli­quer cette façon de voir les choses.

      Il est à peu près cer­tain que cha­cun a un bud­get “don”, peut-être pas conçu consciem­ment et expli­ci­te­ment comme tel, mais en tout cas déter­mi­né par ses capa­ci­tés finan­cières et sa tré­so­re­rie d’une part, son sys­tème de valeur d’autre part…

      La masse finan­cière mobi­li­sable par l’en­semble du sys­tème cari­ta­tif et “huma­ni­taire”, qui passe après les pré­lè­ve­ments obli­ga­toires ou consen­tis (impôts, contri­bu­tions aux cultes reli­gieux, coti­sa­tions asso­cia­tives, redis­tri­bu­tion par soli­da­ri­té fami­liale, pro­fes­sion­nelle, rému­né­ra­tions euphé­mi­sées des ser­vices publics aux foyers — ramas­sage de déchets, poste,  pom­piers …) est donc un pac­tole fini et défi­ni.

      Le pro­blème des por­teurs des diverses causes, ou celui des consor­tiums béné­fi­ciant d’une accré­di­ta­tion d’in­té­rêt public mul­ti­causes et consti­tuent des capi­taux pou­vant être mobi­li­sés selon les “urgences” dont ils financent la prise en charge est celui de la répar­ti­tion de ce pac­tole.

      Pour récol­ter la part atten­due, il faut, outre l’ac­tion huma­ni­taire elle-même, vendre du dis­cours et des images, de la “com­mu­ni­ca­tion”, de la pub”. Vendre de la bonne conscience, du sens com­mun ou aus­si du diver­tis­se­ment, quel­que­fois du “beau” …

      Ce n’est en effet, de plus en plus, que la cam­pagne, la pres­ta­tion de diver­tis­se­ment ou d’é­du­ca­tion morale four­nie en plus, qui per­met de dif­fé­ren­cier au sein d’une soli­da­ri­té indif­fé­ren­ciée, et même opaque.

      C’est à ce niveau qu’in­ter­vient le détour­ne­ment publi­ci­taire. D’une part, il s’a­git d’une acti­vi­té para­site, qui s’oc­troie une part non négli­geable du bud­get “soli­da­ri­té-cha­ri­té” de l’en­semble des dona­teurs sans modi­fier en rien ce qui sera effec­ti­ve­ment offert aux “béné­fi­ciaires” expli­ci­te­ment des­ti­na­taires des dons …D’autre part il s’a­git d’une acti­vi­té de for­ma­tage idéo­lo­gique et morale du public qui se légi­time et se finance par sur­croît, qui, pour par­ler cru se “paient sur la bête”…

      Inutile de reve­nir sur le carac­tère fic­tif de la “gra­tui­té” de cer­taines cam­pagnes … Celles-ci ne rési­dant que dans l’ab­sence de fac­tu­ra­tion à la marque cari­ta­tive pro­mue, les béné­fices de la cam­pagne pour les agences pres­ta­taires venant par ailleurs, après coup et bien plus pro­fi­tables, notam­ment car hors-fisc…

      Un der­nier aspect méri­te­rait une ana­lyse éco­no­mique fouillée. Par les “déduc­tions fis­cales” accor­dées par l’E­tat, les dons sont en fait une fis­ca­li­té concé­dée à per­cep­tion pri­vée… Cela contient l’i­dée que le sec­teur des ONG et autres ins­ti­tu­tions pri­vées d’in­té­rêt public, serait mieux à même que l’é­tat d’u­ti­li­ser l’argent des contri­buables…

      Il fau­drait éva­luer un jour l’im­pact réel de cette réorien­ta­tion des flux finan­ciers sur la recherche bio­lo­gique, bio­chi­mique et médi­cale, sur la san­té publique et l’a­li­men­ta­tion, sur l’in­ter­ven­tion huma­ni­taire inter­na­tio­nale …

      En tout cas les seuls béné­fi­ciaires évi­dents et surs des cam­pagnes de pubs huma­ni­taires sont ceux dont c’est le métier de faire ces cam­pagnes…

       

       

       

       

       

      • VICTORIA ABRAHAM
        28 décembre 2015 à 21 h 46 min

        Effec­ti­ve­ment Oli­vier, je vous rejoins vous, aus­si bien qu’I­gor, Al Ceste et tous: la culpa­bi­li­sa­tion est ce qu’emploi les “lob­bies” pour atteindre des buts et là, en occur­rence, me paraît à la fois frau­du­leux et injuste. Cette méthode de culpa­bi­li­ser, d’a­ma­douer, et de se ser­vir du mal­heur d’au­trui est injuste quand il s’a­git des ONG, dans la mesure où ces orga­nismes sont pour la plu­part sub­ven­tion­né que par le peuple. Poin­ter du doigt celui qui leur fait vivre et uti­li­ser des images de la souf­france de l’autre pour atteindre “des résul­tats”?, n’est pas indi­qué pour un hôpi­tal qui se veut juste, impar­tial et non maté­riel.

        Il fut un temps, un temps…des per­sonnes comme Chris­tophe, voué au MDM ont don­né leurs vies au Rwan­da au nom de MDM.

        Bra­vo Mes­sieurs pour votre prise de posi­tion cou­ra­geuse.

    • 29 décembre 2015 à 10 h 02 min

      Je me demande si cette cam­pagne n’est pas direc­te­ment en lien avec ce que montrent nos socié­tés de leurs capa­ci­tés de réac­tion face aux drames humains.  En effet, pen­dant plu­sieurs mois, les médias nous expli­quaient ‑fai­sant sur­tout appel à notre rai­son- le drame des migrants, les bateaux qui coulent, ces hommes, femmes, enfants qui mour­raient noyés. Rien n’y a fait. Puis est parue cette fameuse pho­to du corps d’un enfant échoué sur une plage. Pho­to qui ne fai­sait pas appel à notre rai­son, mais à nos émo­tions. Et c’est tris­te­ment ça, l’ap­pel à nos émo­tions, qui a enfin per­mis une prise de conscience des popu­la­tions et des gou­ver­ne­ments (fina­le­ment prise de conscience très rela­tive…). Il sem­ble­rait qu’une majo­ri­té de per­sonnes ne par­viennent pas à pen­ser les drames humains et ont besoins d’être “tou­chés” pour réagir. C’est sans doute à eux que s’a­dresse cette hon­teuse cam­pagne de publi­ci­té. Au lieu de contri­buer à infor­mer et faire réflé­chir les gens, elle s’en­gouffre dans leurs fai­blesses…

      • Joëlle Le Marec 29 décembre 2015 à 13 h 30 min

        Je me demande si c’est  cette pho­to a  vrai­ment eu un tel rôle ou bien si les gens de médias, bour­rés d’i­dées reçues sur ce que pensent les gens en géné­ral, n’ont pas pro­je­té com­plè­te­ment, parce qu’eux-mêmes ont réagi énor­mé­ment à la fois à cette image et au fait que les autres pro­fes­sion­nels des autres médias s’y inté­res­saient, ce qui conduit ensuite les poli­tiques à pen­ser que “les gens” ont réagi (à tra­vers les médias). Je pense qu’il y a véri­ta­ble­ment un effet d’op­tique, avec les médias, l’a­gen­da média­tique, les pré­ju­gés des pro­fes­sion­nels de la com­mu­ni­ca­tion et la foi des poli­tiques dans le fait que les médias sont la socié­té : ils réus­sissent à don­ner l’im­pres­sion qu’ils sont en phase avec un état des opi­nions ou des réac­tions alors qu’ils s’é­battent en cir­cuit fer­mé, spec­ta­cu­lai­re­ment. Je pra­tique énor­mé­ment l’en­quête, sur les pra­tiques, tant mieux pour moi car ce que j’ob­serve et ce que j’en­tends n’a stric­te­ment rien à voir avec ce que sont sup­po­ser pen­ser et croire les gens, le public, la popu­la­tion. Pour moi il y a un écran de cli­chés et de pré­ju­gés incroya­ble­ment opaque, sili­ci­fié, incroya­ble­ment dan­ge­reux, qui donne l’illu­sion d’une sorte de bêtise “des gens”, bêtise utile et néces­saire au fonc­tion­ne­ment des médias clas­sique et du poli­tique sim­pliste. Pour­tant, les chiffres d’af­faire des médias clas­siques ne cessent de s’ef­fon­drer, inexo­ra­ble­ment, et il faut des shoots d’é­mo­tions tou­jours plus fortes tou­jours plus gros­sières, pour ten­ter de rat­tra­per l’at­ten­tion. En atten­dant, la popu­la­tion reste une énigme, nous ne savons pas si ce que nous pen­sons ou res­sen­tons est par­ta­gé et par qui, nous sommes bom­bar­dés de sti­mu­la­tions média­tiques qui nous font bien sûr quelque chose, mais quoi au juste?

        • Igor Babou 29 décembre 2015 à 15 h 05 min

          Bien d’ac­cord avec cette idée d’un fonc­tion­ne­ment média­tique en cir­cuit fer­mé, à base de sté­réo­types gros­siers, qui est confon­du (sans doute volon­tai­re­ment) avec l’o­pi­nion. C’est sans doute d’au­tant plus fort qu’en France, le jour­na­liste, par tra­di­tion et parce qu’il se prend pour un “intel­lec­tuel”, ne pra­tique pas l’en­quête de ter­rain : Max Weber le notait déjà en… 1910 ! ( voir ici : http://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1992_num_10_51_1928). Il notait la dif­fé­rence, déjà pré­sente, entre la presse anglo-saxonne (plus por­tée sur l’en­quête et la véri­fi­ca­tion) et la presse fran­çaise (plus atten­tive à l’é­la­bo­ra­tion de com­men­taires sur l’ac­tua­li­té). C’est le drame des métiers du jour­na­lisme en France, et des cala­mi­teuses for­ma­tions aux jour­na­lisme, qui, mal­heu­reu­se­ment, (dé) forment intel­lec­tuel­le­ment des tas de jeunes en pri­vi­lé­giant l’as­pect “lit­té­raire” au détri­ment de la for­ma­tion à l’en­quête, qui est négli­gée. Du coup, le fonc­tion­ne­ment en cir­cuit fer­mé dont tu parles, avec la confu­sion entre opi­nion des gens et opi­nion des jour­na­listes et des poli­ti­ciens, est deve­nue struc­tu­relle, car elle s’ac­quière sous forme d’ha­bi­tus dans les for­ma­tion au jour­na­lisme. Au lieu de for­mer les futurs jour­na­listes à com­prendre la socié­té, et même à trans­for­mer leur futur métier pour qu’il s’ins­crive dans une éthique du débat public, on les forme à être adap­tés au mar­ché de l’in­for­ma­tion, c’est à dire à être alié­nés par les idéo­lo­gies mar­chandes des patrons de presse. Je vis très mal cela car j’in­ter­viens moi-même dans des for­ma­tions au jour­na­lisme, et je ne peux que consta­ter que les cours à tona­li­té cri­tique que je donne à ces futurs jour­na­listes et com­mu­ni­cants n’ont que peu d’im­pact sur leur pen­sée et leur pra­tique, car une fois mes cours ter­mi­nés, ils sont immé­dia­te­ment pris en charge, idéo­lo­gi­que­ment, par des pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion qui leur font bien com­prendre que les théo­ries cri­tiques n’ont aucun inté­rêt et que s’ils veulent un job, il fau­dra qu’ils se plient aux exi­gence du mar­ché de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, et que donc ils aban­donnent toute éthique du débat public.

        • 29 décembre 2015 à 21 h 26 min

          Mer­ci de sou­li­gner ce fonc­tion­ne­ment des médias qui en effet n’est sans doute pas le reflet de l’o­pi­nion. Cepen­dant, même s’il s’a­git de cir­cuits fer­més, ils s’im­pactent pro­ba­ble­ment beau­coup, et même si l’on ne sait pas qui de la poule ou de l’oeuf, on constate des évo­lu­tions paral­lèles entre ques­tions de socié­té, dis­cours média­tiques, dis­cours poli­tiques, évo­lu­tions légis­la­tives, ques­tions de socié­té, etc… D’autre part, cer­tains évè­ne­ments per­mettent de se faire une idée de l’o­pi­nion sans l’in­ter­mé­diaire média­tique, comme par exemple des résul­tats d’é­lec­tions…

  7. 9 janvier 2016 à 14 h 47 min

    Cher(e)s cri­tiques,

    Pour ma part, je pense que vous vous trom­pez de com­bat et  que vous fra­gi­li­sez par de mau­vais argu­ments les dona­teurs qui vous liront. Il y a de nom­breuses dérives dans le milieu de l’hu­ma­ni­taire, j’en ai vu un paquet (j’y ai tra­vaillé avec pas­sion — et recul — pen­dant 10 ans) et il y a aus­si bien des choses à amé­lio­rer. Mais cette lettre et les com­men­taires que je lis en des­sous me donnent envie de réagir: vous n’at­ta­quez pas, selon moi, le bon pro­blème et vous tirez des conclu­sions dou­teuses pour ne pas dire erro­nées et dont les consé­quences sont plus graves que la morale de cette cam­pagne dénon­cée pré­ci­pi­tam­ment. La plus part d’entre vous sont cer­tai­ne­ment étran­ger au milieu pour conclure de la sorte.

    Le mar­ke­ting, lors­qu’il est res­pon­sable de vos achats impul­sifs d’une paire de bas­ket à 150 euros ou d’une mal-bouffe chez Mac­do, ne vous dérange pas. Mais lors­qu’il est employé pour in fine, sau­ver des vies, vous criez au scan­dale.

    Certes, il faut res­ter cri­tique. Et j’au­rais aimé que la lettre de Joelle soit plus cri­tique que viru­lente ou émo­tion­nelle. Un même outil est employé à des fins tota­le­ment dif­fé­rentes et vous poin­tez du doigts celui qui l’emploie a des fins hono­rables? Que vou­lez vous? Des ONG sacro­saintes, qui soient irré­pro­chables de toute part et qui récoltent de l’argent dans une mora­li­té abso­lue et sans les outils les plus effi­caces (mal­heu­reu­se­ment) uti­li­sées par toutes les indus­tries? La per­fec­tion n’existe pas. Et dans l’im­per­fec­tion, s’il y a des choses à dénon­cer et devant les­quelles s’in­di­gner, c’est sur­ement plus les actions ter­rains mal menées que la façon de récol­ter de l’argent, par exemple. Et il y en a. Mais je ne vous ai pas vu vous atte­ler à les dénon­cer avec autant de force.

    Cette façon de récol­ter de l’argent, je le crois, vous dérange car elle vous sort de votre espace de confort et/ou brise l’i­mage que vous vou­lez vous faire/maintenir du monde de l’ONG que vous cri­ti­quez sou­vent plus ouver­te­ment que tout autre et qui n’est pas celui des bisou­nours. Il est bien celui de ces enfants misé­rables que vous ne sup­por­tez pas de voir en pho­to (les avez-vous même jamais vu en en face?) et dont vous vous faites ponc­tuel­le­ment ici les défen­seurs et porte parole. Oui, la vue de leur image et de leur contexte vous fait culpa­bi­li­ser et c’est nor­mal, cela indique que vous êtes humain et que leur situa­tion n’est pas accep­table. Mais vous refu­sez ce sen­ti­ment en jetant la pierre à celui qui vous le pro­voque. Pire, en atta­quant le mar­ke­ting appli­qué à l’ONG, vous défen­dez un égoïsme dis­si­mu­lé: celui d’ac­cep­ter cette pra­tique lors­qu’elle sert vos inté­rêts per­son­nels (cf para­graphe 2)

    Faut il tom­ber dans le misé­ra­bi­lisme? Sur­ement pas. Faut il uti­li­ser l’i­mage d’au­trui (qui reste une image de la réa­li­té!) pour faire réagir? Je ne sais pas — regar­dez l’im­pact inouï qu’a­vait eu l’i­mage de cet enfant mort sur une plage lors d’une tra­ver­sée de migrants? Faut il pro­vo­quer pour faire réagir? Toutes ces ques­tions sont valables. Toute réflexion et invi­ta­tion à s’é­le­ver et ne pas se méprendre est valable. Mais la lettre de Joelle et ses col­lègues dénonce au lieu d’en­ri­chir. Et ce de façon très incom­plète. C’est ce que je regrette. Elle porte ain­si pré­ju­dice à l’en­semble de l’ONG concer­née qui par ailleurs fait un tra­vail de ter­rain abso­lu­ment remar­quable com­pa­ré à bien d’autres qui méri­te­raient sans modé­ra­tion l’encre de vos plumes. Et c’est ce tra­vail qui est impor­tant, plus que cette cam­pagne. Et c’est ce tra­vail que vous aurez déva­lué en atta­quant la méthode d’une par­tie de la col­lecte qui per­met de le réa­li­ser.

    Il ne suf­fit pas de poin­ter du doigt. Et si une cam­pagne “s’en­fonce dans les fai­blesses de l’homme au lieu de l’in­for­mer” comme le fait très bien remar­quer M Car­bo dans son com­men­taire, il ne faut pas pour autant s’en­gouf­frer trop rapi­de­ment non plus dans une dénon­cia­tion qui ne fera que fra­gi­li­ser les dona­teurs, déjà mal infor­més en effet.  J’a­jou­te­rai qu’en atten­dant d’in­for­mer /éduquer suf­fi­sam­ment les gens pour qu’ils modi­fient leurs com­por­te­ment au point que le monde change et que le besoin d’ONG cessent, que l’en­semble du sys­tème de cause à effet soit per­çu et modi­fier par cha­cun, il faut aus­si récol­ter l’argent pour conduire des actions ter­rains, car ces enfants mis en scène dans cette cam­pagne n’at­ten­dront pas. C’est main­te­nant qu’ils vivent l’ab­sence du confort depuis lequel vous émet­tez, indi­gnez qu’on vous le rap­pel si bru­ta­le­ment, vos com­men­taires.

    Si ces ONG ont recours au mar­ke­ting pour lever des fonds, c’est parce que cela fonc­tionne. C’est le nerf de toute indus­trie à but lucra­tif. Et il fonc­tionne aus­si pour les ONG mal­gré les dires infon­dés d’un com­men­taire un peu plus haut qui pré­tend qu’il ne béné­fi­cie qu’à ces acteurs et non aux popu­la­tions ciblées par les ONG. Que le milieu des ONG soient cri­ti­quable, OK, mais de là à le dia­bo­li­ser a à ce point…

    Dans cette lettre, on fait par exemple l’er­reur de base de “défier de publier les coûts de la cam­pagne” sans réflé­chir que cette cam­pagne per­mettent de récol­ter plus qu’elle n’a cou­té. Si au final plus d’ac­tions sont menées sur le ter­rain, quel mal est fait, si ce n’est celui de vous avoir déran­gé comme n’im­porte quelle autre indus­trie le fait? Mais si on vous dérange pour fina­le­ment satis­faire un de vos besoins, dans ce cas là, pas de sou­cis. Mais si c’est pour vous « prendre de l’argent » pour autrui, il faut en plus le faire dans les règles de l’art, que dans un tel cas, vous pren­drez soin de défi­nir par ailleurs!

    Je ne sais pas si cette cam­pagne aura ser­vie a récol­ter plus qu’elle n’au­ra cou­tée. Je ne dis pas que le mar­ke­ting dans le milieu de l’hu­ma­ni­taire doit prendre une place pré­do­mi­nante ou irré­flé­chie et qu’il ne faut pas en sur­veiller les tenants et les abou­tis­sants. Mais je dis atten­tion à la viru­lence des pro­pos tenus hâti­ve­ment, atten­tion à leurs incom­plé­tudes, atten­tion à leurs consé­quences sur la vie de ceux que vous défen­dez mal­adroi­te­ment, et par des­sus tout, atten­tion de mobi­li­ser son éner­gie aux bons endroits.

    Par exemple il y a des pra­tiques scan­da­leuses (le street fun­drai­sing pas exemple!) qui méritent bien plus d’être expli­ci­tées aux dona­teurs qui pour­raient faire “plus” avec leurs dons, qu’une cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion dont on peut ou non appré­cier les fon­de­ments — faire culpa­bi­li­ser, uti­li­ser les images de per­sonnes en détresses, etc.

    Bref, mer­ci de son­ner  des alarmes, mais atten­tion de ne pas le faire trop vite, de trop loin, ou pour des rai­sons qui sont elles mêmes dis­cu­tables.

    Bien à cha­cun,

    P.

     

     

    • 17 janvier 2016 à 15 h 39 min

      Je découvre tar­di­ve­ment le mes­sage de Paul.

      Il ne répond en aucune manière à notre lettre ouverte. En gros, il parle d’autre chose.

      Il y a pour­tant un argu­ment qui concerne notre démarche. Celui-ci est une “jus­ti­fi­ca­tion par la fin”. On peut le refor­mu­ler ain­si:

      les tech­niques du mar­ke­ting sont mau­vaises certes, mais si on les emploie dans une bonne fina­li­té elles deviennent bonnes
      avec ce qui n’est qu’une variante: l’argent inves­ti dans la cam­pagne n’a pas à être ques­tion­né, du moment que la cam­pagne est béné­fi­ciaire, l’ap­port de sur­plus finan­cier pour de bonnes actions légi­time l’es moyens mis à le pro­duire.

      Notre lettre contre­dit ces élé­ments. En effet, il n’est pas pos­sible, même dans le domaine de l’ac­tion huma­ni­taire, de dire que “la fin jus­ti­fie les moyens”.

      C’est pour­quoi je main­tiens:

      qu’il est illé­gi­time d’i­den­ti­fier celui qui rabroue un quê­teur par télé­phone à un irres­pon­sable indif­fé­rent à la détresse et la misère de ses conci­toyens du monde
      qu’il est illé­gi­time de pré­sen­ter les agents com­mer­ciaux d’une cam­pagne de col­lecte de fonds comme des porte-parole de la misère et la détresse, allé­go­ri­sés par des images … dont on ne peut que regret­ter qu’elles portent atteinte à celle des per­sonnes repré­sen­tées dans des situa­tions dont elles sont vic­times
      que le manque de res­pect de l’i­mage des per­sonnes pré­ten­du­ment secou­rues est une mau­vaise repré­sen­ta­tion de l’ac­tion huma­ni­taire
      que l’u­ti­li­sa­tion de l’ar­gu­men­ta­tion huma­ni­taire pour légi­ti­mer les pra­tiques mar­ke­ting est une mani­pu­la­tion.

      Nous n’a­vons aucu­ne­ment dis­cu­té de l’ac­tion huma­ni­taire de Méde­cins du Monde. Nous pro­tes­tons publi­que­ment contre une cam­pagne qui donne une très mau­vaise image de cette orga­ni­sa­tion et de l’ac­tion huma­ni­taire plus géné­ra­le­ment.

      Acces­soi­re­ment, “Paul” sous-entend que nous serions par­ti­sans des pra­tiques mar­ke­ting et publi­ci­taires concer­nant d’autres domaines d’ac­ti­vi­té… C’est une attri­bu­tion sans fon­de­ment et mal­veillante  d’o­pi­nion. Comme l’a indi­qué Igor, cela contient un pro­cès d’in­ten­tion. Je pré­cise pour­tant que le har­cè­le­ment télé­pho­nique et la pol­lu­tion publi­ci­taire des espaces média­tiques et de vie me semblent des aspects à com­battre de nos espaces de vie.

  8. Igor Babou 9 janvier 2016 à 15 h 54 min

    Cher Paul,

    Je vous répond à titre per­son­nel, et non au nom du petit col­lec­tif des 3 rédac­teurs de cette lettre. Cha­cun d’entre nous pour­ra vous répondre s’il le sou­haite, et comme il le sou­haite. De même que cha­cun des signa­taires de cette lettre (plus de 160 à ce jour).

    Tout d’a­bord, mer­ci de vous expri­mer ici. Vous pou­vez, bien enten­du, être en désac­cord avec les argu­ments de la lettre. Du moins, tant que vous argu­men­tez et que vous le faites avec bonne foi.

    Or, votre com­men­taire repose prin­ci­pa­le­ment sur des pro­cès d’in­ten­tion. En effet, que savez-vous de nos mul­tiples enga­ge­ments ou de nos modes de consom­ma­tion ? Que savez-vous de ce qui nous “dérange” en dehors de ce qui est stric­te­ment argu­men­té dans cette lettre ? Que savez vous de nos “inté­rêts per­son­nels” ? Rien, par défi­ni­tion.

    Par ailleurs — détail qui a son impor­tance quand on accuse un col­lec­tif de lan­ceurs d’a­lerte (c’est, en gros, ce que nous sommes dans le cadre de cette lettre ouverte) d’a­voir des “inté­rêts per­son­nels” -, nous avons dit d’où nous par­lions : cha­cun peut véri­fier que nous avons pris la plume avec nos noms réels, au nom de nos com­pé­tences pro­fes­sion­nelles et de nos champs de recherche, et non avec un pseu­do ou un simple pré­nom qui inter­dit, comme dans votre cas, de vous répli­quer sur le thème de l’in­té­rêt per­son­nel. Qui nous dit que vous n’êtes pas l’un des com­mu­ni­cants de l’a­gence ou de MdM, ayant éga­le­ment des “inté­rêts per­son­nels” ?

    Vous ne savez rien, non plus, du “pré­ju­dice” éven­tuel qu’une telle lettre peut ou ne peut pas avoir pour d’autres ONG : ce n’est qu’une pure spé­cu­la­tion. En revanche, sans trop déflo­rer ce qu’il appar­tien­dra à Joëlle de dire en temps utile, je peux dire que cette lettre a eu un impact très posi­tif pour cer­tains membres de MdM qui sont d’ac­cord avec ses argu­ments et qui ont même éprou­vé le besoin de le lui dire… On en repar­le­ra sans doute ici, dans peu de temps.

    Par ailleurs, nous connais­sons la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­nelle de très près, non seule­ment en tant qu’ob­ser­va­teurs (c’est notre domaine de recherche et d’en­sei­gne­ment depuis une ving­taine d’an­nées), mais aus­si en tant qu’an­ciens pra­ti­ciens (j’ai tra­vaillé dans la publi­ci­té, et je sais de quoi je parle quand j’en parle). Nous connais­sons aus­si très bien la ques­tion des publics, Joëlle en étant une spé­cia­liste depuis plus de 20 ans. Sur la ques­tion des enjeux de la com­mu­ni­ca­tion dans l’es­pace public, nous sommes tous trois en plein dans nos domaines de recherche. Idem sur les enjeux poli­tiques de tout cela, et sur les enjeux de la cri­tique sur les­quels Oli­vier Chan­traine a publié, de même que Joëlle ou moi-même.

    Tout cela peut se véri­fier aisé­ment : nous sommes des scien­ti­fiques, nos CV sont publics et consul­tables en ligne, et nous publions des articles et des livres sur nos objets de recherche, et en par­ti­cu­lier sur le thème des publics et de la com­mu­ni­ca­tion. Une simple recherche sur Google ou dans les réseaux sociaux scien­ti­fiques vous aurait per­mis de le véri­fier.

    Tout ça pour ten­ter de vous faire com­prendre que nous ne sommes pas de simples agi­ta­teurs d’i­dées façon Zem­mour : quand nous avan­çons un argu­ment, ce n’est pas de la pure spé­cu­la­tion, ni pour des effets de manche. En revanche, nous nous appuyons sur une connais­sance pré­cise de divers domaines (la com­mu­ni­ca­tion dans l’es­pace public, ses effets ins­ti­tu­tion­nels, ses effets sur les publics, les attentes ou les com­por­te­ments des publics, les ONG, la cir­cu­la­tion des savoirs sociaux, la signi­fi­ca­tion des images, etc.), vali­dée empi­ri­que­ment par des pairs, et sur laquelle, dans le cas de cette lettre, nous avons une exper­tise recon­nue.

    Pour toutes ces rai­sons, j’at­ten­drai donc que vous argu­men­tiez avec bonne foi et sans pro­cès d’in­ten­tion avant de vous répondre sur le fond. On ne peut pas en effet débattre ration­nel­le­ment avec quel­qu’un qui fonde ses opi­nions sur des spé­cu­la­tions et sur des pro­cès d’in­ten­tion.

    Cor­dia­le­ment

  9. 9 janvier 2016 à 16 h 11 min

    Un bijou ce com­men­taire de Paul. Dom­mage que les sophismes ne se portent pas en sau­toir, il y aurait de quoi gar­nir nombre de cous. Si on y ajoute la dys­or­tho­gra­phie c’est le grand bal.
    Pour avoir vu et agi, en Asie et en ex-You­go­sla­vie, le tra­vail et les moyens des inter­ve­nants sur place, et l’a­voir com­pa­ré au train de vie des com­mu­ni­cants des ONG, je ne peux que consta­ter l’exis­tence d’un “cha­ri­ty busi­ness”. Et c’est ce contre quoi s’é­le­vait cette péti­tion.
    Pour aider untel, j’ai fait une col­lecte et j’ai récol­té 100 euros. Je lui en ai don­né 30. Sans moi, il n’au­rait jamais eu ces 30 euros. J’ai gar­dé le reste.
    Une jour­née de reve­nu d’un super riche ramè­ne­rait bien plus que le faible apport que nous pou­vons four­nir. Mais les super riches sont clients de ces com­mu­ni­cants et ils ne veulent pas qu’on les embête avec la misère qu’ils ont semée dans les pays pauvres (misère dont nous pro­fi­tons, c’est exact). Les com­mu­ni­cants choi­sissent donc les “culpabilisables“dans la rue plu­tôt que d’af­fron­ter l’ab­sence de culpa­bi­li­té qu’on ren­contre dans les châ­teaux. Leur train de vie tient à leur choix de cible.
    La per­fec­tion n’existe pas, c’est vrai. Mais l’im­per­fec­tion existe bel et bien.
    Une agence de com­mu­ni­ca­tion qui dénon­ce­rait les salo­pe­ries des auto­ri­tés et des cupides qui créent la mort et la misère ne per­met­trait pas à ses diri­geants d’a­voir une enième rési­dence secon­daire.
    Les moyens importent autant que les fins. Quoi qu’en disent les cyniques.

    • 9 janvier 2016 à 17 h 30 min

      C’est si plai­sant de vous lire évo­quer le sophisme  : “Une jour­née de reve­nu d’un super riche ramè­ne­rait bien plus que le faible apport que nous pou­vons four­nir. Mais les super riches sont clients de ces com­mu­ni­cants et ils ne veulent pas qu’on les embête avec la misère qu’ils ont semée dans les pays pauvres (misère dont nous pro­fi­tons, c’est exact).” »> Donc, vous pro­fi­tez, mais bon, seuls les “riches” sont res­pon­sables. Au moins vous, contrai­re­ment à d’autres (sic), vous avez “vu et agi en Asie et ex-You­go­sla­vie” (faut-il rajou­ter “bra­vo” ?)…

      Si, s’a­gis­sant des ONG, les coûts dédiés au mar­ke­ting sont sou­vent indus, l’u­ti­li­sa­tion d’i­mages fortes me semble per­ti­nente, car oui, la réa­li­té est crue et tant mieux si ces com­mu­ni­ca­tions inter­pellent celui qui aurait un peu trop à l’es­prit l’aug­men­ta­tion du prix du tabac ou le der­nier mot de l’an­cien pré­sident à l’é­gard de son suc­ces­seur. Il semble que même nos pro­fes­seurs «émé­rites» se sou­cient davan­tage de la forme (les images uti­li­sées, les slo­gans…) que du fond du pro­blème (le finan­ce­ment de la phi­lan­thro­pie, son effi­ca­ci­té… des vau­tours i.e. ONG CONSEIL …) ou des solu­tions aujourd’­hui expé­ri­men­tées (Entre­pe­neu­riat social, Pro­fit for Not-Pro­fit, …).

      Bref, ce papier pour rien… Ano­ther brick in the wall (Hey, Tea­chers, leave those kids alone!)

       

      • 9 janvier 2016 à 18 h 29 min

        Bon­jour,

        J’in­ter­ve­nais sur le géné­ral, vous m’embarquez dans mon par­ti­cu­lier.

        Je ne me cache pas der­rière mon petit doigt : je dis que je pro­fite de cette misère, comme chaque occi­den­tal, et que j’en suis en par­tie res­pon­sable quel que soit mon désir d’y échap­per. J’ai d’ailleurs peu de peine pour ce faire avec mes 987 euros de retraite. Je ne demande pas de bra­vos, je fais ce qui me semble juste car ce que la vie m’a don­né je dois le par­ta­ger. Lisez “Misère de la Kaby­lie” d’Al­bert Camus, vous y décou­vri­rez ce qui me meut (la vache !). Je n’ai jamais vou­lu être riche, ayant vu et vécu les dégâts que peut pro­vo­quer la cupi­di­té.

        Ce sont les cupides qui font le plan du monde et les pauvres qui le construisent. Ces plans sont des­si­nés d’a­bord en tenant compte des dési­rs et envies des domi­nants, et un peu en tenant compte des besoins des exploi­tés, pour qu’ils le res­tent. Quand on vit, comme moi, comme vous, dans un pays riche, les miettes qui tombent du des­sus per­mettent de vivre.

        Cer­tains com­mu­ni­cants se sont dit : “Y’a d’la thune à s’faire, Coco ! Allons‑y !”. Et hop ! Pho­to d’une petite fille sur un tas d’or­dures, culpa­bi­li­sa­tion du popu­lo, col­lecte et fac­ture. Sans iro­nie, les faits. Mais sur­tout pas d’en­quête sur les cupides res­pon­sables de cette misère.

        Pour aider untel, j’ai fait une col­lecte et j’ai récol­té 100 euros. Je lui en ai don­né 30. Sans moi, il n’aurait jamais eu ces 30 euros. J’ai gar­dé le reste.

        Les moyens importent autant que les fins. Quoi qu’en disent les cyniques.

         

      • 17 janvier 2016 à 15 h 54 min

        J’ai répon­du à Paul ci-des­sus.

        Il y a deux points nou­veaux chez “Eric” :

        Nous ne dis­cu­tons pas ces images parce qu’elles sont “fortes”, mais parce qu’elles sont men­son­gères et mani­pu­la­toires par l’i­den­ti­fi­ca­tion infon­dée des per­sonnes repré­sen­tées avec les col­lec­teurs de fonds de la cam­pagne en ques­tion
        la pré­ci­sion de l’é­mé­ri­tat ne vise qu’à don­ner l’exac­ti­tude d’un sta­tut. Un prof “émé­rite” est un prof à la retraite nom­mé tem­po­rai­re­ment “col­la­bo­ra­teur à titre gra­tuit” de son uni­ver­si­té. Au terme de l’é­mé­ri­tat, il peut être nom­mé “pro­fes­seur hono­raire” ou conti­nuer à vivre en retrai­té sans lien ins­ti­tu­tion­nel avec son Uni­ver­si­té. “L’é­mé­ri­tat” n’est donc pas un titre plus ou moins glo­rieux, c’est un sta­tut, une moda­li­té d’ap­par­te­nance, limi­tée dans le temps à l’U­ni­ver­si­té au-delà de la période d’ac­ti­vi­té titu­laire d’un poste.

        Je regrette d’a­voir vu tar­di­ve­ment ces rebon­dis­se­ments du débat. L’es­sen­tiel de ma réponse et ci-des­sus en réponse à Paul

    • Igor Babou 9 janvier 2016 à 18 h 45 min

      J’ai éga­le­ment vu et agi avec une OGN envi­ron­ne­men­ta­liste en Argen­tine, filiale du WWF. J’ai donc vu le gas­pillage d’argent dou­teux issu du green washing, avec des cré­dits à dépen­ser en urgence, un peu n’im­prte com­ment, car si l’ONG dépas­sait une cer­taine date, le cré­dit était per­du. Donc, l’ONG argen­tine en ques­tion, qui avait reçu de l’argent de la Lote­rie Hol­lan­daise (sans rire…) a ache­té en urgence un ter­rain tota­le­ment anthro­pi­sé et livré depuis des décen­nies au pâtu­rage des mou­tons, pour y faire… du moni­to­ring ! Je ne rentre pas dans les détails tech­niques, mais le moni­to­ring consiste à uti­li­ser un ter­rain très peu anthro­pi­sé, en prin­cipe, de manière à ce qu’il serve de ter­ri­toire témoin par rap­port à d’autres ter­rains, proches, et qui eux sont anthro­pi­sés. Une aber­ra­tion éco­no­mique et éco­lo­gique, donc, uni­que­ment jus­ti­fiée par le fait de devoir dépen­ser de l’argent pour le dépen­ser. Mais ça n’empêche pas que les gens avec qui (et sur qui) je tra­vaillais était d’ex­cellent éco­lo­gistes, actifs, et mili­tants. Le pro­blème ici ce n’est pas les gens, mais le sys­tème éco­no­mique per­vers qui enserre les ONG, dans un contexte où elles se pro­fes­sion­na­lisent et où, dans le cadre du désen­ga­ge­ment de l’E­tat des poli­tiques publiques (libé­ra­lisme outran­cier en Argen­tine), et où elles finissent par assu­mer des fonc­tions orga­niques à la place de l’E­tat, et non plus à jouer les contre-pou­voir comme avant.

      Ensuite, tou­jours en Argen­tine, avec la même ONG, j’ai eu de nom­breuses dis­cus­sions avec plu­sieurs cadres. Ils se lamen­taient du rôle de plus en plus impor­tant des com­mu­ni­cants dans leur tra­vail, ce qui fai­sait, par exemple, qu’ils pas­saient un temps fou à ache­ter des logos de leurs ONG et à en tapis­ser les car­ros­se­ries de leurs 4x4, au lieu de contri­buer à la recherche sur les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux. Cela débou­chait d’ailleurs sur une concur­rence effré­née des ONG locales en matière de gros 4x4 logo­ti­sés, sym­boles de leur puis­sance et de leur sup­po­sée effi­ca­ci­té.

      Ce qui est inté­res­sant, c’est que ces col­lègues de l’ONG, tous bio­lo­gistes dotés d’un doc­to­rat ou d’une Licence en éco­lo­gie, com­pre­naient bien qu’ils se fai­saient avoir par la com’, et que ça ne débou­che­rait sur rien de pro­duc­tif en termes d’é­co­lo­gie. Et donc, je suis per­sua­dé qu’une cam­pagne cri­tique peut don­ner des outils d’a­na­lyse et de lutte en interne de ces ONG, pour celles et ceux qui, y tra­vaillant, sont comme nous dans nos propres ins­ti­tu­tions, affli­gés par le gas­pillage publi­ci­taire, et par la nul­li­té et le carac­tère men­son­ger des com­mu­ni­ca­tions pro­fes­sion­nelles et publi­ci­taires qu’on leur impose, ce qui déna­ture autant leur “image” publique que leur tra­vail de fond.

      Pour celles et ceux que cela inté­resse, j’ai publié un ouvrage, pas uni­que­ment sur ce thème, mais où j’a­borde cette ques­tion : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=29521

  10. admin
    9 janvier 2016 à 18 h 11 min

    Mer­ci de bien vou­loir faire l’ef­fort de lire les prin­cipes de modé­ra­tion d’In­dis­ci­pline avant de pos­ter : vous n’êtes ni sur Média­part, ni sur un forum du Monde ou de Libé ici, et on n’ac­cep­te­ra ni les pro­cès d’in­ten­tion, ni les accu­sa­tions ad homi­nem. Ain­si, je ferai appel à la modé­ra­tion la pro­chaine fois qu’un inter­ve­nant dési­gne­ra à la vin­dicte une caté­go­rie socio­pro­fes­sion­nelle englo­bante sans appor­ter aucun preuve de quoi que ce soit (les “pro­fes­seurs émé­rites” qui se sou­cie­raient d’a­van­tage de la forme que du fond), ou qu’un pro­cès d’in­ten­tion sera énon­cé (“au moins vous vous avez vu et agi…”) : vous ne savez rien de ce que les signa­taires de cette lettre ont vu ni où et com­ment ils ont agi.

    Aver­tis­se­ment, donc, à Paul et à Eric : ici, on argu­mente de bonne foi, avec pré­ci­sion, en tenant compte des écrits et en les citant, et sans for­mule lapi­daire (“ce papier pour rien”) ou on risque d’être rétro­gra­dé au rang de simple spec­ta­teur des dis­cus­sions des autres.

    Jus­qu’à votre arri­vée, les dis­cus­sions se pas­saient cor­rec­te­ment, sans sophisme ni usage mal­veillant de pro­cès d’in­ten­tion. Nous tenons à ce que cela conti­nue ain­si.

  11. 9 janvier 2016 à 18 h 30 min

    Je per­siste dans mon rai­son­ne­ment et vous encou­rage à davan­tage par­ler “du fond du pro­blème (le finan­ce­ment de la phi­lan­thro­pie, son effi­ca­ci­té… les vau­tours i.e. ONG CONSEIL …) ou des solu­tions aujourd’hui expé­ri­men­tées (Entre­pe­neu­riat social, Pro­fit for Not-Pro­fit, …)”. 

    Navré d’être sin­cè­re­ment indis­ci­pli­né (sic) et de ne pas sous­crire à vos “alertes” : je mérite plei­ne­ment votre excommuni(cati)on …

     

    • 9 janvier 2016 à 18 h 43 min

      Paul, Eric,

      Je ne pense pas que la fin jus­ti­fie les moyens, et si, je pense que tra­vailler dans l’hu­ma­ni­taire impose une cer­taine éthique.

      Je suis méde­cin hos­pi­ta­lier, pédiatre en réani­ma­tion. Je suis déjà par­tie avec Pédiatres du Monde sur une mis­sion enfance et han­di­cap, et dans le cadre de la coopé­ra­tion avec Mada­gas­car pour aider à la mise en place d’une réani­ma­tion néo­na­tale à Tana­na­rive. L’in­con­fort de la misère et des enfants qui souffrent et meurent, je connais, et je vous assure que ce n’est pas cet incon­fort que je res­sens face à cette cam­pagne de publi­ci­té. Ce qui me gène, c’est ce à quoi elle fait appel en moi et donc en cha­cun de nous: la culpa­bi­li­té, le fait que nous serions égoistes, bien à l’aise dans nos vies confor­tables et nos pré­oc­cu­pa­tions mes­quines pen­dant que d’autres souffrent. On peut avoir une éthique, des valeurs d’entre-aide et de par­tage et pour autant ne pas se fla­gel­ler tous les soirs. Donc oui, je trouve dif­fi­ci­le­ment sup­po­table que des publi­ci­taires mora­li­sa­teurs cherchent à culpa­bi­li­ser plu­tôt que de faire appel à des valeurs posi­tives: notre capa­ci­té à l’empathie et à aider les autres.

      • Igor Babou 9 janvier 2016 à 19 h 55 min

        Votre expé­rience, très directe de ces ques­tions, est inté­res­sante. Mer­ci de rap­pe­ler une évi­dence trop sou­vent négli­gée : aucune fin ne jus­ti­fie les moyens. On en crève de cet uti­li­ta­risme, et de cette pen­sée mar­ke­ting qui pré­tend rem­pla­cer l’é­thique par l’ef­fi­ca­ci­té.

        Le pire, c’est que les pos­tu­lats de la com’ et du mar­ke­ting n’ont jamais pus être démon­trés, pas plus que leur effi­ca­ci­té empi­rique. Or, les pos­tu­lats sur les­quels repose la com­mu­ni­ca­tion des ONG cari­ta­tives, comme cette cam­pagne que nous avons cri­ti­quée, se résument gros­so modo aux affir­ma­tions sui­vantes :

        • la com­mu­ni­ca­tion est effi­cace pour faire chan­ger les repré­sen­ta­tions et donc les com­por­te­ments du public
        • le public n’est pas assez géné­reux

        Le pro­blème qui est alors posé est vieux comme la recherche en com­mu­ni­ca­tion, voire comme la rhé­to­rique. C’est très bana­le­ment celui de l’influence des médias. Et là, on est en plein dans le fond de l’af­faire, et dans le domaine de spé­cia­li­té des trois signa­taires (dont je fais par­tie).

        Le pro­blème, c’est qu’on n’a jamais pu démon­trer, en plus de 50 ans de recherche empi­rique dans tous les labos de recherche en socio­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion du monde, le carac­tère “puis­sant” des médias ni de la publi­ci­té. Ça paraît déli­rant, tant les médias se sont condi­tion­nés eux-mêmes par l’i­déo­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion et ont déve­lop­pé une croyance dans l’ef­fi­ca­ci­té de la publi­ci­té, mais l’ef­fi­ca­ci­té de la publi­ci­té n’a jamais été démon­trée nulle part. Il y a trop de contre exemples, et les exemples sup­po­sés mar­cher ne sont que des exemples, et ne fondent aucune théo­rie.

        Quelques faits qui inva­lident l’hy­po­thèse des effets forts des médias sur les com­por­te­ments :

        - L’étude des effets de la vio­lence média­tique sur les com­por­te­ments (2500 articles publiés par an aux USA dans les années 1970) n’a abou­ti à aucun résul­tat scien­ti­fique…

        - Aux USA (pays connu pour sa forte cri­mi­na­li­té), il n’y a pra­ti­que­ment aucun pro­gramme télé­vi­suel violent pour les enfants (la grille des pro­grammes y est plus contrô­lée qu’en Europe). Mais le pays où les jeunes consomment le plus de jeux vidéos et de man­gas vio­lents (le Japon) est le pays où le nombre de viols et de meurtres est le plus bas au monde.

        - La consom­ma­tion de drogue ou d’al­cool, qui fait l’ob­jet de cam­pagnes de pré­ven­tion sys­té­ma­tiques, reste éle­vée dans les pays où cette com­mu­ni­ca­tion de san­té publique est pour­tant très déve­lop­pée.

        Ce qui est faux dans le rai­son­ne­ment des com­mu­ni­cants, c’est le lien direct entre les médias et les com­por­te­ments sociaux, et plus pré­ci­sé­ment le lien direct sans arrêt affir­mé alors que toute la lit­té­ra­ture scien­ti­fique démontre le contraire entre les repré­sen­ta­tions et l’ac­tion. Si l’on suit les dogmes du mar­ke­ting, on a le sché­ma de la signi­fi­ca­tion sui­vant :

        Mes­sage –> Repré­sen­ta­tions sociales –> Com­por­te­ments sociaux

        Ce lien est dou­ble­ment faux : il est faux entre le mes­sage publi­ci­taire et le chan­ge­ment des repré­sen­ta­tions sociales. Les média­tions (dis­cours, orga­ni­sa­tions, réseaux d’in­fluences, etc.) qui inter­viennent entre un mes­sage et son inter­pré­ta­tion sont trop com­plexes pour que l’on puisse pré­tendre pré­dire un chan­ge­ment de repré­sen­ta­tion men­tale d’un sujet social en se conten­tant de lui four­nir un stock de mes­sages bien for­més. Il est ensuite faux, pour la même rai­son (forte com­plexi­té) entre les repré­sen­ta­tions et les com­por­te­ments sociaux. Dans mon domaine, il se trouve que j’ai été au jury d’une bonne thèse en psy­cho­so­cio­lo­gie, il y a quelques années, qui trai­tait exac­te­ment ce pro­blème.

        Voi­ci en résu­mé ce qu’on sait depuis les études empi­riques des années 1940 aux USA :

        - Les publics ne sont pas sou­mis, et peuvent résis­ter à la pro­pa­gande
        — Les effets des médias (ou de la pub) ne sont pas directs, mais sont eux-mêmes “média­ti­sés” par des phé­no­mènes sociaux (classes sociales, reli­gions, appar­te­nances ter­ri­to­riales)
        — Les effets des médias (ou de la pub) ne sont pas directs, mais sont “média­ti­sés” par la pra­tique de la dis­cus­sion (dans le cadre de groupes sociaux d’appartenance : famille, reli­gion, tra­vail, etc.)

        Déso­lé de vous faire ce vade mecum d’un cours que je fais habi­tuel­le­ment en licence. Mais si on veut aller au fond des choses, là on y est.

        Une seule chose me semble sure : le mar­ché de la publi­ci­té se struc­ture sur la base de la croyance de divers acteurs (jour­na­listes, poli­ti­ciens, com­mu­ni­cants, par­fois des acti­vistes cri­tiques des médias, etc.) dans ces liens directs entre  mes­sages, repré­sen­ta­tions sociales et com­por­te­ments sociaux.

        Je me sou­viens que lorsque j’é­tais doc­to­rant, j’a­vais ren­con­tré un “ponte” de la publi­ci­té, sémio­logue de son état. Je l’a­vais inter­ro­gé sur ces ques­tions, car je me deman­dais, en tant qu’ap­pren­ti sémio­logue (à l’é­poque c’é­tait mon domaine de pré­di­lec­tion), si on pou­vait pré­dire des com­por­te­ments sur la base des prin­cipes de la sémio­tique de Peirce et de sa relec­ture par Eli­séo Véron (qui les appli­quait avec lui, dans sa boite de com­mu­ni­ca­tion, la SORGEM). Déso­lé d’être un peu tech­nique ici et de citer des trucs poin­tus, mais si on veut aller au fond des choses, il faut y aller, hein ! Bon, hé bien ce ponte de la com’ m’a­vait arrê­té d’en­trée de jeu : l’ar­gu­men­ta­tion sémio­lo­gique de type publi­ci­taire (qui, la plu­part du temps porte sur l’ef­fi­ca­ci­té du mes­sage) est avant tout des­ti­née… au com­man­di­taire ! Pas au public ! Au com­man­di­taire de la cam­pagne qui doit croire dans l’ef­fi­ca­ci­té du mes­sage pour rému­né­rer le sémio­logue asso­cié à la boite de pub. Mais le public ? Les sémio­logues comme les publi­ci­taires n’y connaissent rien, rien de rien ! Une boite de com, en France en par­ti­cu­lier (et ça je l’ai vécu en tant que pho­to­graphe tra­vaillant dans une agence de publi­ci­té, il y a 20 ans), ne sait abso­lu­ment rien de l’ef­fi­ca­ci­té de ses mes­sages sur le public : elle n’a tout sim­ple­ment aucun moyen de les mesu­rer. Au mieux, elle fera (cas raris­sime, dans la tra­di­tion publi­ci­taire fran­çaise) des groupes témoins et de vagues mesures qua­li­ta­tives entre groupe témoin et groupe test. Mais comme cela deman­de­rait un véri­table tra­vail de recherche et des métho­do­lo­gies issues des sciences sociales, qui sont rare­ment maî­tri­sées en publi­ci­té, tout cela relève en fait de l’en­fu­mage. Aux USA, ces tests sont plus déve­lop­pés, du moins, c’est ce qu’on dit (aux USA, l’herbe est tou­jours plus verte, c’est bien connu…)

        Donc, qu’on arrête de nous bas­si­ner avec l’ef­fi­ca­ci­té des cam­pagnes cari­ta­tives que notre lettre ouverte ris­que­rait de mettre à mal : on ne risque de mettre à mal que le salaire des com­mu­ni­cants, et ça, fran­che­ment, c’est pas mon pro­blème.

        Sinon, plus tech­nique encore pour les ama­teurs, dans un autre domaine que l’on peut trans­po­ser un peu par­tout, Joëlle et moi-même avons démon­tré socio­lo­gi­que­ment l’au­to­no­mi­sa­tion de la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­na­li­sée dans les ins­ti­tu­tions et les orga­ni­sa­tions, et le fait que cette auto­no­mi­sa­tion impor­tait des normes exo­gènes au sein des orga­ni­sa­tions qui mettent en place des pra­tiques et des dis­po­si­tifs de com­mu­ni­ca­tion. C’est là, pour les ama­teurs : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2008–1‑p-115.htm

        Qu’est ce que ça nous dit tout ça ? Hé bien ça nous dit que la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­na­li­sée n’est pas un simple vec­teur de mes­sage entre un émet­teur et un public : elle struc­ture en pro­fon­deur les pra­tiques au sein des orga­ni­sa­tions, et elle y importe SES propres normes, tel un can­cer ins­talle des méta­stases dans un corps aupa­ra­vant valide (déso­lé de la méta­phore, mais ici on rejoint un point éthique qui néces­site une cri­tique un peu radi­cale). La com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­na­li­sée trans­forme les orga­ni­sa­tions qui s’y adonnent. Et elle les trans­forme au béné­fice des com­mu­ni­cants.

        Fin du cours, déso­lé, mais j’ai aus­si le droit de m’é­ner­ver un peu, non ? (pas contre vous, Car­bo, mais contre ce que je lis plus haut)

        En ce qui concerne le public et sa géné­ro­si­té, ou sa concep­tua­li­sa­tion, je pré­fère lais­ser la parole à Joëlle qui connait bien mieux ces ques­tions théo­riques et empi­riques que moi.

    • admin
      9 janvier 2016 à 18 h 56 min

      L’indiscipline consiste avant tout à ne pas se confor­mer à la doxa dis­cur­sive et sty­lis­tique des forums de dis­cus­sion grand public (cynisme, agres­si­vi­té, iro­nie facile, pro­cès d’in­ten­tion, for­mules lapi­daires, non res­pect des argu­ments des autres) : argu­men­ter est un art qui se cultive. Culti­vez-le, et vous serez le bien­ve­nu. Lisez par exemple prin­cipes de modé­ra­tion d’Indiscipline qui citent les prin­cipes de Camé­dia que vous êtes sup­po­sé avoir lu avant d’in­ter­ve­nir : je ne pense pas qu’entre 18h11 (heure de votre pré­cé­dent post) et 18h30 (heure du post auquel je réponds), vous ayez fait cet effort de lec­ture et d’as­si­mi­la­tion.

      Der­nier aver­tis­se­ment, Eric et Paul : nous ne lais­se­rons pas s’ins­tal­ler ici une ambiance de dis­cus­sion sem­blable à celle des forums de la presse grand public ou du tout venant d’in­ter­net. Nous avons une exi­gence argu­men­ta­tive forte. Si elle ne vous convient pas, mer­ci de ne plus inter­ve­nir sur nos forums.

    • 9 janvier 2016 à 19 h 07 min

      Je vous en prie, par­lez-en !

      Il y a par­fois de petites moque­ries sur ce blog, mais elles ne visent pas à bles­ser. Igor Babou a bien défi­ni le style : conver­sa­tions entre amis et avec res­pect.

  12. Joëlle Le Marec 10 janvier 2016 à 0 h 55 min

    Bon­soir Je découvre l’é­change un peu tar­di­ve­ment, je vais répondre à quelques-uns de vos argu­ments Paul et Eric. Paul, vous trou­vez cho­quant ne pas atta­quer le mar­ke­ting lors­qu’il nous fait ache­ter de la mal­bouffe ou des bas­kets mais de le faire quand il est mobi­li­sé pour sau­ver des vies. Il se trouve que dans un cas nous sommes sol­li­ci­tés pour ache­ter et dans l’autre pour don­ner. Dans un cas il s’agit de pous­ser à une tran­sac­tion qui ne nous engage pra­ti­que­ment pas puisqu’on est dans l’échange mar­chand. Celui-ci n’im­plique pas l’exis­tence d’une rela­tion (c’est le sens même de la tran­sac­tion finan­cière). Dans l’autre il s’agit de sti­mu­ler un geste, le don, qui a une valeur consi­dé­rable dans la vie sociale, parce qu’il est lié à des rela­tions, qu’il active des concep­tions du lien social, comme la soli­da­ri­té, la décence, la com­pas­sion, le sou­ci d’au­trui (la culpa­bi­li­té peut-être, mais cer­tai­ne­ment pas en pre­mier lieu).  Si on prive les dona­teurs du sens de leur geste peut-être qu’on aura quand même l’argent, mais on contri­bue­ra à voler le sens du geste qui est une autre valeur que l’argent.  C’est dan­ge­reux pour l’ensemble du fonc­tion­ne­ment social. Je donne à MDM, il m’est signi­fié que je donne parce que j’ai eu honte d’être insen­sible à la situa­tion de la per­sonne en détresse qu’on me montre : on altère, peut-être irré­ver­si­ble­ment à la longue, la qua­li­té de la soli­da­ri­té.

    Ce n’est pas de la forme ou du détail.  J’ai par­ti­ci­pé à une séance d’un comi­té d’éthique au démar­rage d’une recherche qui néces­si­tait le recru­te­ment de nou­veaux-nés en grand nombre. La dis­cus­sion a por­té sur le fait que les mères (et leur nou­veau-né) pour­raient se voir offrir quelque chose lorsqu’elles consen­taient. Le comi­té avait fina­le­ment déci­dé qu’il valait mieux renon­cer pour que le geste reste le don qu’il était, plei­ne­ment assu­mé mais aus­si plei­ne­ment recon­nu comme tel, mais aus­si parce qu’il ne fal­lait pas alté­rer le sens de ce qui était fait par les uns et les autres : les mères don­naient parce qu’elles pre­naient au sérieux la valeur de la recherche.

    Dans la rela­tion mise en scène il y a aus­si les per­sonnes en détresse. Qui sont celles qui sont mon­trées ? On ne sau­ra pas non plus ce qu’elles pensent de cette façon d’être uti­li­sées comme sur­face de pro­jec­tion d’une culpa­bi­li­té.

    Quant aux méde­cins et soi­gnants de Méde­cins du Monde  : que pensent-ils de cette manière de mettre en scène la soli­da­ri­té?. D’ailleurs j’ai été contac­tée par l’un d’eux qui approu­vait tota­le­ment la lettre.

    Pré­ci­sons quand même que nous n’a­vons par­lé que de cette cam­pagne-là de Méde­cins du Monde, celle-là, pas une autre. On finit par s’ha­bi­tuer depuis le temps, à ce fonc­tion­ne­ment des ONG, à la com­pé­ti­tion entre elles, etc tout en se disant que les causes sont impor­tantes et qu’on va quand même don­ner parce que ces cam­pagnes révèlent des besoins de ces ONG.  Mais c’est cette cam­pagne-là qui passe les bornes.  Cette cam­pagne-là dépasse les bornes pour les rai­sons que nous avons expo­sées lon­gue­ment.

  13. 10 janvier 2016 à 18 h 53 min

    Si on prive les dona­teurs du sens de leur geste peut-être qu’on aura quand même l’argent, mais on contri­bue­ra à voler le sens du geste qui est une autre valeur que l’argent.

    Mer­ci d’é­clai­rer un point auquel je n’a­vais pas pen­sé.

  14. 11 janvier 2016 à 18 h 56 min

    Bon­jour et mer­ci pour vos réponses.

    L’é­crit laisse sou­vent place à des qui­pro­quos. Il y en a sur­ement eu.  Je vais ten­ter de répondre briè­ve­ment à cha­cun.

    @Mr Lar­bi: je regrette, Mr Lar­bi, que mes fautes d’or­tho­graphes vous aient déran­gées au point de man­quer l’es­sen­tiel de mon pro­pos. Tant pis — vous foca­li­sez (à nou­veau?) au mau­vais endroit. Nous n’a­vons pas les mêmes opi­nions pour le reste. Je res­pecte les vôtres sans les par­ta­ger, soyez en assu­ré. En revanche je pense que l’ad­mi­nis­tra­teur aurait pu/dû se pen­cher sur votre cas, car votre ton et vos remarques ne sont pas tout à fait au gout de ce que ce der­nier cherche à défendre dans ces inter­ven­tions. Je ne suis pas sur qu’il y ait matière à débattre d’a­van­tage 😉

    @Admin: je me per­mets de res­pec­tueu­se­ment ques­tion­ner votre objec­ti­vi­té. Ras­su­rez vous, ceci sera pro­ba­ble­ment mon der­nier post. En repre­nant les pro­pos de Mr Igor, qui a pris pour pos­tu­lat de départ que je suis de mau­vaise fois, me fai­sant ain­si un pro­cès d’in­ten­tion qu’il dénonce par ailleurs dans sa réponse, vous man­quez, je crois, d’im­par­tia­li­té. Sans par­ler du cynisme/sarcasme et de la moque­rie de Mr Lar­bi que vous igno­rez tota­le­ment. Enfin, vous me faites 2 aver­tis­se­ments alors que je n’ai rien ajou­té après votre pre­mier rap­pel me concer­nant. Pour être arbitre il me semble qu’il faut être neutre et équi­li­bré. Le débat se “pas­sait bien” quand seuls les auteurs de la lettre ou des com­men­taires allant dans leur sens étaient pré­sents. Il n’y avait donc pas vrai­ment de débat. Bref, je regrette de vous avoir impor­tu­né et usé d’un ton inap­pro­prié à vos yeux. Mon but n’est pas la gué­guerre, loin de là, je ne m’en­gage pas dans les débats sur le net car ils tournent en insultes en qq échanges. En reli­sant mon com­men­taire, vous m’ex­cu­se­rez de ne pas y voir d’in­jure, ou de vio­lence qui méritent sanc­tion. Vous ne don­nez pas fran­che­ment envie de conti­nuer 🙂 Mais je ten­te­rai hum­ble­ment de faire mieux si je décide de com­men­ter à nou­veau.

    @Mr Igor: il y a un mal­en­ten­du — je n’ai pas du tout poin­té que aviez des inté­rêts per­son­nels à faire une telle lettre. Je me suis sur­ement mal expri­mé. Cepen­dant, j’at­tire votre atten­tion sur le point sui­vant: vous me repro­chez de vous faire des pro­cès d’in­ten­tions (je mets ça sous le qui­pro­quo ou ma mal­adresse — ce n’é­tait donc pas mon but — mais note tout de meme au pas­sage que vous me qua­li­fiez d’en­trée comme étant de mau­vaise foi) et m’ac­cu­sez de spé­cu­ler, quand vous meme signez une lettre qui, mal­gré vos dires, votre exper­tise et votre légi­ti­mi­té pour cri­ti­quer une telle cam­pagne, spé­cule en grande par­tie. En effet, tout le para­graphe qui conclut que si MdM sous-traite sa cam­pagne de pub, on devrait alors natu­rel­le­ment dou­ter du reste et notam­ment de son action ter­rain m’ap­pa­rait bien comme de la pure spé­cu­la­tion (ou je me trompe sur la défi­ni­tion du mot). À défaut, cet aspect de votre lettre reste tout au moins questionnable/critiquable par bien des façons.

    Je pense que vous faites à cet endroit de votre lettre un rac­cour­ci, mal­adroit et néfaste (ce n’est que mon opi­nion) et que, tout comme la par­tie qui invite à publier les comptes, ces deux aspects sont inutiles et des­servent meme le fond de la cri­tique pro­po­sée ain­si que l’ac­tion que vous som­mez (stop­per la cam­pagne). Vous auriez pu pro­po­ser une cri­tique construc­tive et un débat de fond sans y ajou­ter ces par­ties dont la der­nière revêt un carac­tère que j’es­time de l’ordre du puni­tif et qui se reven­dique même comme pro­vo­ca­trice (“nous vous met­tons au défi de…”). En tant qu’ex­pert en com­mu­ni­ca­tion, je suis curieux de lire vos expli­ca­tions sur les rai­sons d’une telle stra­té­gie (et son effi­ca­ci­té) dans cette lettre, ain­si que sur ce que j’es­time (pour le moment) comme de la spé­cu­la­tion, qui plus est néfaste pour le coup! car elle émet un doute et pro­pose une cor­ré­la­tion (qui je pense n’a pas lieu d’être et que je consi­dère infon­dée et non argu­men­tée) à un lec­teur qui pour­rait aus­si sim­ple­ment que cela déci­der de reti­rer son sou­tien à l’ONG concer­née suite à sa lec­ture. À moins que pour vous une telle cam­pagne mérite même qu’on retire son sou­tien à l’ONG (ce qui revien­drait à mélan­ger tota­le­ment la qualité/l’éthique de la com­mu­ni­ca­tion et la qualité/l’éthique de l’ac­tion) vous concè­de­rez bien que vous avez créé par ces para­graphes, une pente glis­sante? Non?

    Je conti­nue, en ce sens, de questionner/spéculer sur l’im­pact de votre alerte, non pas pour le fond qu’elle dénonce, car je suis (et c’est l’i­ro­nie de ma prise de posi­tion ici!) tota­le­ment pour  l’es­prit cri­tique, et, pour une ONG, l’at­ten­tion por­tée à l’é­thique, etc.

    En outre, s’il m’é­tait accor­dé de main­te­nir mon opi­nion sur le fait que vous n’êtes pas expert du milieu huma­ni­taire, je me per­met­trais alors éga­le­ment de main­te­nir que vous man­quez ain­si de mesu­rer le très pro­bable pré­ju­dice, non pas pour le fond ou la pre­mière par­tie qui cri­tique la cam­pagne, son effi­ca­ci­té, son éthique etc (car si la lettre n’a­vait conte­nu que cela, elle aurait alors cer­tai­ne­ment évi­té de nuire) mais bien pour les aspects spé­cu­la­teurs et les corol­laires infon­dées que je sou­ligne plus haut et dont je ques­tionne l’u­ti­li­té, que vous faites à une ONG qui, du haut de mon humble expe­rience et esprit cri­tique sur le milieu, est une de celles qui mérite le moins que l’on ques­tionne son approche et la qua­li­té de ses inter­ven­tions. Or une bonne par­tie de la lettre le fait. Vous auriez pu poser le débat sans poten­tiel­le­ment (puis­qu’on spé­cule vous et moi sur le fait qu’elle nui­ra ou non) nuire à MdM.

    Je vous ras­sure au pas­sage, pour­vu que vous puis­siez reve­nir sur vos pro­pos et me concé­der d’être intègre et hon­nête dans ma démarche: je ne suis pas affi­lié à MdM. J’ai vu et eu accès à leurs posi­tions et actions dans de nom­breux pays comme pour de nom­breuses autres ONG locales et inter­na­tio­nales et j’ai conclus et affirme en n’en­ga­geant que mon point de vu, qu’elle mérite, ne serait ce que pour tout le bien qu’elle fait, quelques égards. En sommes, de l’é­thique éga­le­ment de la part de ceux/celles qui sou­haitent aler­ter le monde d’un de ses “faux pas” si tant est qu’il en est bien un — à cha­cun de se faire son opi­nion sur ce der­nier point!

    Je trouve que l’on (“on” donc ne le pre­nez pas per­son­nel­le­ment je vous prie) tolère ou man­quons de prendre note sur bcp de déviances et de manque d’é­thique de part et d’autre, mais que l’on à une ten­dance à sau­ter très faci­le­ment (et trop rapi­de­ment) au cou de l’Homme ver­tueux, à son moindre écart. J’at­tire l’at­ten­tion sur ce point 🙂

    Bref…pour ter­mi­ner, je regrette que vous n’ayez pas rele­vé les argu­ments expo­sés, mal­adroi­te­ment peut-être mais bien pré­sents, que du reste Joelle a su consi­dé­rer. J’es­père que ces lignes vous parai­tront plus claires et obtien­dront votre aval pour quelques réponses. Mais ne vous y sen­tez pas contraint pour autant. Libre à vous.

    @Joelle: mer­ci pour votre com­men­taire. Je vous rejoins. Ce que vous dites est tout à fait juste et a son impor­tance. J’ai sim­ple­ment ten­dance à être très concret et c’est la rai­son pour laquelle je pré­fè­re­rais, dans l’i­déal, un débat d’i­dée au ser­vice de l’ap­pli­ca­tion qui pour moi est la plus impor­tante — le ter­rain et la qua­li­té du tra­vail qui y est effec­tué. J’au­rais ten­dance à pré­fé­rer réagir sur le reste dans un second temps. Mais je com­prends ce que vous dites et défen­dez. Mes cri­tiques, sont, je l’es­père mieux expo­sées dans ma réponse à Mr Igor, et concernent notam­ment cer­tains aspects, de fond et de forme, de votre cour­rier et sa vic­time qui est une des rares ONG que j’es­time sin­cè­re­ment et objec­ti­ve­ment je le crois, pour sa qua­li­té.

    @Mr Car­bo: mer­ci pour votre réponse. Vous avez rai­son, faire appel à notre capa­ci­té d’empathie et autres est plus louable. Je le redis, je ne suis pas pour l’emploi d’un mar­ke­ting irré­flé­chis, contre l’ef­fi­ca­ci­té au détri­ment de l’é­thique, et favo­rable au débat autour de la cam­pagne de MdM. Mais je suis contre la for­mu­la­tion de cette lettre qui pour mieux ser­vir son pro­pos et évi­ter avec cer­ti­tude de de por­ter pré­ju­dice à MdM, aurait pu pré­fé­rer autre chose qu’une telle condam­na­tion et un aspect mora­li­sa­teur (qu’elle dénonce par ailleurs). Car je pense (à tort ou à rai­son) qu’elle peut cau­ser plus de mal que de bien, mal­gré son fond inté­res­sant et le sujet tout à fait valable.

    Par contre, je suis tou­jours scep­tique quant à l’emploi de “for­mule type” ;   Les fins ne jus­ti­fient elles vrai­ment jamais les moyens? Dans ce cas ci, je ne pour­rais conclure si rapi­de­ment meme si je concède volon­tiers que la col­lecte sans un mar­ke­ting opaque ou culpa­bi­li­sant serait bien plus appré­ciable. Oui, de l’é­thique pour les ONG (mais pas que!), mais en pre­nant garde de ne pas s’é­ga­rer dans le fan­tasme de ce que “devrait” être le milieu, et ce au détri­ment de sa réa­li­té. Et tant qu’à s’at­te­ler à la véri­fi­ca­tion de l’é­thique, autant le faire sur l’en­droit le plus impor­tant (le ter­rain, la qua­li­té des pro­jets, les affec­ta­tions bud­gé­taires, les stra­té­gies RH, etc) et avec, jus­te­ment, de l’é­thique. Je suis favo­rable à la cri­tique de cette cam­pagne. Mais je ne suis ni pour les rac­cour­cis déployés, ni pour la condam­na­tion telle que for­mu­lée ou encore la pro­vo­ca­tion mora­li­sa­trice de fin.

    Voi­là pour moi. Toutes mes excuses d’a­voir heur­té ou déran­gé cer­tains, je ne suis ni un as de la rétho­rique, ni expé­ri­men­té en débats vir­tuels. C’est dif­fi­cile et très time consu­ming.

    Bonne conti­nua­tion à chacun(e),

    Paul

    • 11 janvier 2016 à 19 h 47 min

      1/ Comme vous le soup­çon­nez peut-être, le fran­çais n’est pas ma langue d’o­ri­gine. Je n’ad­mets pas le fait que des per­sonnes ins­truites (comme vous sem­blez l’être) la mas­sacrent.

      2/ Que la fin puisse jus­ti­fier les moyens est inac­cep­table mora­le­ment.

      3/ En Février 1996, suite à un repor­tage vu à la TV, j’ai rem­pli ma camion­nette de cou­ver­tures et de lait en poudre. Je suis allé, avec un ami, à Sara­je­vo pour les dis­tri­buer. Sur la tris­te­ment célèbre “Sni­per Alley” nous nous sommes joints à des per­sonnes qui, comme nous, étaient venus de divers pays et à titre indi­vi­duel. Pen­dant la dis­tri­bu­tion, des came­ra­men sont venus nous fil­mer sur fond de véhi­cules de plu­sieurs ONG garés der­rière nous. Un des dona­teurs m’a dit ” C’est bon pour leur col­lecte de fonds ! Aujourd’­hui ils ne nous ont pas don­né des K‑way avec leur logo”. Cette de pré­da­tion était cou­rante d’a­près lui qui vivait sur place.

      Je suis assez peu diplo­mate, n’en voyant pas l’u­ti­li­té dans des polé­miques de ce genre.

  15. Joëlle Le Marec 12 janvier 2016 à 0 h 57 min

    @Paul Je reviens du coup sur ce que vous dites à la fin de votre com­men­taire : “je suis favo­rable à la cri­tique de cette cam­pagne”. Mais c’est vrai­ment ça que nous fai­sons, nous ne cri­ti­quons pas Méde­cins du Monde, excep­té pour la délé­ga­tion de leur lien au public aux per­sonnes qui font ce type de cam­pagne. Et c’est exac­te­ment ça qui est lu par les per­sonnes qui ont réagi à la lettre autour de nous : la cam­pagne est d’au­tant plus désas­treuse que Méde­cins du Monde est une ONG à laquelle on donne volon­tiers : “pour­quoi insul­ter les dona­teurs” a écrit une per­sonne. La cam­pagne est autre chose que le tra­vail de ter­rain de Méde­cins du Monde mais on peut quand même être pré­oc­cu­pé qu’elle ait été vali­dée. Est-ce que vous ne le pen­sez vrai­ment pas vous-même?  Vous avez rai­son quand vous dites qu’on a une ten­dance “à sau­ter très faci­le­ment (et trop rapi­de­ment) au cou de l’Homme ver­tueux, à son moindre écart”. C’est tout à fait vrai et c’est un argu­ment qui me touche. Mais jus­te­ment : le cynisme,  le mépris du public  de tant d’ac­teurs publics char­gés du bien com­mun finissent par pro­vo­quer, après la période des colères, un reflux des aspi­ra­tions, qu’on réin­ves­tit ailleurs. Ces ins­tances ne sus­citent même plus la colère parce qu’on est au-delà. Et la colère face au faux pas de l’homme, ou plu­tôt de l’or­ga­ni­sa­tion qui  agit pour le bien, est jus­te­ment le signe qu’elle est dépo­si­taire d’une confiance publique forte dont il est insup­por­table de consta­ter qu’elle n’est pas per­çue, pas recon­nue, pas res­pec­tée, par l’or­ga­ni­sa­tion, qui ne consi­dère même pas, quant à elle, que son public est ver­tueux, ce qui est déloyal. Un méde­cin huma­ni­taire m’a dit qu’il était très embar­ras­sé par cette cam­pagne car il est sen­sible à la géné­ro­si­té et la soli­da­ri­té des per­sonnes. Et là on n’a pas affaire à une cam­pagne comme les autres. Comme je disais, on tolère assez bien qu’il y ait de la com­mu­ni­ca­tion. Mais cette cam­pagne n’est pas un petit faux pas, il y a eu un matra­quage, MdM appa­raît à tra­vers cette cam­pagne, s’a­dresse au public à tra­vers elle.… c’est des­truc­teur. Je vais essayer de conclure en disant pour­quoi ça me paraît par­ti­cu­liè­re­ment des­truc­teur : je sors d’un ren­contre où on a par­lé de la défiance incroyable  des jeunes à l’é­gard de consen­sus de base, scien­ti­fiques, ins­ti­tu­tion­nels. Des jeunes vrai­ment per­dus, pas très heu­reux d’a­voir secré­té cette  défiance ordi­naire, mais à qui la publi­ci­té et la com­mu­ni­ca­tion poli­tique ont don­né des rai­son de la culti­ver. Les ins­ti­tu­tions n’ont pas pris la mesure du risque de cette défiance quand elles se sont tour­nées vers les pro­cé­dés du mar­ke­ting tout azi­muts avec ce second degré que les jeunes détestent bien sou­vent. Dans les lycées, les tout jeunes ensei­gnants, femmes et hommes ver­tueux, tra­vaillent d’ar­rache-pied à res­tau­rer une confiance pos­sible dans la parole publique. Voi­là pour­quoi ça ne vaut  vrai­ment pas la peine, pour avoir plus d’argent sur un coup (mais est-ce que ça en rap­porte vrai­ment beau­coup plus cette cam­pagne?) d’al­ler pié­ti­ner sans scru­pule ce qui reste de confiance ins­ti­tu­tion­nelle durable, car cette confiance qui s’é­rode est une valeur ines­ti­mable qui est dila­pi­dée. Méde­cins du Monde fonc­tionne grâce à cette confiance, ils l’in­carnent aus­si. Com­ment ne peuvent-ils pas y être sen­sibles?

     

     

  16. 12 janvier 2016 à 1 h 16 min

    M. Ben Bel­ka­cem, la fin ne jus­ti­fie pas les moyens ‑j’y sous­cris- mais cela s’applique éga­le­ment au rai­son­ne­ment : on ne tire pas une conclu­sion uni­ver­selle d’une courte expé­rience ‑vrai­sem­bla­ble­ment (1)- à Sara­je­vo. Je salue votre géné­ro­si­té, mais si je devais juger SEULEMENT au tra­vers des mul­tiples aven­tures des che­va­liers blancs et autres pieds nicke­lés qui débarquent fré­quem­ment avec des valises (ou des camion­nettes) pleines, je pour­rais éga­le­ment man­quer de diplo­ma­tie… S’agissant du mas­sacre de la langue, il est regret­table. Sim­ple­ment, l’intelligence n’est pas l’apanage des gens ins­truits ou sinon, nous vivrions dans un para­dis. J’ajoute que de ma modeste expé­rience, des expres­sions d’intelligence m’ont sou­vent été témoi­gnées par des gens qui ne savaient ni lire, ni écrire _

    Puisque c’est vrai­sem­bla­ble­ment la for­mule rituelle, « je vois et j’agis » en Asie depuis une quin­zaine d’années sur des thé­ma­tiques huma­ni­taires, envi­ron­ne­men­tales et micro-éco­no­miques. J’ai éga­le­ment vécu en Afrique sub­sa­ha­rienne et l’Amérique latine ne m’est pas incon­nue. Étant par nature trop indis­ci­pli­né pour me ran­ger au côté d’une grosse ONG (je peux être encore bien plus véhé­ment que vous, à ce pro­pos), j’ai créé mes propres pro­jets et leur ai don­né à chaque reprise une assise locale (ges­tion locale, par des locaux). L’investissement est en géné­ral sup­por­té par des sub­ven­tions publiques (ou semi) et/ou des dona­teurs pri­vés indi­vi­duels. L’autonomie finan­cière des pro­jets est sup­por­tée par des biais micro-éco­no­miques locaux, non par des dons récur­rents et la com­mu­ni­ca­tion sous-jacente à leur obten­tion. Je n’ai par ailleurs jamais consen­ti le moindre kopeck à cet égard. Enfin, mis à part quelques col­la­bo­ra­tions avec la Banque Mon­diale ou la Banque Asia­tique de Déve­lop­pe­ment sur des thé­ma­tiques socio-éco­no­miques, j’ai tou­jours sub­ve­nu à mes propres besoins par le biais d’une acti­vi­té paral­lèle, plus cor­po­rate et indus­trielle. Je suis en quelque sorte un dino­saure du béné­vo­lat, car oui, la géné­ro­si­té dans l’action (et dans le don) est, en Europe, bien moins (ré)active qu’il y a quinze ans, notam­ment chez les jeunes adultes ; de même que les sub­ven­tions publiques… depuis 2008.

    Vous pre­nez l’exemple de WWF ; je vous invite à décryp­ter son finan­ce­ment et vous com­pren­drez cer­tai­ne­ment la part de com­mu­ni­ca­tion allouée, ne serait-ce que pour ser­vir ses sou­tiens (on appelle cela « une res­ti­tu­tion » dans le jar­gon). Il n’est pas éton­nant de trou­ver par­mi ces acteurs de ter­rain (sou­vent d’une grande qua­li­té) une cer­taine frus­tra­tion, mais là encore, s’agit-il du corol­laire « comm. » ou du finan­ce­ment, donc de la déci­sion? Dans tous les cas il est plus dif­fi­cile de trou­ver par­mi eux quelqu’un qui embrasse son fonc­tion­ne­ment sans réserve…

    Cela va peut-être vous sur­prendre, mais l’un de mes der­niers pro­jets tente d’offrir aux ONG (notam­ment locales) des solu­tions de fun­drai­sing éthiques et gra­tuites par le biais de leviers éco­no­miques alter­na­tifs (l’entrepreneuriat social en par­ti­cu­lier), car les pra­tiques actuelles en la matière me semblent être un véri­table scan­dale. Par exemple, ONG CONSEIL, lea­der fran­çais de la col­lecte de rue et par­te­naire pri­vé de bon nombre d’ONG, reporte lever 130 m Euros de dons pour un coût de 70 m Euros. Le fun­drai­sing (dont la com­mu­ni­ca­tion) pèse jusqu’à 20% du Compte de Résul­tat des grosses ONG. Je vous laisse devi­ner ce qui reste de la géné­ro­si­té de la per­sonne qui aura peut-être « retar­dé son métro » pour prendre le temps de don­ner ses coor­don­nées ban­caires (même si pour le coût, j’ignore si MdM uti­lise ce biais de col­lecte). Il y a bien d’autres exemples aus­si navrants.

    Voyez-vous, comme vous le sous-enten­dez, les 21% (2) de ces braves gens (dont je fais par­tie) qui ne tardent pas à la sta­tion de métro et ne parlent pas à ces V.R.P. « phi­lan­thropes » vêtus de cha­subles, ont peut-être des rai­sons bien plus per­ti­nentes que le métro à prendre … ou l’affiche aper­çue rapi­de­ment, entre celle du « soyez le plus beau avec le der­nier sham­poing qui mousse encore plus » et celle du « spec­tacle le plus abou­ti de Jene­sais­qui”. Par contre, je ne vois aucune démarche ana­ly­tique (étude de l’im­pact de MdM sur le ter­rain, KPI … ) et finan­cière qui étaye votre “alerte” ; quelques ques­tions posées (avec un léger pro­cès d’in­ten­tion, en par­ti­cu­lier au tra­vers de votre paro­die de comm.) mais sur­tout une vive et longue cri­tique de l’as­pect comm. de cette cam­pagne.

    La comm. … « Le pro­blème, c’est qu’on n’a jamais pu démon­trer, en plus de 50 ans de recherche empi­rique dans tous les labos de recherche en socio­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion du monde, le carac­tère “puis­sant” des médias ni de la publi­ci­té ». Pour­tant vous expri­mez en intro­duc­tion « (v)otre inquié­tude en décou­vrant la cam­pagne de culpa­bi­li­sa­tion » de MdM. Il me semble que vous avez donc l’intuition que le risque de culpa­bi­li­sa­tion est puis­sant ? Forts de votre exper­tise, ne ten­te­riez-vous pas d’universaliser votre propre sentiment/lecture ? Car cette appré­cia­tion dépend d’une infi­ni­té de fac­teurs socio-cultu­rels et éco­no­miques, n’est-ce pas ? Et les réac­tions inhé­rentes, éga­le­ment ?

    Par exemple, à mes yeux, la pho­to­gra­phie ne me parait pas si cho­quante (je la trouve même soft par rap­port à ce que je vois sou­vent…) ; c’est en tout cas une réa­li­té. Un fait. Comme vous le sou­li­gnez jus­te­ment, l’enfant en ques­tion ne sera pas néces­sai­re­ment aidé par l’action que per­met­tra de finan­cer cette cam­pagne (d’ailleurs, ladite action de MdM est-elle effi­cace? Est-elle per­ti­nente vis-à-vis du pro­blème sou­le­vé c.-à‑d. deve­nir des « enfants des décharges » … là, à mes yeux, cela aurait été un angle inté­res­sant… ), il ne tou­che­ra pas d’ailleurs de royal­ties sur ce cli­ché, mais au moins, sa condi­tion sera por­tée aux yeux d’un public qui a poten­tiel­le­ment bien plus de moyens (et de véhi­cules c.-à‑d. ONG, assoc., …) pour réagir ain­si qu’une base judéo-chré­tienne fer­tile (3) à cela. Per­son­nel­le­ment, je crois qu’il est par­fois sain de « vio­len­ter ain­si » nos com­pa­triotes, car oui, il y a matière à se sen­tir cou­pable / empa­thique (4) : cet enfant ne vit que de ce qu’on ne veut plus voir, ni avoir (c.-à‑d. les déchets). Il y a éga­le­ment ceux qui pro­duisent cer­taines de nos bas­kets (cf. com­men­taire plus haut ; comme quoi même pour l’a­chat, la tran­sac­tion nous engage un peu ?) Par­don­nez ces deux images d’Épinal : je vous laisse cepen­dant devi­ner au tra­vers, comme pour ces illus­tra­tions d’antan, quelques concepts plus pro­fonds qui s’y cache­raient.

    Pour autant, et j’a­bonde dans le sens de M. Car­bo, il faut à mes yeux pré­fé­rer sti­mu­ler l’empathie, d’a­bord.

    En conclu­sion, je suis navré de voir une telle éner­gie déployée pour dénon­cer une pseu­do­dé­rive de com­mu­ni­ca­tion (qui n’est fina­le­ment qu’un corol­laire du pro­blème), arguant ‑hypo­thé­ti­que­ment (5)- de son effet néfaste. Je regrette que cette force ne soit pas davan­tage cen­trée sur le fond dudit pro­blème : le finan­ce­ment de la phi­lan­thro­pie et son effi­ca­ci­té ; des expé­ri­men­ta­tions posi­tives qui sont aujourd’hui faites pour y remé­dier. De mettre en pers­pec­tive votre pro­pos avec les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les ONG pour être visibles et impli­ci­te­ment, pour se finan­cer. Au moins aurais-je été ravi (sin­cè­re­ment) de com­prendre vos recom­man­da­tions, s’agissant de la com­mu­ni­ca­tion à adop­ter dans le contexte actuel de la phi­lan­thro­pie et (encore une fois) de son finan­ce­ment. Est-il trop tard pour vous lire sur ce der­nier point ?

    Cela-étant ‑et c’est ma convic­tion, on devrait fré­quem­ment rap­pe­ler aux nan­tis que leur situa­tion ne sera jamais réel­le­ment durable avec une huma­ni­té qui compte en son sein, de plus en plus de va-nu-pieds. C’est éga­le­ment un sens pos­sible à don­ner au geste (et au mes­sage ?).

    Bonne conti­nua­tion,

    Éric

    P.S. Mes ami­tiés à votre admi­nis­tra­teur qui s’est si brillam­ment dis­tin­gué par sa par­tia­li­té et son pro­cès d’intention (pour­quoi réunir Paul & Éric, au juste?)… Le troll y a vu le regret­té Mas­toc dans la gloire du père Pagnol…

    Point de pro­cès d’intention, mais une camion­nette, c’est limi­té.
    D’accord avec vous : com­ment avancent-ils ce ratio ?
    Le don et… la culpa­bi­li­té, qui vient de loin ; au moins de la nais­sance du mono­théisme.
    Cha­cun son hypo­thèse sur l’ef­fet seul ou com­bi­né “Culpa­bi­li­té” Et/OU Empa­thie” (ou vice-ver­sa) que pro­vo­que­rait l’af­fiche, donc de son résul­tat (5)
    Si je com­prends bien la réponse de M. Babou et son cours magis­tral

    • 12 janvier 2016 à 13 h 39 min

      Je me suis lais­sé empor­ter et je le regrette, pré­fé­rant géné­ra­le­ment la réflexion au réflexe. Votre pre­mier com­men­taire était si pol­lué de per­si­flage que je ne me suis pas lais­sé de temps pour y répondre. Vos com­men­taires sui­vants sont un peu plus modé­rés.

      Une camion­nette c’est limi­té dites-vous. Nous étions orga­ni­sés en convoi de plu­sieurs dizaines de véhi­cules pour pou­voir pas­ser les fron­tières sans trop d’en­nuis. Cette “courte expé­rience” a duré huit ans, les deux pre­mières années pour des biens maté­riels, les sui­vantes pour des biens imma­té­riels tels que musique, théâtre, danse, pour l’ac­com­pa­gne­ment des désordres phy­siques et psy­cho­lo­giques pro­vo­qués par le conflit (viols, ampu­ta­tions, deuils, etc.). Cet accom­pa­gne­ment était mis en place par le Fes­ti­val de théâtre de Mos­tar (Mr Sead Dulič) dès 1997.
      J’ai vrai­sem­bla­ble­ment les pieds nicke­lés, mais que dire des pieds en or mas­sif que j’ai vu défi­ler pen­dant ces années; qui nous offraient une cen­taine d’eu­ros à la condi­tion que nous arbo­rions leur éten­dard ? Comme le coli­bri de la fable, nous avons fait notre part, une goutte cha­cun, mais tota­le­ment des­ti­née à ce feu, sans rien en retran­cher pour payer la com­mu­ni­ca­tion. Nous n’a­vons pas été pré­da­teurs de la misère afin de mon­trer notre “grand cœur”. Nous n’a­vons pas culpa­bi­li­sé les dona­teurs. Ces mil­liers d’a­no­nymes n’ont pas béné­fi­cié de leur béné­vo­lat, à part quelques entre­fi­lets dans les jour­naux locaux fran­çais qui saluaient leur dés­in­té­res­se­ment. Il a fal­lu votre com­men­taire pour que j’en parle sur ce blog.

      Quant au mas­sacre de la langue écrite, c’est pour moi très grave car il est révé­la­teur de la désin­vol­ture avec laquelle est trai­té le bien com­mun. La langue est le lieu de la com­pré­hen­sion, si nous ne la res­pec­tons pas, com­ment nous com­pren­drons nous ?
      Le public était entré dès qu’on avait ouvert les portes
      Le public était entré, des cons avaient ouvert les portes.

      Sur l’in­tel­li­gence, venant d’une famille d’a­nal­pha­bètes issue d’un vil­lage d’a­nal­pha­bètes, je suis d’ac­cord avec vous pour dire que l’in­tel­li­gence, tant céré­brale que sen­sible, n’est pas l’a­pa­nage des ins­truits. Je pense même que ce sont les ins­truits qui déclenchent les guerres, pas les pauvres. Les pauvres déclenchent des révoltes, vite matées par les ins­truits cupides.
      Je conti­nue mon acti­visme, mais pour des asso­cia­tions locales en Cen­tra­frique : un peu d’argent et des conseils tech­niques, ma san­té ne me per­met pas d’al­ler sur place.

  17. 12 janvier 2016 à 1 h 17 min

    Les notes :

    Point de pro­cès d’intention, mais une camion­nette, c’est limi­té.
    D’accord avec vous : com­ment avancent-ils ce ratio ?
    Le don et… la culpa­bi­li­té, qui vient de loin ; au moins de la nais­sance du mono­théisme.
    Cha­cun son hypo­thèse sur l’effet seul ou com­bi­né “Culpa­bi­li­té” Et/OU Empa­thie” (ou vice-ver­sa) que pro­vo­que­rait l’affiche, donc de son résul­tat (5)
    Si je com­prends bien la réponse de M. Babou et son cours magis­tral

  18. Igor Babou 12 janvier 2016 à 2 h 51 min

    @Eric

    Essayons de par­tir d’un autre pied, en évi­tant tout pro­cès d’in­ten­tion et tout éner­ve­ment. Vous dites :

    En conclu­sion, je suis navré de voir une telle éner­gie déployée pour dénon­cer une pseu­do­dé­rive de com­mu­ni­ca­tion (qui n’est fina­le­ment qu’un corol­laire du pro­blème), arguant ‑hypo­thé­ti­que­ment (5)- de son effet néfaste. Je regrette que cette force ne soit pas davan­tage cen­trée sur le fond dudit pro­blème : le finan­ce­ment de la phi­lan­thro­pie et son effi­ca­ci­té ; des expé­ri­men­ta­tions posi­tives qui sont aujourd’hui faites pour y remé­dier. De mettre en pers­pec­tive votre pro­pos avec les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les ONG pour être visibles et impli­ci­te­ment, pour se finan­cer. Au moins aurais-je été ravi (sin­cè­re­ment) de com­prendre vos recom­man­da­tions, s’agissant de la com­mu­ni­ca­tion à adop­ter dans le contexte actuel de la phi­lan­thro­pie et (encore une fois) de son finan­ce­ment. Est-il trop tard pour vous lire sur ce der­nier point ?

    Je recom­man­de­rais d’é­vi­ter de men­tir, tout sim­ple­ment. Men­tir au public en le culpa­bi­li­sant tout en dépen­sant des for­tunes en com­mu­ni­ca­tion, c’est insup­por­table quand on pré­tend don­ner des leçons de morale. Je dois être encore plus dino­sau­rien que vous : les men­songes du mar­ke­ting m’in­sup­portent. C’est sans doute pour cela que je suis deve­nu scien­ti­fique, et que j’ai défi­ni­ti­ve­ment et sans regret aban­don­né ma car­rière de men­teur pro­fes­sionnel de com­mu­ni­cant : la véri­té d’un énon­cé m’im­porte.

    Réflé­chis­sons ensemble à la situa­tion que pro­duit ces affiches. Ne regar­dez pas l’i­mage de l’af­fiche, mais pen­sez plu­tôt à la situa­tion empi­rique dans son ensemble : un pho­to­graphe pho­to­gra­phie une petite fille sur un tas d’im­mon­dices, puis cette pho­to atter­rit dans un cabi­net de com­mu­ni­ca­tion pari­sien (DDB Paris) qui choi­sit sans doute par­mi un ensemble de pho­tos celle la plus char­gée en pathos. Tout ça coûte une for­tune en concep­tion, en impres­sion, en dif­fu­sion. C’est ça, les faits. La petite fille a‑t-elle été secou­rue ? On n’en sau­ra rien. Le pho­to­graphe et DDB Paris lui ont-ils fait un contrat de ces­sion de ses droits à l’i­mage ? Une star du ciné­ma pren­drait une for­tune en droits à l’i­mage, et il y a des lois en France qui inter­disent de dif­fu­ser la pho­to d’une per­sonne sans son consen­te­ment. Mais on ne sait pas si cette petite fille ou ses parents ont signé un contrat de ces­sion de droits à l’i­mage, comme c’est la loi en France. On ne sait pas non plus si le pho­to­graphe a secou­ru cette petite fille, ou s’il a aidé le SDF à se rele­ver : s’a­git-il vrai­ment d’un SDF ? Là aus­si, on pour­rait avoir de sacrées sur­prises croyez-moi… Qui est cette per­sonne ? Com­ment pou­vons-nous savoir s’il s’a­git bien d’un SDF, dans un contexte où le men­songe règne en maître puis­qu’il s’a­git de mar­ke­ting ?

    On sait en revanche que tout ça a cou­té une for­tune à MdM. Et sur ces bases, on accuse le public qui galère en métro de ne pas dépen­ser quelques euros pour sou­te­nir cette petite fille ? Mais c’est juste dégueu­lasse comme pro­cé­dé ! Parce que ces mêmes gens qui galèrent en métro ont peut-être don­né à des ONG avant de se faire insul­ter ain­si. Moi, j’ai don­né à des ONG durant des années, et je me fais insul­ter tous les jours par des com­mu­ni­cants en pre­nant le métro. Mais eux, ces com­mu­ni­cants, où sont-ils ? Quel est leur salaire ? Contri­buent-ils à la réduc­tion de la pau­vre­té par leur tra­vail ? Non, car le tra­vail d’un publi­ci­taire est jus­te­ment de créer de faux besoins pour des per­sonnes qui ont peu d’argent : il s’a­git de faire dépen­ser ceux qui ont le moins pour que ceux qui ont le plus s’en­ri­chissent encore, et que les com­mu­ni­cants pré­lèvent leur marge au pas­sage. C’est ça, la pub, rien d’autre : un men­songe géné­ra­li­sé, et le pire, c’est que c’est inef­fi­cace (voir mon “cours” plus haut). En revanche, ça nous habi­tue à ce que plus rien ne signi­fie quoi que ce soit : tout et son contraire peut être dit. L’a­mour c’est la haine, la géné­ro­si­té c’est l’égoïsme, l’es­poir c’est le déses­poir, etc. Je le sais, j’ai été publi­ci­taire : mon métier, c’é­tait de men­tir et d’ha­bi­tuer le monde au men­songe. Encore ne l’ai-je pra­ti­qué que peu de temps ce métier, et à une échelle sans com­mune mesure en termes d’i­gno­mi­nie par rap­port à cette cam­pagne-là.

    Que ça rap­porte plus que ça ne coûte ne compte pas et ne peut pas ser­vir d’ar­gu­ment : on n’en sait rien, déjà, dans la mesure où pour le savoir, il fau­drait que MdM pro­duise ses bilans et ses dépenses de com­mu­ni­ca­tion en toute trans­pa­rence.  Quand on exige une éthique de la part du public, ce serait la moindre des choses que de s’ap­pli­quer à soi-même cette éthique. Une publi­ci­té éthique aurait ain­si com­por­té les textes sui­vants :

    21% des per­sonnes sol­li­ci­tés ne peuvent pas aider cette petite fille… mais nous avons dépen­sé tant de mil­liers d’eu­ros pour la pho­to­gra­phie, tant de mil­liers d’eu­ros pour l’im­pres­sion, tant de mil­liers d’eu­ros en salaire de gra­phistes, tant de mil­liers d’eu­ros en droits d’au­teurs, tant de mil­liers d’eu­ros pour la fille de Luchi­ni et pour l’é­quipe de réa­li­sa­tion du clip vidéo, tant de mil­liers d’eu­ros pour les pas­sages du clip en ciné­ma ou en TV, etc., et cet argent n’ai­de­ra pas la petite fille que nous vous deman­dons d’ai­der en vous trai­tant de sales égoïstes” : faites ce que nous disons, mais pas ce que nous fai­sons, en somme !

    MdM et DDB Paris ont mis en scène la misère pour faire de l’argent, c’est ça la situa­tion dans toute sa tri­via­li­té. Il ne s’a­git pas d’une lutte contre la misère : mais de la mise en scène de la misère à des fins éco­no­miques, et cela sur la base d’une dénon­cia­tion de celles et ceux qui n’y peuvent rien, les membres du public, dési­gnés comme égoïstes. Mais les égoïstes, ce sont les com­mu­ni­cants qui ont réus­si à vendre cette cam­pagne à MdM, en s’ap­puyant sur les pos­tu­lats infon­dés et idéo­lo­giques que j’ai expo­sés plus haut.

    Je sais bien que MdM fait un réel tra­vail huma­ni­taire, et nous ne l’a­vons pas remis en cause. Et comme beau­coup de gens je donne à des ONG. Mais jamais je ne don­ne­rai un cen­time à MdM après cette cam­pagne : ça aus­si, c’est un effet dont je suis cer­tain qu’il est res­sen­ti par d’autres. Déjà plus de 160 signa­taires à notre lettre ouverte, alors que pour évi­ter d’être nous-mêmes pris dans le jeu de ce que nous dénon­çons, nous avons pré­fé­ré gérer nous-mêmes la péti­tion plu­tôt que de pas­ser par des boites comme Change.org ou Avaz, car nous avions de gros doutes quant à l’é­thique de ces ser­vices de péti­tion en ligne qui ali­mentent le cha­ri­ty busi­ness tout en s’en nour­ris­sant : autre­ment dit, nous avons pré­fé­ré ris­quer de perdre en visi­bi­li­té pour notre lettre ouverte plu­tôt que de faire dans la com’ payante ou non éthique. Ces 160 signa­tures (qui auraient été plu­sieurs mil­liers si on avait uti­li­sé les ser­vices de Change.org) sont un indice que notre exi­gence d’é­thique a visé juste, et qu’en dehors des quelques com­mu­ni­cants qui s’ex­ta­sient sur les réseaux sociaux en se pâmant devant l’es­thé­tique si “détour­née” et si “pro­vo­ca­trice” de cette publi­ci­té (véri­fiez sur le net, je n’exa­gère pas), il y a encore des gens pour qui le  sta­tut de la véri­té importe.

    Ensuite, si vous esti­mez impor­tant d’a­bor­der le thème de l’é­co­no­mie de l’hu­ma­ni­taire, hé bien faites-le ! Nous esti­mons impor­tant de dénon­cer les men­songes du cha­ri­ty busi­ness et nous le fai­sons sans nous épar­piller, sur la base des domaines que nous maî­tri­sons à peu près. Mais si vous le sou­hai­tez, expo­sez ici-même vos pro­po­si­tions en termes d’é­co­no­mie de l’hu­ma­ni­taire, faites-en un billet, et on en dis­cute, pas de pro­blème, avec joie même. Mais vous ne pou­vez pas nous dic­ter ce que devrait être le seul sens du tra­vail cri­tique à mener autour des ONG : cha­cun a bien le droit de tra­vailler spé­ci­fi­que­ment son domaine, et il se trouve que le notre c’est la com­mu­ni­ca­tion et la cri­tique du débat public, pas l’é­co­no­mie.

    Pour le reste, j’a­voue ne pas bien com­prendre vos autres argu­ments car je ne sai­sis pas à qui vous répon­dez, ni à quoi : pou­vez-vous pré­ci­ser vos remarques en citant pré­ci­sé­ment des élé­ments du texte ini­tial ? Sinon on va rapi­de­ment tour­ner en rond.

  19. 12 janvier 2016 à 19 h 48 min

    Je viens de rece­voir un mail de MdM. Pour faire un don. J’ai fait un don. Dix euros.

    Coïn­ci­dence ou cor­ré­la­tion ?

  20. Joëlle Le Marec 13 janvier 2016 à 9 h 34 min

    Un petit mot à pro­pos de deux choses dans votre post Eric, même si je ne sais pas si on peut vrai­ment chan­ger d’a­vis les uns les autres

    Vous dites : ” j’abonde dans le sens de M. Car­bo, il faut à mes yeux pré­fé­rer sti­mu­ler l’empathie, d’abord”. On ne peut pas pro­duire indus­triel­le­ment l’empathie par des pro­cé­dés en tout cas pas long­temps. Comme je disais plus haut, je suis très pré­oc­cu­pée par le fait que les ado­les­cent ne croient pas en ce qu’ils ont sous les yeux. La plu­part des images sont fabri­quées pour­quoi cette image de tel drame ne le serait-elle pas? Si on consi­dère qu’on peut pro­duire de quoi sti­mu­ler l’empathie, on contri­bue à leur don­ner rai­son et à les perdre quand ils doutent de toute infor­ma­tion au motif qu’elle est des­ti­née à ser­vir des inté­rêts.

    • Igor Babou 13 janvier 2016 à 10 h 30 min

      J’ai l’im­pres­sion qu’une par­tie du pro­blème est que pour les ques­tions de com­mu­ni­ca­tion, tout comme pour la plu­part des ques­tions à carac­tère social, le sens com­mun paraît géné­ra­le­ment être suf­fi­sant pour “rai­son­ner” sur tel ou tel  cas. Dans la mesure où l’on baigne dans une idéo­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion qui est deve­nue une sorte de dogme, de croyance, de reli­gion, et que cette reli­gion de la com­mu­ni­ca­tion occupe chaque ins­tant de nos vies et presque chaque cen­ti­mètre car­ré de nos uni­vers visuels quo­ti­diens (dans la rue, cher­chez les rares espaces non colo­ni­sés par la publi­ci­té…), tout se passe comme si la com­mu­ni­ca­tion était deve­nue une évi­dence, quelque chose qui allait de soi, au même titre que le lan­gage. Sauf qu’on apprend à par­ler, à écrire, avec la gram­maire, le dic­tion­naire, l’or­tho­graphe, et toutes les méthodes qui vont avec. Mais pas avec la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­nelle qui ne fait l’ob­jet que de très peu d’in­ter­ro­ga­tion cri­tique à l’é­cole, ou du moins pas assez, et pas avec les bonnes réfé­rences ni avec des spé­cia­listes de la ques­tion : s’il y a, dès le col­lège, des dis­ci­plines qui prennent en charge l’ap­pren­tis­sage des langues (et même dès la mater­nelle en fait, mais là ce ne sont pas des spé­cia­listes d’une dis­ci­pline), il n’y a pas l’é­qui­valent pour la com­mu­ni­ca­tion : je le sais pour avoir for­mé, durant des années, des per­son­nels édu­ca­tifs à l’a­na­lyse des médias et de la com­mu­ni­ca­tion. C’est un véri­table pro­blème, et notre édu­ca­tion est tel­le­ment mal faite de ce point de vue qu’elle oriente soit vers une croyance aveugle dans les bien­faits de la com­mu­ni­ca­tion, soit au contraire vers des cri­tiques sou­vent som­maires et peu infor­mées des avan­cées théo­riques et empi­riques, car les seuls spé­cia­listes de la recherche sur la com­mu­ni­ca­tion sont à l’u­ni­ver­si­té. Dans cette affaire de MdM, le sens com­mun sert de balise, et non la réflexion cri­tique étayée par des obser­va­tions concer­nant, par exemple, le public : on nous oppose ain­si la néces­si­té de fabri­quer de l’empathie, ou celle de pro­mou­voir la cha­ri­té, sans prendre en compte les décen­nies d’a­na­lyse cri­tique des effets (ou de l’ab­sence d’ef­fet) de la com­mu­ni­ca­tion. Que faire face à ce qui est deve­nu la reli­gion du siècle ? D’ailleurs, les fon­da­men­ta­listes de tous bords sont aus­si des grands ama­teurs de com­mu­ni­ca­tion, même les dji­ha­distes, qui remettent en cause tous les acquis de la moder­ni­té, sauf la com­mu­ni­ca­tion pro­fes­sion­na­li­sée et ses tech­niques. De telles alliances devraient nous inter­ro­ger plus.

    • 13 janvier 2016 à 12 h 20 min

      Igor

      Joëlle
      http://indiscipline.fr/members/olivierjmchantraine/
      La com­mu­ni­ca­tion, telle qu’elle est pra­ti­quée, est une mani­pu­la­tion de nos esprits. Elle ne sert pas le bien com­mun mais le bien de quelques uns. Pav­lov avait décou­vert une par­tie du “pour­quoi ça marche”, mais les domi­nants savaient depuis long­temps “com­ment ça marche”. Même pas besoin de l’hyp­no­pé­die d’Or­well, nous inté­grons les concepts viciés en plein état de veille.
      C’est la rai­son qui m’a fait poser mes hypo­thèses dans le billet “Spec­ta­teur ?”. Pour­quoi un texte mani­pu­lé par un met­teur en scène et par des inter­prètes nous convainc ou non ? Ces allers et retours qui vont des mots à l’é­mo­tion, de l’é­mo­tion aux mots, et qui génèrent les mots avec les­quels nous pen­sons et inter­pré­tons le monde. Nos esprits sont rem­plis de prêt à pen­ser et de prêt à par­ler qui nous sont four­nis par les mes­sages que nous rece­vons de la part des com­mu­ni­cants aux ordres des domi­nants. Je pense que le théâtre antique est un pré­cur­seur de ce que nous appe­lons com­mu­ni­ca­tion.

       Sha­kes­peare :
      “Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.”“Comme il vous plai­ra”.
      “C’est un récit conté par un idiot, plein de son et furie, ne signi­fiant rien.” “Mac­beth”.

       

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