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Lettre ouverte à Médecins du monde. Le marketing jusqu’à la nausée


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Avertissement : la légende « 20% des ONG caritatives… », est un détournement  de la campagne originelle. Elle est destinée à retourner à l’envoyeur l’interpellation adressée « 20% des personnes sollicitées ».

Ce texte sera déposé en version papier auprès de Médecin du Monde Paris. Si vous souhaitez vous y associer, un formulaire de pétition (gérée par Indiscipline) est disponible à la fin de ce billet. Il adresse automatiquement le texte de la pétition à l’adresse suivante : ile-de-france@medecinsdumonde.net

Auteurs et premiers signataires :

  • Joëlle Le Marec, professeur des universités, université Paris-Sorbonne (GRIPIC, EA 1498), membre de l’International Council Of Museums
  • Igor Babou, professeur des universités, université de La Réunion (LCF, EA 4549), membre de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française
  • Olivier Chantraine, professeur des universités émérite, université de Lille 3 (GERiiCO, EA 4073), Vice-Président du Comité de Recherche « Sociologie de la communication, la connaissance et la culture » de l’Association Internationale de Sociologie

***

ads-and-more-medecins-du-monde-noexcuses-1Médecins du Monde, nous vous écrivons pour vous exprimer notre surprise, et notre inquiétude en découvrant la campagne de culpabilisation qui s’affiche aujourd’hui dans le métro parisien, relayée par un clip publicitaire diffusé dans les salles de cinéma.

Cette campagne exploite, par l’affiche, l’image d’enfants et d’adultes dont vous vous faites les porte-parole et qui sont mis en scène dans des images de situations tragiques : dénuement, ruines, noirceur, misère. Le clip publicitaire pousse plus loin la mise en scène de la culpabilisation, prétendant que les réponses évasives faites aux agents commerciaux de vos campagnes de collecte correspondraient à un refus d’assistance à personne en grande misère. De ce fait, c’est vous qui adressez fictivement ces paroles à des représentants de la grande pauvreté alors qu’elles ne leur ont jamais été adressées en réalité.

Cette campagne est juste ignoble, pour toutes les parties concernées. Quels sont ces 20 % de refus (ou 21 % ou 23 % selon les affiches) qui sont dénoncés comme étant le résultat d’une lâcheté déguisée en excuse (manque de temps, etc.) ? Oui : des personnes que vous contactez par téléphone peuvent vous éconduire, ça nous arrive, puisque nous recevons désormais plusieurs coups de fil par jour de toutes sortes d’organismes qui ont revendu leurs fichiers les uns aux autres et utilisent tous les mêmes techniques de marketing (banques, ONG, etc.). Ces personnes, interpellées d’autorité, donnent le type de raison polie qui fait garder la face à tout le monde. Des ethnologues et des psychologues ont travaillé depuis longtemps sur ces situations. Des manières ordinaires de se dégager de situations de communications subies, sont ici affichées et spectaculairement reliées à l’image d’un individu souffrant : ces personnes qui se défilent laisseraient cet enfant, cette victime, à leur misère objectivée par le cliché photo ou la vidéo.

Or, ces réactions n’ont strictement rien à voir avec la petite fille ou la victime à l’arrière-plan de l’affiche. Les personnes sollicitées, par téléphone par exemple, n’ont eu aucun contact avec les victimes photographiées, mais elles en ont un, direct, avec un agent salarié ou vacataire recruté par un service spécialisé de votre organisation. Si les ONG caritatives font exactement le même type de démarchage avec exactement les mêmes stratégies de marketing que n’importe quelle entreprise, pourquoi voudraient-elles que le sollicité réagisse de manière différenciée et fasse soudain abstraction des médiations du marketing et de la communication pour se sentir relié directement à la victime ? Nous savons que pour les professionnels du marketing, Médecins du monde n’est pas un groupe de médecins qui s’occupent des souffrants, mais une marque, gérée par des personnes qui collectent de l’argent mais qui ne voient jamais le travail de ces fameux médecins.

Non, le public que vous mettez en scène ne refuse pas d’aider cette petite fille ou cet homme car tel n’est pas l’enjeu du coup de fil qu’ils reçoivent de la part de sous-traitants travaillant indifféremment pour n’importe quel type de marque. Présenter les choses ainsi est faux. Vous contribuez ce faisant à un état de mensonge sur les liens sociaux. Vous cédez à la tentation commune aux politiciens professionnels et aux professionnels de la communication : s’arroger un rôle de rééducation morale d’une population jugée toujours défaillante, égoïste, indifférente, jamais assez travailleuse, jamais assez consommatrice, jamais assez donatrice, jamais assez solidaire, jamais assez sensible à l’injonction.

Non, Médecins du Monde n’a pas de « droit » ou d’exclusivité sur une pratique généreuse de la médecine et/ou de la solidarité avec les populations amalgamées dans vos images pieuses et ce n’est certainement pas à l’agence de communication qui travaille pour cette ONG de nous faire la morale. Cette agence – DDB Paris – travaille par ailleurs pour enrichir bien d’autres entreprises, dont des multinationales qui contribuent à des situations d’exploitation et de misère. Par  contre, cette campagne jette le trouble sur la maîtrise par Médecins du Monde de sa propre action. Celle-ci ne se résume pas à ce que font les médecins et tous les agents sur le terrain. Si l’association perd à ce point la maîtrise de sa communication, entièrement déléguée à une entreprise de communication qui ne se préoccupe que de son propre enrichissement et de celui de ses clients, qu’est-ce qui peut nous assurer qu’elle garde la maîtrise de ce qu’elle fait dans le domaine caritatif ? Médecins du Monde est-elle maître du type de médecine qu’elle pratique ? Qui définit des orientations et traite des questions telles que : quels médicaments avec quels coûts et profits ? Quelles politiques mises en œuvre pour quelles relations prestataires/bénéficiaires d’aide et de soin ? Dernière chose, à propos des personnes photographiées pour votre campagne : qui sont-elles, savent-elles où elles sont ainsi exposées ? Comment se sont déroulées les réunions pour les choisir ? Dans quels, bureaux avec quels consultants payés pour choisir l’image qui culpabilisera le plus le destinataire ? Nous pensons que vous faites erreur avec cette campagne qui inspire du dégoût. Il s’agit d’une campagne de mépris qui ne fait que légitimer la démarche professionnelle du marketing par la stigmatisation de destinataires coupables d’être indociles et incrédules.

C’est pourquoi nous vous demandons de mettre fin à cette campagne de communication mensongère. Nous vous mettons par ailleurs au défi, publiquement, de présenter l’intégralité de vos budgets publicitaires pour cette campagne : budget de DDB Paris, salaire ou droits d’auteur versés au photographe, salaires des employés de votre ONG affectés à la gestion de cette campagne, impression des affiches, diffusion des affiches dans toute la France, salaires versés à l’équipe de réalisation du clip vidéo et à sa réalisatrice (Emma Luchini), frais de diffusion sur Internet et dans tous les médias où le clip a été diffusés, frais de gestion de l’ensemble de la campagne. Ainsi seulement nous pourrons voir qui, du public que vous insultez sur vos affiches et dans votre clip ou de votre propre organisation, est le moins généreux à l’égard des plus démunis de la planète.

Cette lettre sera diffusée sur Médiapart, sur Indiscipline.fr, et sur les réseaux sociaux.

Recevez l’expression de nos sincères salutations.

Joëlle Le Marec

Igor Babou

Olivier Chantraine

Parodies (cliquez sur les images pour les agrandir) :

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Lettre ouverte à Médecins du monde

  

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    45 réponses “Lettre ouverte à Médecins du monde. Le marketing jusqu’à la nausée”

    1. 22 décembre 2015 à 21 h 39 min

      J’ai déposé ce texte sur mon blog sur Mediapart.

      Il est probable qu’il y aura de la bagarre dans les commentaires…

      Je peux suivre à peuples, mais je ne suis pas chez moi cette semaine… Pensez donc à aller mettre votre grain de sel…

      • Igor Babou 22 décembre 2015 à 21 h 47 min

        Merci Olivier. Mon compte n’est plus actif chez Médiapart, mais j’irai voir ce que donne la bagarre…

      • 23 décembre 2015 à 19 h 38 min

        Un premier troll est arrivé sur MdpT… Pas très discret, abonné du jour, aucun élément de présentation, un seul commentaire à son actif… C’est à dire une dizaine de lignes pour nous accuser de manquer au devoir de solidarité et annoncer, comme si ça nous répondez … qu’il va faiire un don sur internet…

    2. Al Ceste
      22 décembre 2015 à 23 h 16 min

      édith

    3. Igor Babou 23 décembre 2015 à 0 h 08 min

      Si vous ne voyez pas votre signature apparaître, il faut peut être re-signer, car le logiciel est un peu lent à la détente : au début, j’avais laissé l’option d’envoi d’un mail de confirmation, mais il me semble que ça dysfonctionne (et en plus, il y a de fortes chances que le mail arrive dans votre boîte à spam). Je viens donc d’annuler cette fonction, et maintenant les signatures s’affichent directement, sans confirmation. J’indique cela, car contrairement à ce qui est visible ce soir, il y a beaucoup plus de signatures que celles affichées (je les vois dans le back office du site, mais pas en bas de ce billet…)

    4. 24 décembre 2015 à 18 h 43 min

      Sur médiapart un contradicteur apporte  » l’info » que DDB a travaillé à titre gratuit et prétend ainsi rectifier nos infos erronnées. Je lui ai fait une première réponse, recadrant quel est le sujet de notre lettre, à savoir cette campagne et non son financement…

      • Al Ceste
        25 décembre 2015 à 17 h 27 min

        J’ai vu ce « nouvel abonné ». Je lui ai mis une petite claquette.

      • Igor Babou 27 décembre 2015 à 21 h 59 min

        J’ai vu ta réponse, Olivier, et l’ai trouvée très bien. J’ajouterai deux choses :

        • On retrouve dans la critique de ce contradicteur la sempiternelle attaque poujadiste à l’égard des universitaires. On peut au moins répondre que, contrairement aux journalistes dont il cite en exemple le travail empirique de vérification des faits (rions…), en tant qu’universitaires nous trois, co-signataires de cette lettre, avons mené et pour certains continuons à mener des recherches sur les phénomènes de communication, sur les ONG et leur fonctionnement (là, je parle pour moi), ou que nous avons dans notre entourage immédiat des collègues qui travaillent sur la publicité, et qu’on ne peut guère, en conséquence, nous taxer d’amateurisme en ce domaine. Par ailleurs, en tant qu’ancien photographe de publicité, j’ai connu d’assez près les pratiques des agences, c’est le moins que je puisse dire… Je suis bien content d’avoir quitté ce monde-là (sans aucun regret) il y a plus de 15 ans, mais j’y ai au moins appris qu’une campagne coûte très cher, et pas seulement en termes de « création » par l’agence.
        • Ce qui amène directement au deuxième point : l’argent. Même si ce n’est pas l’argument central de notre critique de Médecin du Monde, la réponse au contradicteur de Médiapart est simple. En effet, que DDB Paris ait travaillé gratuitement pour MdM ne change absolument rien à l’affaire. Des salariés de l’agence de communication ont été utilisés pour un travail qui a mobilisé une masse salariale. La petite fille ou les gens en détresse montrés sur les affiches n’ont pas reçu le montant de cette masse salariale qui a été, de ce fait, détournée de l’objectif caritatif revendiqué : si MdM et/ou DDB Paris s’appliquait les exigences de générosité dont les affiches dénoncent l’absence chez les publics, il aurait tout simplement été plus utile de verser cette masse salariale à ces gens, photographiés complaisamment dans les affiches, et dont rien ne nous dit qu’ils auront, concrètement, bénéficié de la campagne. Ensuite, que DDB Paris ait travaillé « gratuitement » n’enlève rien à l’ampleur des fonds mobilisés pour la campagne de diffusion elle-même (des affiches en 4×3 dans toute la France, des spots vidéo dans tous les cinémas de France, etc.). Et on ne sait rien (mais on l’imagine aisément…) du salaire d’Emma Lucchini, ni de l’ensemble de l’équipe de réalisation du clip (acteurs, machinistes, chef opérateur, scripts, scénaristes, etc.), de la location du matériel de tournage, des lieux de tournage, etc. Tout cela a eu un coût considérable, et on le sait d’autant mieux quand, comme Olivier Chantraine, Joëlle Le Marec, ou moi-même, on a travaillé dans et/ou sur la communication professionnelle.

        Dernier point : déjà plus de 100 signatures en quelques jours (le tout en pleine période de Noël, et sans passer par un site de pétition), et dans tous les commentaires lus sur Médiapart, une seule critique, visiblement issue d’une personne qui s’est abonnée spécialement pour répondre à cette lettre ouverte, comme par hasard, et en utilisant la même rhétorique que la campagne elle-même (appel final à la générosité). Bref, cette critique est isolée, suspecte et infondée. En revanche, je vois beaucoup d’approbation à l’égard de notre démarche : merci aux signataires ! Et on attend toujours la réponse de Médecins du Monde. Mais je suppose que là, tout de suite, ils ont plus urgent à faire : leur campagne de com’ se poursuit…

    5. 27 décembre 2015 à 21 h 31 min

      La cupidité est à l’aise partout. Là, Coco, y’a un créneau ! On peut se faire des golden balls !

    6. 28 décembre 2015 à 2 h 18 min

      Lettre intéressante et bien écrite. En effet la culpabilisation est un très mauvais choix de communication, même si parfois je peux comprendre la frustration de certains bénévoles. Mais d’une, les gens n’ont aucune obligation, contribuer doit être un choix libre. Et ensuite, bon nombre des « récolteurs » sont insupportables, et rares sont les bénévoles engagés. La plupart sont simplement des commerciaux rompus aux techniques de toute marque.

      Par contre que MDF utilise un gros budget communication n’est pas un problème, puisqu’à partir de ce budget ils sont censés récolter plus de dons. Donc ce ne sont pas des dépenses retirées d »aides éventuelles, mais des dépenses allouées pour générer encore plus d’aides. Enfin en théorie. Sauf que là oui, le choix de communication est maladroit, déjà utilisé par d’autres alors que ça a engendré les mêmes réactions.
      Ils ont voulu se servir de la période de Noël pour l’appitoiement. C’est basique, ça joue à fond sur le pathos, et donc bye bye la réflexion.
      Une lettre méritée

      • 28 décembre 2015 à 16 h 10 min

        Il me semble que cette question du « budget communication » peut effectivement, dans un premier temps, être considérée de la manière dont vous l’exposez. Une sorte de « ‘passage obligé » par la dépense publicitaire et de communication pour … récolter « plus ».

        C’est sans doute ce que les agences de publicité ont fort intérêt à ce que leurs clients le croient.

        On peut pourtant repérer quelques aspects qui viennent compliquer cette façon de voir les choses.

        Il est à peu près certain que chacun a un budget « don », peut-être pas conçu consciemment et explicitement comme tel, mais en tout cas déterminé par ses capacités financières et sa trésorerie d’une part, son système de valeur d’autre part…

        La masse financière mobilisable par l’ensemble du système caritatif et « humanitaire », qui passe après les prélèvements obligatoires ou consentis (impôts, contributions aux cultes religieux, cotisations associatives, redistribution par solidarité familiale, professionnelle, rémunérations euphémisées des services publics aux foyers – ramassage de déchets, poste,  pompiers …) est donc un pactole fini et défini.

        Le problème des porteurs des diverses causes, ou celui des consortiums bénéficiant d’une accréditation d’intérêt public multicauses et constituent des capitaux pouvant être mobilisés selon les « urgences » dont ils financent la prise en charge est celui de la répartition de ce pactole.

        Pour récolter la part attendue, il faut, outre l’action humanitaire elle-même, vendre du discours et des images, de la « communication », de la pub ». Vendre de la bonne conscience, du sens commun ou aussi du divertissement, quelquefois du « beau » …

        Ce n’est en effet, de plus en plus, que la campagne, la prestation de divertissement ou d’éducation morale fournie en plus, qui permet de différencier au sein d’une solidarité indifférenciée, et même opaque.

        C’est à ce niveau qu’intervient le détournement publicitaire. D’une part, il s’agit d’une activité parasite, qui s’octroie une part non négligeable du budget « solidarité-charité » de l’ensemble des donateurs sans modifier en rien ce qui sera effectivement offert aux « bénéficiaires » explicitement destinataires des dons …D’autre part il s’agit d’une activité de formatage idéologique et morale du public qui se légitime et se finance par surcroît, qui, pour parler cru se « paient sur la bête »…

        Inutile de revenir sur le caractère fictif de la « gratuité » de certaines campagnes … Celles-ci ne résidant que dans l’absence de facturation à la marque caritative promue, les bénéfices de la campagne pour les agences prestataires venant par ailleurs, après coup et bien plus profitables, notamment car hors-fisc…

        Un dernier aspect mériterait une analyse économique fouillée. Par les « déductions fiscales » accordées par l’Etat, les dons sont en fait une fiscalité concédée à perception privée… Cela contient l’idée que le secteur des ONG et autres institutions privées d’intérêt public, serait mieux à même que l’état d’utiliser l’argent des contribuables…

        Il faudrait évaluer un jour l’impact réel de cette réorientation des flux financiers sur la recherche biologique, biochimique et médicale, sur la santé publique et l’alimentation, sur l’intervention humanitaire internationale …

        En tout cas les seuls bénéficiaires évidents et surs des campagnes de pubs humanitaires sont ceux dont c’est le métier de faire ces campagnes…

         

         

         

         

         

        • VICTORIA ABRAHAM
          28 décembre 2015 à 21 h 46 min

          Effectivement Olivier, je vous rejoins vous, aussi bien qu’Igor, Al Ceste et tous: la culpabilisation est ce qu’emploi les « lobbies » pour atteindre des buts et là, en occurrence, me paraît à la fois frauduleux et injuste. Cette méthode de culpabiliser, d’amadouer, et de se servir du malheur d’autrui est injuste quand il s’agit des ONG, dans la mesure où ces organismes sont pour la plupart subventionné que par le peuple. Pointer du doigt celui qui leur fait vivre et utiliser des images de la souffrance de l’autre pour atteindre « des résultats »?, n’est pas indiqué pour un hôpital qui se veut juste, impartial et non matériel.

          Il fut un temps, un temps…des personnes comme Christophe, voué au MDM ont donné leurs vies au Rwanda au nom de MDM.

          Bravo Messieurs pour votre prise de position courageuse.

      • 29 décembre 2015 à 10 h 02 min

        Je me demande si cette campagne n’est pas directement en lien avec ce que montrent nos sociétés de leurs capacités de réaction face aux drames humains.  En effet, pendant plusieurs mois, les médias nous expliquaient -faisant surtout appel à notre raison- le drame des migrants, les bateaux qui coulent, ces hommes, femmes, enfants qui mourraient noyés. Rien n’y a fait. Puis est parue cette fameuse photo du corps d’un enfant échoué sur une plage. Photo qui ne faisait pas appel à notre raison, mais à nos émotions. Et c’est tristement ça, l’appel à nos émotions, qui a enfin permis une prise de conscience des populations et des gouvernements (finalement prise de conscience très relative…). Il semblerait qu’une majorité de personnes ne parviennent pas à penser les drames humains et ont besoins d’être « touchés » pour réagir. C’est sans doute à eux que s’adresse cette honteuse campagne de publicité. Au lieu de contribuer à informer et faire réfléchir les gens, elle s’engouffre dans leurs faiblesses…

        • Joëlle Le Marec 29 décembre 2015 à 13 h 30 min

          Je me demande si c’est  cette photo a  vraiment eu un tel rôle ou bien si les gens de médias, bourrés d’idées reçues sur ce que pensent les gens en général, n’ont pas projeté complètement, parce qu’eux-mêmes ont réagi énormément à la fois à cette image et au fait que les autres professionnels des autres médias s’y intéressaient, ce qui conduit ensuite les politiques à penser que « les gens » ont réagi (à travers les médias). Je pense qu’il y a véritablement un effet d’optique, avec les médias, l’agenda médiatique, les préjugés des professionnels de la communication et la foi des politiques dans le fait que les médias sont la société : ils réussissent à donner l’impression qu’ils sont en phase avec un état des opinions ou des réactions alors qu’ils s’ébattent en circuit fermé, spectaculairement. Je pratique énormément l’enquête, sur les pratiques, tant mieux pour moi car ce que j’observe et ce que j’entends n’a strictement rien à voir avec ce que sont supposer penser et croire les gens, le public, la population. Pour moi il y a un écran de clichés et de préjugés incroyablement opaque, silicifié, incroyablement dangereux, qui donne l’illusion d’une sorte de bêtise « des gens », bêtise utile et nécessaire au fonctionnement des médias classique et du politique simpliste. Pourtant, les chiffres d’affaire des médias classiques ne cessent de s’effondrer, inexorablement, et il faut des shoots d’émotions toujours plus fortes toujours plus grossières, pour tenter de rattraper l’attention. En attendant, la population reste une énigme, nous ne savons pas si ce que nous pensons ou ressentons est partagé et par qui, nous sommes bombardés de stimulations médiatiques qui nous font bien sûr quelque chose, mais quoi au juste?

          • Igor Babou 29 décembre 2015 à 15 h 05 min

            Bien d’accord avec cette idée d’un fonctionnement médiatique en circuit fermé, à base de stéréotypes grossiers, qui est confondu (sans doute volontairement) avec l’opinion. C’est sans doute d’autant plus fort qu’en France, le journaliste, par tradition et parce qu’il se prend pour un « intellectuel », ne pratique pas l’enquête de terrain : Max Weber le notait déjà en… 1910 ! ( voir ici : http://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1992_num_10_51_1928). Il notait la différence, déjà présente, entre la presse anglo-saxonne (plus portée sur l’enquête et la vérification) et la presse française (plus attentive à l’élaboration de commentaires sur l’actualité). C’est le drame des métiers du journalisme en France, et des calamiteuses formations aux journalisme, qui, malheureusement, (dé) forment intellectuellement des tas de jeunes en privilégiant l’aspect « littéraire » au détriment de la formation à l’enquête, qui est négligée. Du coup, le fonctionnement en circuit fermé dont tu parles, avec la confusion entre opinion des gens et opinion des journalistes et des politiciens, est devenue structurelle, car elle s’acquière sous forme d’habitus dans les formation au journalisme. Au lieu de former les futurs journalistes à comprendre la société, et même à transformer leur futur métier pour qu’il s’inscrive dans une éthique du débat public, on les forme à être adaptés au marché de l’information, c’est à dire à être aliénés par les idéologies marchandes des patrons de presse. Je vis très mal cela car j’interviens moi-même dans des formations au journalisme, et je ne peux que constater que les cours à tonalité critique que je donne à ces futurs journalistes et communicants n’ont que peu d’impact sur leur pensée et leur pratique, car une fois mes cours terminés, ils sont immédiatement pris en charge, idéologiquement, par des professionnels de la profession qui leur font bien comprendre que les théories critiques n’ont aucun intérêt et que s’ils veulent un job, il faudra qu’ils se plient aux exigence du marché de l’information et de la communication, et que donc ils abandonnent toute éthique du débat public.

          • 29 décembre 2015 à 21 h 26 min

            Merci de souligner ce fonctionnement des médias qui en effet n’est sans doute pas le reflet de l’opinion. Cependant, même s’il s’agit de circuits fermés, ils s’impactent probablement beaucoup, et même si l’on ne sait pas qui de la poule ou de l’oeuf, on constate des évolutions parallèles entre questions de société, discours médiatiques, discours politiques, évolutions législatives, questions de société, etc… D’autre part, certains évènements permettent de se faire une idée de l’opinion sans l’intermédiaire médiatique, comme par exemple des résultats d’élections…

    7. 9 janvier 2016 à 14 h 47 min

      Cher(e)s critiques,

      Pour ma part, je pense que vous vous trompez de combat et  que vous fragilisez par de mauvais arguments les donateurs qui vous liront. Il y a de nombreuses dérives dans le milieu de l’humanitaire, j’en ai vu un paquet (j’y ai travaillé avec passion – et recul – pendant 10 ans) et il y a aussi bien des choses à améliorer. Mais cette lettre et les commentaires que je lis en dessous me donnent envie de réagir: vous n’attaquez pas, selon moi, le bon problème et vous tirez des conclusions douteuses pour ne pas dire erronées et dont les conséquences sont plus graves que la morale de cette campagne dénoncée précipitamment. La plus part d’entre vous sont certainement étranger au milieu pour conclure de la sorte.

      Le marketing, lorsqu’il est responsable de vos achats impulsifs d’une paire de basket à 150 euros ou d’une mal-bouffe chez Macdo, ne vous dérange pas. Mais lorsqu’il est employé pour in fine, sauver des vies, vous criez au scandale.

      Certes, il faut rester critique. Et j’aurais aimé que la lettre de Joelle soit plus critique que virulente ou émotionnelle. Un même outil est employé à des fins totalement différentes et vous pointez du doigts celui qui l’emploie a des fins honorables? Que voulez vous? Des ONG sacrosaintes, qui soient irréprochables de toute part et qui récoltent de l’argent dans une moralité absolue et sans les outils les plus efficaces (malheureusement) utilisées par toutes les industries? La perfection n’existe pas. Et dans l’imperfection, s’il y a des choses à dénoncer et devant lesquelles s’indigner, c’est surement plus les actions terrains mal menées que la façon de récolter de l’argent, par exemple. Et il y en a. Mais je ne vous ai pas vu vous atteler à les dénoncer avec autant de force.

      Cette façon de récolter de l’argent, je le crois, vous dérange car elle vous sort de votre espace de confort et/ou brise l’image que vous voulez vous faire/maintenir du monde de l’ONG que vous critiquez souvent plus ouvertement que tout autre et qui n’est pas celui des bisounours. Il est bien celui de ces enfants misérables que vous ne supportez pas de voir en photo (les avez-vous même jamais vu en en face?) et dont vous vous faites ponctuellement ici les défenseurs et porte parole. Oui, la vue de leur image et de leur contexte vous fait culpabiliser et c’est normal, cela indique que vous êtes humain et que leur situation n’est pas acceptable. Mais vous refusez ce sentiment en jetant la pierre à celui qui vous le provoque. Pire, en attaquant le marketing appliqué à l’ONG, vous défendez un égoïsme dissimulé: celui d’accepter cette pratique lorsqu’elle sert vos intérêts personnels (cf paragraphe 2)

      Faut il tomber dans le misérabilisme? Surement pas. Faut il utiliser l’image d’autrui (qui reste une image de la réalité!) pour faire réagir? Je ne sais pas – regardez l’impact inouï qu’avait eu l’image de cet enfant mort sur une plage lors d’une traversée de migrants? Faut il provoquer pour faire réagir? Toutes ces questions sont valables. Toute réflexion et invitation à s’élever et ne pas se méprendre est valable. Mais la lettre de Joelle et ses collègues dénonce au lieu d’enrichir. Et ce de façon très incomplète. C’est ce que je regrette. Elle porte ainsi préjudice à l’ensemble de l’ONG concernée qui par ailleurs fait un travail de terrain absolument remarquable comparé à bien d’autres qui mériteraient sans modération l’encre de vos plumes. Et c’est ce travail qui est important, plus que cette campagne. Et c’est ce travail que vous aurez dévalué en attaquant la méthode d’une partie de la collecte qui permet de le réaliser.

      Il ne suffit pas de pointer du doigt. Et si une campagne « s’enfonce dans les faiblesses de l’homme au lieu de l’informer » comme le fait très bien remarquer M Carbo dans son commentaire, il ne faut pas pour autant s’engouffrer trop rapidement non plus dans une dénonciation qui ne fera que fragiliser les donateurs, déjà mal informés en effet.  J’ajouterai qu’en attendant d’informer /éduquer suffisamment les gens pour qu’ils modifient leurs comportement au point que le monde change et que le besoin d’ONG cessent, que l’ensemble du système de cause à effet soit perçu et modifier par chacun, il faut aussi récolter l’argent pour conduire des actions terrains, car ces enfants mis en scène dans cette campagne n’attendront pas. C’est maintenant qu’ils vivent l’absence du confort depuis lequel vous émettez, indignez qu’on vous le rappel si brutalement, vos commentaires.

      Si ces ONG ont recours au marketing pour lever des fonds, c’est parce que cela fonctionne. C’est le nerf de toute industrie à but lucratif. Et il fonctionne aussi pour les ONG malgré les dires infondés d’un commentaire un peu plus haut qui prétend qu’il ne bénéficie qu’à ces acteurs et non aux populations ciblées par les ONG. Que le milieu des ONG soient critiquable, OK, mais de là à le diaboliser a à ce point…

      Dans cette lettre, on fait par exemple l’erreur de base de « défier de publier les coûts de la campagne » sans réfléchir que cette campagne permettent de récolter plus qu’elle n’a couté. Si au final plus d’actions sont menées sur le terrain, quel mal est fait, si ce n’est celui de vous avoir dérangé comme n’importe quelle autre industrie le fait? Mais si on vous dérange pour finalement satisfaire un de vos besoins, dans ce cas là, pas de soucis. Mais si c’est pour vous « prendre de l’argent » pour autrui, il faut en plus le faire dans les règles de l’art, que dans un tel cas, vous prendrez soin de définir par ailleurs!

      Je ne sais pas si cette campagne aura servie a récolter plus qu’elle n’aura coutée. Je ne dis pas que le marketing dans le milieu de l’humanitaire doit prendre une place prédominante ou irréfléchie et qu’il ne faut pas en surveiller les tenants et les aboutissants. Mais je dis attention à la virulence des propos tenus hâtivement, attention à leurs incomplétudes, attention à leurs conséquences sur la vie de ceux que vous défendez maladroitement, et par dessus tout, attention de mobiliser son énergie aux bons endroits.

      Par exemple il y a des pratiques scandaleuses (le street fundraising pas exemple!) qui méritent bien plus d’être explicitées aux donateurs qui pourraient faire « plus » avec leurs dons, qu’une campagne de communication dont on peut ou non apprécier les fondements – faire culpabiliser, utiliser les images de personnes en détresses, etc.

      Bref, merci de sonner  des alarmes, mais attention de ne pas le faire trop vite, de trop loin, ou pour des raisons qui sont elles mêmes discutables.

      Bien à chacun,

      P.

       

       

      • 17 janvier 2016 à 15 h 39 min

        Je découvre tardivement le message de Paul.

        Il ne répond en aucune manière à notre lettre ouverte. En gros, il parle d’autre chose.

        Il y a pourtant un argument qui concerne notre démarche. Celui-ci est une « justification par la fin ». On peut le reformuler ainsi:

        les techniques du marketing sont mauvaises certes, mais si on les emploie dans une bonne finalité elles deviennent bonnes
        avec ce qui n’est qu’une variante: l’argent investi dans la campagne n’a pas à être questionné, du moment que la campagne est bénéficiaire, l’apport de surplus financier pour de bonnes actions légitime l’es moyens mis à le produire.

        Notre lettre contredit ces éléments. En effet, il n’est pas possible, même dans le domaine de l’action humanitaire, de dire que « la fin justifie les moyens ».

        C’est pourquoi je maintiens:

        qu’il est illégitime d’identifier celui qui rabroue un quêteur par téléphone à un irresponsable indifférent à la détresse et la misère de ses concitoyens du monde
        qu’il est illégitime de présenter les agents commerciaux d’une campagne de collecte de fonds comme des porte-parole de la misère et la détresse, allégorisés par des images … dont on ne peut que regretter qu’elles portent atteinte à celle des personnes représentées dans des situations dont elles sont victimes
        que le manque de respect de l’image des personnes prétendument secourues est une mauvaise représentation de l’action humanitaire
        que l’utilisation de l’argumentation humanitaire pour légitimer les pratiques marketing est une manipulation.

        Nous n’avons aucunement discuté de l’action humanitaire de Médecins du Monde. Nous protestons publiquement contre une campagne qui donne une très mauvaise image de cette organisation et de l’action humanitaire plus généralement.

        Accessoirement, « Paul » sous-entend que nous serions partisans des pratiques marketing et publicitaires concernant d’autres domaines d’activité… C’est une attribution sans fondement et malveillante  d’opinion. Comme l’a indiqué Igor, cela contient un procès d’intention. Je précise pourtant que le harcèlement téléphonique et la pollution publicitaire des espaces médiatiques et de vie me semblent des aspects à combattre de nos espaces de vie.

    8. Igor Babou 9 janvier 2016 à 15 h 54 min

      Cher Paul,

      Je vous répond à titre personnel, et non au nom du petit collectif des 3 rédacteurs de cette lettre. Chacun d’entre nous pourra vous répondre s’il le souhaite, et comme il le souhaite. De même que chacun des signataires de cette lettre (plus de 160 à ce jour).

      Tout d’abord, merci de vous exprimer ici. Vous pouvez, bien entendu, être en désaccord avec les arguments de la lettre. Du moins, tant que vous argumentez et que vous le faites avec bonne foi.

      Or, votre commentaire repose principalement sur des procès d’intention. En effet, que savez-vous de nos multiples engagements ou de nos modes de consommation ? Que savez-vous de ce qui nous « dérange » en dehors de ce qui est strictement argumenté dans cette lettre ? Que savez vous de nos « intérêts personnels » ? Rien, par définition.

      Par ailleurs – détail qui a son importance quand on accuse un collectif de lanceurs d’alerte (c’est, en gros, ce que nous sommes dans le cadre de cette lettre ouverte) d’avoir des « intérêts personnels » -, nous avons dit d’où nous parlions : chacun peut vérifier que nous avons pris la plume avec nos noms réels, au nom de nos compétences professionnelles et de nos champs de recherche, et non avec un pseudo ou un simple prénom qui interdit, comme dans votre cas, de vous répliquer sur le thème de l’intérêt personnel. Qui nous dit que vous n’êtes pas l’un des communicants de l’agence ou de MdM, ayant également des « intérêts personnels » ?

      Vous ne savez rien, non plus, du « préjudice » éventuel qu’une telle lettre peut ou ne peut pas avoir pour d’autres ONG : ce n’est qu’une pure spéculation. En revanche, sans trop déflorer ce qu’il appartiendra à Joëlle de dire en temps utile, je peux dire que cette lettre a eu un impact très positif pour certains membres de MdM qui sont d’accord avec ses arguments et qui ont même éprouvé le besoin de le lui dire… On en reparlera sans doute ici, dans peu de temps.

      Par ailleurs, nous connaissons la communication professionnelle de très près, non seulement en tant qu’observateurs (c’est notre domaine de recherche et d’enseignement depuis une vingtaine d’années), mais aussi en tant qu’anciens praticiens (j’ai travaillé dans la publicité, et je sais de quoi je parle quand j’en parle). Nous connaissons aussi très bien la question des publics, Joëlle en étant une spécialiste depuis plus de 20 ans. Sur la question des enjeux de la communication dans l’espace public, nous sommes tous trois en plein dans nos domaines de recherche. Idem sur les enjeux politiques de tout cela, et sur les enjeux de la critique sur lesquels Olivier Chantraine a publié, de même que Joëlle ou moi-même.

      Tout cela peut se vérifier aisément : nous sommes des scientifiques, nos CV sont publics et consultables en ligne, et nous publions des articles et des livres sur nos objets de recherche, et en particulier sur le thème des publics et de la communication. Une simple recherche sur Google ou dans les réseaux sociaux scientifiques vous aurait permis de le vérifier.

      Tout ça pour tenter de vous faire comprendre que nous ne sommes pas de simples agitateurs d’idées façon Zemmour : quand nous avançons un argument, ce n’est pas de la pure spéculation, ni pour des effets de manche. En revanche, nous nous appuyons sur une connaissance précise de divers domaines (la communication dans l’espace public, ses effets institutionnels, ses effets sur les publics, les attentes ou les comportements des publics, les ONG, la circulation des savoirs sociaux, la signification des images, etc.), validée empiriquement par des pairs, et sur laquelle, dans le cas de cette lettre, nous avons une expertise reconnue.

      Pour toutes ces raisons, j’attendrai donc que vous argumentiez avec bonne foi et sans procès d’intention avant de vous répondre sur le fond. On ne peut pas en effet débattre rationnellement avec quelqu’un qui fonde ses opinions sur des spéculations et sur des procès d’intention.

      Cordialement

    9. 9 janvier 2016 à 16 h 11 min

      Un bijou ce commentaire de Paul. Dommage que les sophismes ne se portent pas en sautoir, il y aurait de quoi garnir nombre de cous. Si on y ajoute la dysorthographie c’est le grand bal.
      Pour avoir vu et agi, en Asie et en ex-Yougoslavie, le travail et les moyens des intervenants sur place, et l’avoir comparé au train de vie des communicants des ONG, je ne peux que constater l’existence d’un « charity business ». Et c’est ce contre quoi s’élevait cette pétition.
      Pour aider untel, j’ai fait une collecte et j’ai récolté 100 euros. Je lui en ai donné 30. Sans moi, il n’aurait jamais eu ces 30 euros. J’ai gardé le reste.
      Une journée de revenu d’un super riche ramènerait bien plus que le faible apport que nous pouvons fournir. Mais les super riches sont clients de ces communicants et ils ne veulent pas qu’on les embête avec la misère qu’ils ont semée dans les pays pauvres (misère dont nous profitons, c’est exact). Les communicants choisissent donc les « culpabilisables »dans la rue plutôt que d’affronter l’absence de culpabilité qu’on rencontre dans les châteaux. Leur train de vie tient à leur choix de cible.
      La perfection n’existe pas, c’est vrai. Mais l’imperfection existe bel et bien.
      Une agence de communication qui dénoncerait les saloperies des autorités et des cupides qui créent la mort et la misère ne permettrait pas à ses dirigeants d’avoir une enième résidence secondaire.
      Les moyens importent autant que les fins. Quoi qu’en disent les cyniques.

      • 9 janvier 2016 à 17 h 30 min

        C’est si plaisant de vous lire évoquer le sophisme  : « Une journée de revenu d’un super riche ramènerait bien plus que le faible apport que nous pouvons fournir. Mais les super riches sont clients de ces communicants et ils ne veulent pas qu’on les embête avec la misère qu’ils ont semée dans les pays pauvres (misère dont nous profitons, c’est exact). » >>> Donc, vous profitez, mais bon, seuls les « riches » sont responsables. Au moins vous, contrairement à d’autres (sic), vous avez « vu et agi en Asie et ex-Yougoslavie » (faut-il rajouter « bravo » ?)…

        Si, s’agissant des ONG, les coûts dédiés au marketing sont souvent indus, l’utilisation d’images fortes me semble pertinente, car oui, la réalité est crue et tant mieux si ces communications interpellent celui qui aurait un peu trop à l’esprit l’augmentation du prix du tabac ou le dernier mot de l’ancien président à l’égard de son successeur. Il semble que même nos professeurs «émérites» se soucient davantage de la forme (les images utilisées, les slogans…) que du fond du problème (le financement de la philanthropie, son efficacité… des vautours i.e. ONG CONSEIL …) ou des solutions aujourd’hui expérimentées (Entrepeneuriat social, Profit for Not-Profit, …).

        Bref, ce papier pour rien… Another brick in the wall (Hey, Teachers, leave those kids alone!)

         

        • 9 janvier 2016 à 18 h 29 min

          Bonjour,

          J’intervenais sur le général, vous m’embarquez dans mon particulier.

          Je ne me cache pas derrière mon petit doigt : je dis que je profite de cette misère, comme chaque occidental, et que j’en suis en partie responsable quel que soit mon désir d’y échapper. J’ai d’ailleurs peu de peine pour ce faire avec mes 987 euros de retraite. Je ne demande pas de bravos, je fais ce qui me semble juste car ce que la vie m’a donné je dois le partager. Lisez « Misère de la Kabylie » d’Albert Camus, vous y découvrirez ce qui me meut (la vache !). Je n’ai jamais voulu être riche, ayant vu et vécu les dégâts que peut provoquer la cupidité.

          Ce sont les cupides qui font le plan du monde et les pauvres qui le construisent. Ces plans sont dessinés d’abord en tenant compte des désirs et envies des dominants, et un peu en tenant compte des besoins des exploités, pour qu’ils le restent. Quand on vit, comme moi, comme vous, dans un pays riche, les miettes qui tombent du dessus permettent de vivre.

          Certains communicants se sont dit : « Y’a d’la thune à s’faire, Coco ! Allons-y ! ». Et hop ! Photo d’une petite fille sur un tas d’ordures, culpabilisation du populo, collecte et facture. Sans ironie, les faits. Mais surtout pas d’enquête sur les cupides responsables de cette misère.

          Pour aider untel, j’ai fait une collecte et j’ai récolté 100 euros. Je lui en ai donné 30. Sans moi, il n’aurait jamais eu ces 30 euros. J’ai gardé le reste.

          Les moyens importent autant que les fins. Quoi qu’en disent les cyniques.

           

        • 17 janvier 2016 à 15 h 54 min

          J’ai répondu à Paul ci-dessus.

          Il y a deux points nouveaux chez « Eric » :

          Nous ne discutons pas ces images parce qu’elles sont « fortes », mais parce qu’elles sont mensongères et manipulatoires par l’identification infondée des personnes représentées avec les collecteurs de fonds de la campagne en question
          la précision de l’éméritat ne vise qu’à donner l’exactitude d’un statut. Un prof « émérite » est un prof à la retraite nommé temporairement « collaborateur à titre gratuit » de son université. Au terme de l’éméritat, il peut être nommé « professeur honoraire » ou continuer à vivre en retraité sans lien institutionnel avec son Université. « L’éméritat » n’est donc pas un titre plus ou moins glorieux, c’est un statut, une modalité d’appartenance, limitée dans le temps à l’Université au-delà de la période d’activité titulaire d’un poste.

          Je regrette d’avoir vu tardivement ces rebondissements du débat. L’essentiel de ma réponse et ci-dessus en réponse à Paul

      • Igor Babou 9 janvier 2016 à 18 h 45 min

        J’ai également vu et agi avec une OGN environnementaliste en Argentine, filiale du WWF. J’ai donc vu le gaspillage d’argent douteux issu du green washing, avec des crédits à dépenser en urgence, un peu n’imprte comment, car si l’ONG dépassait une certaine date, le crédit était perdu. Donc, l’ONG argentine en question, qui avait reçu de l’argent de la Loterie Hollandaise (sans rire…) a acheté en urgence un terrain totalement anthropisé et livré depuis des décennies au pâturage des moutons, pour y faire… du monitoring ! Je ne rentre pas dans les détails techniques, mais le monitoring consiste à utiliser un terrain très peu anthropisé, en principe, de manière à ce qu’il serve de territoire témoin par rapport à d’autres terrains, proches, et qui eux sont anthropisés. Une aberration économique et écologique, donc, uniquement justifiée par le fait de devoir dépenser de l’argent pour le dépenser. Mais ça n’empêche pas que les gens avec qui (et sur qui) je travaillais était d’excellent écologistes, actifs, et militants. Le problème ici ce n’est pas les gens, mais le système économique pervers qui enserre les ONG, dans un contexte où elles se professionnalisent et où, dans le cadre du désengagement de l’Etat des politiques publiques (libéralisme outrancier en Argentine), et où elles finissent par assumer des fonctions organiques à la place de l’Etat, et non plus à jouer les contre-pouvoir comme avant.

        Ensuite, toujours en Argentine, avec la même ONG, j’ai eu de nombreuses discussions avec plusieurs cadres. Ils se lamentaient du rôle de plus en plus important des communicants dans leur travail, ce qui faisait, par exemple, qu’ils passaient un temps fou à acheter des logos de leurs ONG et à en tapisser les carrosseries de leurs 4×4, au lieu de contribuer à la recherche sur les problèmes environnementaux. Cela débouchait d’ailleurs sur une concurrence effrénée des ONG locales en matière de gros 4×4 logotisés, symboles de leur puissance et de leur supposée efficacité.

        Ce qui est intéressant, c’est que ces collègues de l’ONG, tous biologistes dotés d’un doctorat ou d’une Licence en écologie, comprenaient bien qu’ils se faisaient avoir par la com’, et que ça ne déboucherait sur rien de productif en termes d’écologie. Et donc, je suis persuadé qu’une campagne critique peut donner des outils d’analyse et de lutte en interne de ces ONG, pour celles et ceux qui, y travaillant, sont comme nous dans nos propres institutions, affligés par le gaspillage publicitaire, et par la nullité et le caractère mensonger des communications professionnelles et publicitaires qu’on leur impose, ce qui dénature autant leur « image » publique que leur travail de fond.

        Pour celles et ceux que cela intéresse, j’ai publié un ouvrage, pas uniquement sur ce thème, mais où j’aborde cette question : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=29521

    10. admin
      9 janvier 2016 à 18 h 11 min

      Merci de bien vouloir faire l’effort de lire les principes de modération d’Indiscipline avant de poster : vous n’êtes ni sur Médiapart, ni sur un forum du Monde ou de Libé ici, et on n’acceptera ni les procès d’intention, ni les accusations ad hominem. Ainsi, je ferai appel à la modération la prochaine fois qu’un intervenant désignera à la vindicte une catégorie socioprofessionnelle englobante sans apporter aucun preuve de quoi que ce soit (les « professeurs émérites » qui se soucieraient d’avantage de la forme que du fond), ou qu’un procès d’intention sera énoncé (« au moins vous vous avez vu et agi…« ) : vous ne savez rien de ce que les signataires de cette lettre ont vu ni où et comment ils ont agi.

      Avertissement, donc, à Paul et à Eric : ici, on argumente de bonne foi, avec précision, en tenant compte des écrits et en les citant, et sans formule lapidaire (« ce papier pour rien« ) ou on risque d’être rétrogradé au rang de simple spectateur des discussions des autres.

      Jusqu’à votre arrivée, les discussions se passaient correctement, sans sophisme ni usage malveillant de procès d’intention. Nous tenons à ce que cela continue ainsi.

    11. 9 janvier 2016 à 18 h 30 min

      Je persiste dans mon raisonnement et vous encourage à davantage parler « du fond du problème (le financement de la philanthropie, son efficacité… les vautours i.e. ONG CONSEIL …) ou des solutions aujourd’hui expérimentées (Entrepeneuriat social, Profit for Not-Profit, …) ». 

      Navré d’être sincèrement indiscipliné (sic) et de ne pas souscrire à vos « alertes » : je mérite pleinement votre excommuni(cati)on …

       

      • 9 janvier 2016 à 18 h 43 min

        Paul, Eric,

        Je ne pense pas que la fin justifie les moyens, et si, je pense que travailler dans l’humanitaire impose une certaine éthique.

        Je suis médecin hospitalier, pédiatre en réanimation. Je suis déjà partie avec Pédiatres du Monde sur une mission enfance et handicap, et dans le cadre de la coopération avec Madagascar pour aider à la mise en place d’une réanimation néonatale à Tananarive. L’inconfort de la misère et des enfants qui souffrent et meurent, je connais, et je vous assure que ce n’est pas cet inconfort que je ressens face à cette campagne de publicité. Ce qui me gène, c’est ce à quoi elle fait appel en moi et donc en chacun de nous: la culpabilité, le fait que nous serions égoistes, bien à l’aise dans nos vies confortables et nos préoccupations mesquines pendant que d’autres souffrent. On peut avoir une éthique, des valeurs d’entre-aide et de partage et pour autant ne pas se flageller tous les soirs. Donc oui, je trouve difficilement suppotable que des publicitaires moralisateurs cherchent à culpabiliser plutôt que de faire appel à des valeurs positives: notre capacité à l’empathie et à aider les autres.

        • Igor Babou 9 janvier 2016 à 19 h 55 min

          Votre expérience, très directe de ces questions, est intéressante. Merci de rappeler une évidence trop souvent négligée : aucune fin ne justifie les moyens. On en crève de cet utilitarisme, et de cette pensée marketing qui prétend remplacer l’éthique par l’efficacité.

          Le pire, c’est que les postulats de la com’ et du marketing n’ont jamais pus être démontrés, pas plus que leur efficacité empirique. Or, les postulats sur lesquels repose la communication des ONG caritatives, comme cette campagne que nous avons critiquée, se résument grosso modo aux affirmations suivantes :

          • la communication est efficace pour faire changer les représentations et donc les comportements du public
          • le public n’est pas assez généreux

          Le problème qui est alors posé est vieux comme la recherche en communication, voire comme la rhétorique. C’est très banalement celui de l’influence des médias. Et là, on est en plein dans le fond de l’affaire, et dans le domaine de spécialité des trois signataires (dont je fais partie).

          Le problème, c’est qu’on n’a jamais pu démontrer, en plus de 50 ans de recherche empirique dans tous les labos de recherche en sociologie de la communication du monde, le caractère « puissant » des médias ni de la publicité. Ça paraît délirant, tant les médias se sont conditionnés eux-mêmes par l’idéologie de la communication et ont développé une croyance dans l’efficacité de la publicité, mais l’efficacité de la publicité n’a jamais été démontrée nulle part. Il y a trop de contre exemples, et les exemples supposés marcher ne sont que des exemples, et ne fondent aucune théorie.

          Quelques faits qui invalident l’hypothèse des effets forts des médias sur les comportements :

          – L’étude des effets de la violence médiatique sur les comportements (2500 articles publiés par an aux USA dans les années 1970) n’a abouti à aucun résultat scientifique…

          – Aux USA (pays connu pour sa forte criminalité), il n’y a pratiquement aucun programme télévisuel violent pour les enfants (la grille des programmes y est plus contrôlée qu’en Europe). Mais le pays où les jeunes consomment le plus de jeux vidéos et de mangas violents (le Japon) est le pays où le nombre de viols et de meurtres est le plus bas au monde.

          – La consommation de drogue ou d’alcool, qui fait l’objet de campagnes de prévention systématiques, reste élevée dans les pays où cette communication de santé publique est pourtant très développée.

          Ce qui est faux dans le raisonnement des communicants, c’est le lien direct entre les médias et les comportements sociaux, et plus précisément le lien direct sans arrêt affirmé alors que toute la littérature scientifique démontre le contraire entre les représentations et l’action. Si l’on suit les dogmes du marketing, on a le schéma de la signification suivant :

          Message –> Représentations sociales –> Comportements sociaux

          Ce lien est doublement faux : il est faux entre le message publicitaire et le changement des représentations sociales. Les médiations (discours, organisations, réseaux d’influences, etc.) qui interviennent entre un message et son interprétation sont trop complexes pour que l’on puisse prétendre prédire un changement de représentation mentale d’un sujet social en se contentant de lui fournir un stock de messages bien formés. Il est ensuite faux, pour la même raison (forte complexité) entre les représentations et les comportements sociaux. Dans mon domaine, il se trouve que j’ai été au jury d’une bonne thèse en psychosociologie, il y a quelques années, qui traitait exactement ce problème.

          Voici en résumé ce qu’on sait depuis les études empiriques des années 1940 aux USA :

          – Les publics ne sont pas soumis, et peuvent résister à la propagande
          – Les effets des médias (ou de la pub) ne sont pas directs, mais sont eux-mêmes « médiatisés » par des phénomènes sociaux (classes sociales, religions, appartenances territoriales)
          – Les effets des médias (ou de la pub) ne sont pas directs, mais sont « médiatisés » par la pratique de la discussion (dans le cadre de groupes sociaux d’appartenance : famille, religion, travail, etc.)

          Désolé de vous faire ce vade mecum d’un cours que je fais habituellement en licence. Mais si on veut aller au fond des choses, là on y est.

          Une seule chose me semble sure : le marché de la publicité se structure sur la base de la croyance de divers acteurs (journalistes, politiciens, communicants, parfois des activistes critiques des médias, etc.) dans ces liens directs entre  messages, représentations sociales et comportements sociaux.

          Je me souviens que lorsque j’étais doctorant, j’avais rencontré un « ponte » de la publicité, sémiologue de son état. Je l’avais interrogé sur ces questions, car je me demandais, en tant qu’apprenti sémiologue (à l’époque c’était mon domaine de prédilection), si on pouvait prédire des comportements sur la base des principes de la sémiotique de Peirce et de sa relecture par Eliséo Véron (qui les appliquait avec lui, dans sa boite de communication, la SORGEM). Désolé d’être un peu technique ici et de citer des trucs pointus, mais si on veut aller au fond des choses, il faut y aller, hein ! Bon, hé bien ce ponte de la com’ m’avait arrêté d’entrée de jeu : l’argumentation sémiologique de type publicitaire (qui, la plupart du temps porte sur l’efficacité du message) est avant tout destinée… au commanditaire ! Pas au public ! Au commanditaire de la campagne qui doit croire dans l’efficacité du message pour rémunérer le sémiologue associé à la boite de pub. Mais le public ? Les sémiologues comme les publicitaires n’y connaissent rien, rien de rien ! Une boite de com, en France en particulier (et ça je l’ai vécu en tant que photographe travaillant dans une agence de publicité, il y a 20 ans), ne sait absolument rien de l’efficacité de ses messages sur le public : elle n’a tout simplement aucun moyen de les mesurer. Au mieux, elle fera (cas rarissime, dans la tradition publicitaire française) des groupes témoins et de vagues mesures qualitatives entre groupe témoin et groupe test. Mais comme cela demanderait un véritable travail de recherche et des méthodologies issues des sciences sociales, qui sont rarement maîtrisées en publicité, tout cela relève en fait de l’enfumage. Aux USA, ces tests sont plus développés, du moins, c’est ce qu’on dit (aux USA, l’herbe est toujours plus verte, c’est bien connu…)

          Donc, qu’on arrête de nous bassiner avec l’efficacité des campagnes caritatives que notre lettre ouverte risquerait de mettre à mal : on ne risque de mettre à mal que le salaire des communicants, et ça, franchement, c’est pas mon problème.

          Sinon, plus technique encore pour les amateurs, dans un autre domaine que l’on peut transposer un peu partout, Joëlle et moi-même avons démontré sociologiquement l’autonomisation de la communication professionnalisée dans les institutions et les organisations, et le fait que cette autonomisation importait des normes exogènes au sein des organisations qui mettent en place des pratiques et des dispositifs de communication. C’est là, pour les amateurs : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2008-1-p-115.htm

          Qu’est ce que ça nous dit tout ça ? Hé bien ça nous dit que la communication professionnalisée n’est pas un simple vecteur de message entre un émetteur et un public : elle structure en profondeur les pratiques au sein des organisations, et elle y importe SES propres normes, tel un cancer installe des métastases dans un corps auparavant valide (désolé de la métaphore, mais ici on rejoint un point éthique qui nécessite une critique un peu radicale). La communication professionnalisée transforme les organisations qui s’y adonnent. Et elle les transforme au bénéfice des communicants.

          Fin du cours, désolé, mais j’ai aussi le droit de m’énerver un peu, non ? (pas contre vous, Carbo, mais contre ce que je lis plus haut)

          En ce qui concerne le public et sa générosité, ou sa conceptualisation, je préfère laisser la parole à Joëlle qui connait bien mieux ces questions théoriques et empiriques que moi.

      • admin
        9 janvier 2016 à 18 h 56 min

        L’indiscipline consiste avant tout à ne pas se conformer à la doxa discursive et stylistique des forums de discussion grand public (cynisme, agressivité, ironie facile, procès d’intention, formules lapidaires, non respect des arguments des autres) : argumenter est un art qui se cultive. Cultivez-le, et vous serez le bienvenu. Lisez par exemple principes de modération d’Indiscipline qui citent les principes de Camédia que vous êtes supposé avoir lu avant d’intervenir : je ne pense pas qu’entre 18h11 (heure de votre précédent post) et 18h30 (heure du post auquel je réponds), vous ayez fait cet effort de lecture et d’assimilation.

        Dernier avertissement, Eric et Paul : nous ne laisserons pas s’installer ici une ambiance de discussion semblable à celle des forums de la presse grand public ou du tout venant d’internet. Nous avons une exigence argumentative forte. Si elle ne vous convient pas, merci de ne plus intervenir sur nos forums.

      • 9 janvier 2016 à 19 h 07 min

        Je vous en prie, parlez-en !

        Il y a parfois de petites moqueries sur ce blog, mais elles ne visent pas à blesser. Igor Babou a bien défini le style : conversations entre amis et avec respect.

    12. Joëlle Le Marec 10 janvier 2016 à 0 h 55 min

      Bonsoir Je découvre l’échange un peu tardivement, je vais répondre à quelques-uns de vos arguments Paul et Eric. Paul, vous trouvez choquant ne pas attaquer le marketing lorsqu’il nous fait acheter de la malbouffe ou des baskets mais de le faire quand il est mobilisé pour sauver des vies. Il se trouve que dans un cas nous sommes sollicités pour acheter et dans l’autre pour donner. Dans un cas il s’agit de pousser à une transaction qui ne nous engage pratiquement pas puisqu’on est dans l’échange marchand. Celui-ci n’implique pas l’existence d’une relation (c’est le sens même de la transaction financière). Dans l’autre il s’agit de stimuler un geste, le don, qui a une valeur considérable dans la vie sociale, parce qu’il est lié à des relations, qu’il active des conceptions du lien social, comme la solidarité, la décence, la compassion, le souci d’autrui (la culpabilité peut-être, mais certainement pas en premier lieu).  Si on prive les donateurs du sens de leur geste peut-être qu’on aura quand même l’argent, mais on contribuera à voler le sens du geste qui est une autre valeur que l’argent.  C’est dangereux pour l’ensemble du fonctionnement social. Je donne à MDM, il m’est signifié que je donne parce que j’ai eu honte d’être insensible à la situation de la personne en détresse qu’on me montre : on altère, peut-être irréversiblement à la longue, la qualité de la solidarité.

      Ce n’est pas de la forme ou du détail.  J’ai participé à une séance d’un comité d’éthique au démarrage d’une recherche qui nécessitait le recrutement de nouveaux-nés en grand nombre. La discussion a porté sur le fait que les mères (et leur nouveau-né) pourraient se voir offrir quelque chose lorsqu’elles consentaient. Le comité avait finalement décidé qu’il valait mieux renoncer pour que le geste reste le don qu’il était, pleinement assumé mais aussi pleinement reconnu comme tel, mais aussi parce qu’il ne fallait pas altérer le sens de ce qui était fait par les uns et les autres : les mères donnaient parce qu’elles prenaient au sérieux la valeur de la recherche.

      Dans la relation mise en scène il y a aussi les personnes en détresse. Qui sont celles qui sont montrées ? On ne saura pas non plus ce qu’elles pensent de cette façon d’être utilisées comme surface de projection d’une culpabilité.

      Quant aux médecins et soignants de Médecins du Monde  : que pensent-ils de cette manière de mettre en scène la solidarité?. D’ailleurs j’ai été contactée par l’un d’eux qui approuvait totalement la lettre.

      Précisons quand même que nous n’avons parlé que de cette campagne-là de Médecins du Monde, celle-là, pas une autre. On finit par s’habituer depuis le temps, à ce fonctionnement des ONG, à la compétition entre elles, etc tout en se disant que les causes sont importantes et qu’on va quand même donner parce que ces campagnes révèlent des besoins de ces ONG.  Mais c’est cette campagne-là qui passe les bornes.  Cette campagne-là dépasse les bornes pour les raisons que nous avons exposées longuement.

    13. 10 janvier 2016 à 18 h 53 min

      Si on prive les donateurs du sens de leur geste peut-être qu’on aura quand même l’argent, mais on contribuera à voler le sens du geste qui est une autre valeur que l’argent.

      Merci d’éclairer un point auquel je n’avais pas pensé.

    14. 11 janvier 2016 à 18 h 56 min

      Bonjour et merci pour vos réponses.

      L’écrit laisse souvent place à des quiproquos. Il y en a surement eu.  Je vais tenter de répondre brièvement à chacun.

      @Mr Larbi: je regrette, Mr Larbi, que mes fautes d’orthographes vous aient dérangées au point de manquer l’essentiel de mon propos. Tant pis – vous focalisez (à nouveau?) au mauvais endroit. Nous n’avons pas les mêmes opinions pour le reste. Je respecte les vôtres sans les partager, soyez en assuré. En revanche je pense que l’administrateur aurait pu/dû se pencher sur votre cas, car votre ton et vos remarques ne sont pas tout à fait au gout de ce que ce dernier cherche à défendre dans ces interventions. Je ne suis pas sur qu’il y ait matière à débattre d’avantage 😉

      @Admin: je me permets de respectueusement questionner votre objectivité. Rassurez vous, ceci sera probablement mon dernier post. En reprenant les propos de Mr Igor, qui a pris pour postulat de départ que je suis de mauvaise fois, me faisant ainsi un procès d’intention qu’il dénonce par ailleurs dans sa réponse, vous manquez, je crois, d’impartialité. Sans parler du cynisme/sarcasme et de la moquerie de Mr Larbi que vous ignorez totalement. Enfin, vous me faites 2 avertissements alors que je n’ai rien ajouté après votre premier rappel me concernant. Pour être arbitre il me semble qu’il faut être neutre et équilibré. Le débat se « passait bien » quand seuls les auteurs de la lettre ou des commentaires allant dans leur sens étaient présents. Il n’y avait donc pas vraiment de débat. Bref, je regrette de vous avoir importuné et usé d’un ton inapproprié à vos yeux. Mon but n’est pas la guéguerre, loin de là, je ne m’engage pas dans les débats sur le net car ils tournent en insultes en qq échanges. En relisant mon commentaire, vous m’excuserez de ne pas y voir d’injure, ou de violence qui méritent sanction. Vous ne donnez pas franchement envie de continuer 🙂 Mais je tenterai humblement de faire mieux si je décide de commenter à nouveau.

      @Mr Igor: il y a un malentendu – je n’ai pas du tout pointé que aviez des intérêts personnels à faire une telle lettre. Je me suis surement mal exprimé. Cependant, j’attire votre attention sur le point suivant: vous me reprochez de vous faire des procès d’intentions (je mets ça sous le quiproquo ou ma maladresse – ce n’était donc pas mon but – mais note tout de meme au passage que vous me qualifiez d’entrée comme étant de mauvaise foi) et m’accusez de spéculer, quand vous meme signez une lettre qui, malgré vos dires, votre expertise et votre légitimité pour critiquer une telle campagne, spécule en grande partie. En effet, tout le paragraphe qui conclut que si MdM sous-traite sa campagne de pub, on devrait alors naturellement douter du reste et notamment de son action terrain m’apparait bien comme de la pure spéculation (ou je me trompe sur la définition du mot). À défaut, cet aspect de votre lettre reste tout au moins questionnable/critiquable par bien des façons.

      Je pense que vous faites à cet endroit de votre lettre un raccourci, maladroit et néfaste (ce n’est que mon opinion) et que, tout comme la partie qui invite à publier les comptes, ces deux aspects sont inutiles et desservent meme le fond de la critique proposée ainsi que l’action que vous sommez (stopper la campagne). Vous auriez pu proposer une critique constructive et un débat de fond sans y ajouter ces parties dont la dernière revêt un caractère que j’estime de l’ordre du punitif et qui se revendique même comme provocatrice (« nous vous mettons au défi de… »). En tant qu’expert en communication, je suis curieux de lire vos explications sur les raisons d’une telle stratégie (et son efficacité) dans cette lettre, ainsi que sur ce que j’estime (pour le moment) comme de la spéculation, qui plus est néfaste pour le coup! car elle émet un doute et propose une corrélation (qui je pense n’a pas lieu d’être et que je considère infondée et non argumentée) à un lecteur qui pourrait aussi simplement que cela décider de retirer son soutien à l’ONG concernée suite à sa lecture. À moins que pour vous une telle campagne mérite même qu’on retire son soutien à l’ONG (ce qui reviendrait à mélanger totalement la qualité/l’éthique de la communication et la qualité/l’éthique de l’action) vous concèderez bien que vous avez créé par ces paragraphes, une pente glissante? Non?

      Je continue, en ce sens, de questionner/spéculer sur l’impact de votre alerte, non pas pour le fond qu’elle dénonce, car je suis (et c’est l’ironie de ma prise de position ici!) totalement pour  l’esprit critique, et, pour une ONG, l’attention portée à l’éthique, etc.

      En outre, s’il m’était accordé de maintenir mon opinion sur le fait que vous n’êtes pas expert du milieu humanitaire, je me permettrais alors également de maintenir que vous manquez ainsi de mesurer le très probable préjudice, non pas pour le fond ou la première partie qui critique la campagne, son efficacité, son éthique etc (car si la lettre n’avait contenu que cela, elle aurait alors certainement évité de nuire) mais bien pour les aspects spéculateurs et les corollaires infondées que je souligne plus haut et dont je questionne l’utilité, que vous faites à une ONG qui, du haut de mon humble experience et esprit critique sur le milieu, est une de celles qui mérite le moins que l’on questionne son approche et la qualité de ses interventions. Or une bonne partie de la lettre le fait. Vous auriez pu poser le débat sans potentiellement (puisqu’on spécule vous et moi sur le fait qu’elle nuira ou non) nuire à MdM.

      Je vous rassure au passage, pourvu que vous puissiez revenir sur vos propos et me concéder d’être intègre et honnête dans ma démarche: je ne suis pas affilié à MdM. J’ai vu et eu accès à leurs positions et actions dans de nombreux pays comme pour de nombreuses autres ONG locales et internationales et j’ai conclus et affirme en n’engageant que mon point de vu, qu’elle mérite, ne serait ce que pour tout le bien qu’elle fait, quelques égards. En sommes, de l’éthique également de la part de ceux/celles qui souhaitent alerter le monde d’un de ses « faux pas » si tant est qu’il en est bien un – à chacun de se faire son opinion sur ce dernier point!

      Je trouve que l’on (« on » donc ne le prenez pas personnellement je vous prie) tolère ou manquons de prendre note sur bcp de déviances et de manque d’éthique de part et d’autre, mais que l’on à une tendance à sauter très facilement (et trop rapidement) au cou de l’Homme vertueux, à son moindre écart. J’attire l’attention sur ce point 🙂

      Bref…pour terminer, je regrette que vous n’ayez pas relevé les arguments exposés, maladroitement peut-être mais bien présents, que du reste Joelle a su considérer. J’espère que ces lignes vous paraitront plus claires et obtiendront votre aval pour quelques réponses. Mais ne vous y sentez pas contraint pour autant. Libre à vous.

      @Joelle: merci pour votre commentaire. Je vous rejoins. Ce que vous dites est tout à fait juste et a son importance. J’ai simplement tendance à être très concret et c’est la raison pour laquelle je préfèrerais, dans l’idéal, un débat d’idée au service de l’application qui pour moi est la plus importante – le terrain et la qualité du travail qui y est effectué. J’aurais tendance à préférer réagir sur le reste dans un second temps. Mais je comprends ce que vous dites et défendez. Mes critiques, sont, je l’espère mieux exposées dans ma réponse à Mr Igor, et concernent notamment certains aspects, de fond et de forme, de votre courrier et sa victime qui est une des rares ONG que j’estime sincèrement et objectivement je le crois, pour sa qualité.

      @Mr Carbo: merci pour votre réponse. Vous avez raison, faire appel à notre capacité d’empathie et autres est plus louable. Je le redis, je ne suis pas pour l’emploi d’un marketing irréfléchis, contre l’efficacité au détriment de l’éthique, et favorable au débat autour de la campagne de MdM. Mais je suis contre la formulation de cette lettre qui pour mieux servir son propos et éviter avec certitude de de porter préjudice à MdM, aurait pu préférer autre chose qu’une telle condamnation et un aspect moralisateur (qu’elle dénonce par ailleurs). Car je pense (à tort ou à raison) qu’elle peut causer plus de mal que de bien, malgré son fond intéressant et le sujet tout à fait valable.

      Par contre, je suis toujours sceptique quant à l’emploi de « formule type » ;   Les fins ne justifient elles vraiment jamais les moyens? Dans ce cas ci, je ne pourrais conclure si rapidement meme si je concède volontiers que la collecte sans un marketing opaque ou culpabilisant serait bien plus appréciable. Oui, de l’éthique pour les ONG (mais pas que!), mais en prenant garde de ne pas s’égarer dans le fantasme de ce que « devrait » être le milieu, et ce au détriment de sa réalité. Et tant qu’à s’atteler à la vérification de l’éthique, autant le faire sur l’endroit le plus important (le terrain, la qualité des projets, les affectations budgétaires, les stratégies RH, etc) et avec, justement, de l’éthique. Je suis favorable à la critique de cette campagne. Mais je ne suis ni pour les raccourcis déployés, ni pour la condamnation telle que formulée ou encore la provocation moralisatrice de fin.

      Voilà pour moi. Toutes mes excuses d’avoir heurté ou dérangé certains, je ne suis ni un as de la réthorique, ni expérimenté en débats virtuels. C’est difficile et très time consuming.

      Bonne continuation à chacun(e),

      Paul

      • 11 janvier 2016 à 19 h 47 min

        1/ Comme vous le soupçonnez peut-être, le français n’est pas ma langue d’origine. Je n’admets pas le fait que des personnes instruites (comme vous semblez l’être) la massacrent.

        2/ Que la fin puisse justifier les moyens est inacceptable moralement.

        3/ En Février 1996, suite à un reportage vu à la TV, j’ai rempli ma camionnette de couvertures et de lait en poudre. Je suis allé, avec un ami, à Sarajevo pour les distribuer. Sur la tristement célèbre « Sniper Alley » nous nous sommes joints à des personnes qui, comme nous, étaient venus de divers pays et à titre individuel. Pendant la distribution, des cameramen sont venus nous filmer sur fond de véhicules de plusieurs ONG garés derrière nous. Un des donateurs m’a dit  » C’est bon pour leur collecte de fonds ! Aujourd’hui ils ne nous ont pas donné des K-way avec leur logo ». Cette de prédation était courante d’après lui qui vivait sur place.

        Je suis assez peu diplomate, n’en voyant pas l’utilité dans des polémiques de ce genre.

    15. Joëlle Le Marec 12 janvier 2016 à 0 h 57 min

      @Paul Je reviens du coup sur ce que vous dites à la fin de votre commentaire : « je suis favorable à la critique de cette campagne ». Mais c’est vraiment ça que nous faisons, nous ne critiquons pas Médecins du Monde, excepté pour la délégation de leur lien au public aux personnes qui font ce type de campagne. Et c’est exactement ça qui est lu par les personnes qui ont réagi à la lettre autour de nous : la campagne est d’autant plus désastreuse que Médecins du Monde est une ONG à laquelle on donne volontiers : « pourquoi insulter les donateurs » a écrit une personne. La campagne est autre chose que le travail de terrain de Médecins du Monde mais on peut quand même être préoccupé qu’elle ait été validée. Est-ce que vous ne le pensez vraiment pas vous-même?  Vous avez raison quand vous dites qu’on a une tendance « à sauter très facilement (et trop rapidement) au cou de l’Homme vertueux, à son moindre écart ». C’est tout à fait vrai et c’est un argument qui me touche. Mais justement : le cynisme,  le mépris du public  de tant d’acteurs publics chargés du bien commun finissent par provoquer, après la période des colères, un reflux des aspirations, qu’on réinvestit ailleurs. Ces instances ne suscitent même plus la colère parce qu’on est au-delà. Et la colère face au faux pas de l’homme, ou plutôt de l’organisation qui  agit pour le bien, est justement le signe qu’elle est dépositaire d’une confiance publique forte dont il est insupportable de constater qu’elle n’est pas perçue, pas reconnue, pas respectée, par l’organisation, qui ne considère même pas, quant à elle, que son public est vertueux, ce qui est déloyal. Un médecin humanitaire m’a dit qu’il était très embarrassé par cette campagne car il est sensible à la générosité et la solidarité des personnes. Et là on n’a pas affaire à une campagne comme les autres. Comme je disais, on tolère assez bien qu’il y ait de la communication. Mais cette campagne n’est pas un petit faux pas, il y a eu un matraquage, MdM apparaît à travers cette campagne, s’adresse au public à travers elle…. c’est destructeur. Je vais essayer de conclure en disant pourquoi ça me paraît particulièrement destructeur : je sors d’un rencontre où on a parlé de la défiance incroyable  des jeunes à l’égard de consensus de base, scientifiques, institutionnels. Des jeunes vraiment perdus, pas très heureux d’avoir secrété cette  défiance ordinaire, mais à qui la publicité et la communication politique ont donné des raison de la cultiver. Les institutions n’ont pas pris la mesure du risque de cette défiance quand elles se sont tournées vers les procédés du marketing tout azimuts avec ce second degré que les jeunes détestent bien souvent. Dans les lycées, les tout jeunes enseignants, femmes et hommes vertueux, travaillent d’arrache-pied à restaurer une confiance possible dans la parole publique. Voilà pourquoi ça ne vaut  vraiment pas la peine, pour avoir plus d’argent sur un coup (mais est-ce que ça en rapporte vraiment beaucoup plus cette campagne?) d’aller piétiner sans scrupule ce qui reste de confiance institutionnelle durable, car cette confiance qui s’érode est une valeur inestimable qui est dilapidée. Médecins du Monde fonctionne grâce à cette confiance, ils l’incarnent aussi. Comment ne peuvent-ils pas y être sensibles?

       

       

    16. 12 janvier 2016 à 1 h 16 min

      M. Ben Belkacem, la fin ne justifie pas les moyens -j’y souscris- mais cela s’applique également au raisonnement : on ne tire pas une conclusion universelle d’une courte expérience -vraisemblablement (1)- à Sarajevo. Je salue votre générosité, mais si je devais juger SEULEMENT au travers des multiples aventures des chevaliers blancs et autres pieds nickelés qui débarquent fréquemment avec des valises (ou des camionnettes) pleines, je pourrais également manquer de diplomatie… S’agissant du massacre de la langue, il est regrettable. Simplement, l’intelligence n’est pas l’apanage des gens instruits ou sinon, nous vivrions dans un paradis. J’ajoute que de ma modeste expérience, des expressions d’intelligence m’ont souvent été témoignées par des gens qui ne savaient ni lire, ni écrire _

      Puisque c’est vraisemblablement la formule rituelle, « je vois et j’agis » en Asie depuis une quinzaine d’années sur des thématiques humanitaires, environnementales et micro-économiques. J’ai également vécu en Afrique subsaharienne et l’Amérique latine ne m’est pas inconnue. Étant par nature trop indiscipliné pour me ranger au côté d’une grosse ONG (je peux être encore bien plus véhément que vous, à ce propos), j’ai créé mes propres projets et leur ai donné à chaque reprise une assise locale (gestion locale, par des locaux). L’investissement est en général supporté par des subventions publiques (ou semi) et/ou des donateurs privés individuels. L’autonomie financière des projets est supportée par des biais micro-économiques locaux, non par des dons récurrents et la communication sous-jacente à leur obtention. Je n’ai par ailleurs jamais consenti le moindre kopeck à cet égard. Enfin, mis à part quelques collaborations avec la Banque Mondiale ou la Banque Asiatique de Développement sur des thématiques socio-économiques, j’ai toujours subvenu à mes propres besoins par le biais d’une activité parallèle, plus corporate et industrielle. Je suis en quelque sorte un dinosaure du bénévolat, car oui, la générosité dans l’action (et dans le don) est, en Europe, bien moins (ré)active qu’il y a quinze ans, notamment chez les jeunes adultes ; de même que les subventions publiques… depuis 2008.

      Vous prenez l’exemple de WWF ; je vous invite à décrypter son financement et vous comprendrez certainement la part de communication allouée, ne serait-ce que pour servir ses soutiens (on appelle cela « une restitution » dans le jargon). Il n’est pas étonnant de trouver parmi ces acteurs de terrain (souvent d’une grande qualité) une certaine frustration, mais là encore, s’agit-il du corollaire « comm. » ou du financement, donc de la décision? Dans tous les cas il est plus difficile de trouver parmi eux quelqu’un qui embrasse son fonctionnement sans réserve…

      Cela va peut-être vous surprendre, mais l’un de mes derniers projets tente d’offrir aux ONG (notamment locales) des solutions de fundraising éthiques et gratuites par le biais de leviers économiques alternatifs (l’entrepreneuriat social en particulier), car les pratiques actuelles en la matière me semblent être un véritable scandale. Par exemple, ONG CONSEIL, leader français de la collecte de rue et partenaire privé de bon nombre d’ONG, reporte lever 130 m Euros de dons pour un coût de 70 m Euros. Le fundraising (dont la communication) pèse jusqu’à 20% du Compte de Résultat des grosses ONG. Je vous laisse deviner ce qui reste de la générosité de la personne qui aura peut-être « retardé son métro » pour prendre le temps de donner ses coordonnées bancaires (même si pour le coût, j’ignore si MdM utilise ce biais de collecte). Il y a bien d’autres exemples aussi navrants.

      Voyez-vous, comme vous le sous-entendez, les 21% (2) de ces braves gens (dont je fais partie) qui ne tardent pas à la station de métro et ne parlent pas à ces V.R.P. « philanthropes » vêtus de chasubles, ont peut-être des raisons bien plus pertinentes que le métro à prendre … ou l’affiche aperçue rapidement, entre celle du « soyez le plus beau avec le dernier shampoing qui mousse encore plus » et celle du « spectacle le plus abouti de Jenesaisqui ». Par contre, je ne vois aucune démarche analytique (étude de l’impact de MdM sur le terrain, KPI … ) et financière qui étaye votre « alerte » ; quelques questions posées (avec un léger procès d’intention, en particulier au travers de votre parodie de comm.) mais surtout une vive et longue critique de l’aspect comm. de cette campagne.

      La comm. … « Le problème, c’est qu’on n’a jamais pu démontrer, en plus de 50 ans de recherche empirique dans tous les labos de recherche en sociologie de la communication du monde, le caractère “puissant” des médias ni de la publicité ». Pourtant vous exprimez en introduction « (v)otre inquiétude en découvrant la campagne de culpabilisation » de MdM. Il me semble que vous avez donc l’intuition que le risque de culpabilisation est puissant ? Forts de votre expertise, ne tenteriez-vous pas d’universaliser votre propre sentiment/lecture ? Car cette appréciation dépend d’une infinité de facteurs socio-culturels et économiques, n’est-ce pas ? Et les réactions inhérentes, également ?

      Par exemple, à mes yeux, la photographie ne me parait pas si choquante (je la trouve même soft par rapport à ce que je vois souvent…) ; c’est en tout cas une réalité. Un fait. Comme vous le soulignez justement, l’enfant en question ne sera pas nécessairement aidé par l’action que permettra de financer cette campagne (d’ailleurs, ladite action de MdM est-elle efficace? Est-elle pertinente vis-à-vis du problème soulevé c.-à-d. devenir des « enfants des décharges » … là, à mes yeux, cela aurait été un angle intéressant… ), il ne touchera pas d’ailleurs de royalties sur ce cliché, mais au moins, sa condition sera portée aux yeux d’un public qui a potentiellement bien plus de moyens (et de véhicules c.-à-d. ONG, assoc., …) pour réagir ainsi qu’une base judéo-chrétienne fertile (3) à cela. Personnellement, je crois qu’il est parfois sain de « violenter ainsi » nos compatriotes, car oui, il y a matière à se sentir coupable / empathique (4) : cet enfant ne vit que de ce qu’on ne veut plus voir, ni avoir (c.-à-d. les déchets). Il y a également ceux qui produisent certaines de nos baskets (cf. commentaire plus haut ; comme quoi même pour l’achat, la transaction nous engage un peu ?) Pardonnez ces deux images d’Épinal : je vous laisse cependant deviner au travers, comme pour ces illustrations d’antan, quelques concepts plus profonds qui s’y cacheraient.

      Pour autant, et j’abonde dans le sens de M. Carbo, il faut à mes yeux préférer stimuler l’empathie, d’abord.

      En conclusion, je suis navré de voir une telle énergie déployée pour dénoncer une pseudodérive de communication (qui n’est finalement qu’un corollaire du problème), arguant -hypothétiquement (5)- de son effet néfaste. Je regrette que cette force ne soit pas davantage centrée sur le fond dudit problème : le financement de la philanthropie et son efficacité ; des expérimentations positives qui sont aujourd’hui faites pour y remédier. De mettre en perspective votre propos avec les difficultés rencontrées par les ONG pour être visibles et implicitement, pour se financer. Au moins aurais-je été ravi (sincèrement) de comprendre vos recommandations, s’agissant de la communication à adopter dans le contexte actuel de la philanthropie et (encore une fois) de son financement. Est-il trop tard pour vous lire sur ce dernier point ?

      Cela-étant -et c’est ma conviction, on devrait fréquemment rappeler aux nantis que leur situation ne sera jamais réellement durable avec une humanité qui compte en son sein, de plus en plus de va-nu-pieds. C’est également un sens possible à donner au geste (et au message ?).

      Bonne continuation,

      Éric

      P.S. Mes amitiés à votre administrateur qui s’est si brillamment distingué par sa partialité et son procès d’intention (pourquoi réunir Paul & Éric, au juste?)… Le troll y a vu le regretté Mastoc dans la gloire du père Pagnol…

      Point de procès d’intention, mais une camionnette, c’est limité.
      D’accord avec vous : comment avancent-ils ce ratio ?
      Le don et… la culpabilité, qui vient de loin ; au moins de la naissance du monothéisme.
      Chacun son hypothèse sur l’effet seul ou combiné « Culpabilité » Et/OU Empathie » (ou vice-versa) que provoquerait l’affiche, donc de son résultat (5)
      Si je comprends bien la réponse de M. Babou et son cours magistral

      • 12 janvier 2016 à 13 h 39 min

        Je me suis laissé emporter et je le regrette, préférant généralement la réflexion au réflexe. Votre premier commentaire était si pollué de persiflage que je ne me suis pas laissé de temps pour y répondre. Vos commentaires suivants sont un peu plus modérés.

        Une camionnette c’est limité dites-vous. Nous étions organisés en convoi de plusieurs dizaines de véhicules pour pouvoir passer les frontières sans trop d’ennuis. Cette « courte expérience » a duré huit ans, les deux premières années pour des biens matériels, les suivantes pour des biens immatériels tels que musique, théâtre, danse, pour l’accompagnement des désordres physiques et psychologiques provoqués par le conflit (viols, amputations, deuils, etc.). Cet accompagnement était mis en place par le Festival de théâtre de Mostar (Mr Sead Dulič) dès 1997.
        J’ai vraisemblablement les pieds nickelés, mais que dire des pieds en or massif que j’ai vu défiler pendant ces années; qui nous offraient une centaine d’euros à la condition que nous arborions leur étendard ? Comme le colibri de la fable, nous avons fait notre part, une goutte chacun, mais totalement destinée à ce feu, sans rien en retrancher pour payer la communication. Nous n’avons pas été prédateurs de la misère afin de montrer notre « grand cœur ». Nous n’avons pas culpabilisé les donateurs. Ces milliers d’anonymes n’ont pas bénéficié de leur bénévolat, à part quelques entrefilets dans les journaux locaux français qui saluaient leur désintéressement. Il a fallu votre commentaire pour que j’en parle sur ce blog.

        Quant au massacre de la langue écrite, c’est pour moi très grave car il est révélateur de la désinvolture avec laquelle est traité le bien commun. La langue est le lieu de la compréhension, si nous ne la respectons pas, comment nous comprendrons nous ?
        Le public était entré dès qu’on avait ouvert les portes
        Le public était entré, des cons avaient ouvert les portes.

        Sur l’intelligence, venant d’une famille d’analphabètes issue d’un village d’analphabètes, je suis d’accord avec vous pour dire que l’intelligence, tant cérébrale que sensible, n’est pas l’apanage des instruits. Je pense même que ce sont les instruits qui déclenchent les guerres, pas les pauvres. Les pauvres déclenchent des révoltes, vite matées par les instruits cupides.
        Je continue mon activisme, mais pour des associations locales en Centrafrique : un peu d’argent et des conseils techniques, ma santé ne me permet pas d’aller sur place.

    17. 12 janvier 2016 à 1 h 17 min

      Les notes :

      Point de procès d’intention, mais une camionnette, c’est limité.
      D’accord avec vous : comment avancent-ils ce ratio ?
      Le don et… la culpabilité, qui vient de loin ; au moins de la naissance du monothéisme.
      Chacun son hypothèse sur l’effet seul ou combiné “Culpabilité” Et/OU Empathie” (ou vice-versa) que provoquerait l’affiche, donc de son résultat (5)
      Si je comprends bien la réponse de M. Babou et son cours magistral

    18. Igor Babou 12 janvier 2016 à 2 h 51 min

      @Eric

      Essayons de partir d’un autre pied, en évitant tout procès d’intention et tout énervement. Vous dites :

      En conclusion, je suis navré de voir une telle énergie déployée pour dénoncer une pseudodérive de communication (qui n’est finalement qu’un corollaire du problème), arguant -hypothétiquement (5)- de son effet néfaste. Je regrette que cette force ne soit pas davantage centrée sur le fond dudit problème : le financement de la philanthropie et son efficacité ; des expérimentations positives qui sont aujourd’hui faites pour y remédier. De mettre en perspective votre propos avec les difficultés rencontrées par les ONG pour être visibles et implicitement, pour se financer. Au moins aurais-je été ravi (sincèrement) de comprendre vos recommandations, s’agissant de la communication à adopter dans le contexte actuel de la philanthropie et (encore une fois) de son financement. Est-il trop tard pour vous lire sur ce dernier point ?

      Je recommanderais d’éviter de mentir, tout simplement. Mentir au public en le culpabilisant tout en dépensant des fortunes en communication, c’est insupportable quand on prétend donner des leçons de morale. Je dois être encore plus dinosaurien que vous : les mensonges du marketing m’insupportent. C’est sans doute pour cela que je suis devenu scientifique, et que j’ai définitivement et sans regret abandonné ma carrière de menteur professionnel de communicant : la vérité d’un énoncé m’importe.

      Réfléchissons ensemble à la situation que produit ces affiches. Ne regardez pas l’image de l’affiche, mais pensez plutôt à la situation empirique dans son ensemble : un photographe photographie une petite fille sur un tas d’immondices, puis cette photo atterrit dans un cabinet de communication parisien (DDB Paris) qui choisit sans doute parmi un ensemble de photos celle la plus chargée en pathos. Tout ça coûte une fortune en conception, en impression, en diffusion. C’est ça, les faits. La petite fille a-t-elle été secourue ? On n’en saura rien. Le photographe et DDB Paris lui ont-ils fait un contrat de cession de ses droits à l’image ? Une star du cinéma prendrait une fortune en droits à l’image, et il y a des lois en France qui interdisent de diffuser la photo d’une personne sans son consentement. Mais on ne sait pas si cette petite fille ou ses parents ont signé un contrat de cession de droits à l’image, comme c’est la loi en France. On ne sait pas non plus si le photographe a secouru cette petite fille, ou s’il a aidé le SDF à se relever : s’agit-il vraiment d’un SDF ? Là aussi, on pourrait avoir de sacrées surprises croyez-moi… Qui est cette personne ? Comment pouvons-nous savoir s’il s’agit bien d’un SDF, dans un contexte où le mensonge règne en maître puisqu’il s’agit de marketing ?

      On sait en revanche que tout ça a couté une fortune à MdM. Et sur ces bases, on accuse le public qui galère en métro de ne pas dépenser quelques euros pour soutenir cette petite fille ? Mais c’est juste dégueulasse comme procédé ! Parce que ces mêmes gens qui galèrent en métro ont peut-être donné à des ONG avant de se faire insulter ainsi. Moi, j’ai donné à des ONG durant des années, et je me fais insulter tous les jours par des communicants en prenant le métro. Mais eux, ces communicants, où sont-ils ? Quel est leur salaire ? Contribuent-ils à la réduction de la pauvreté par leur travail ? Non, car le travail d’un publicitaire est justement de créer de faux besoins pour des personnes qui ont peu d’argent : il s’agit de faire dépenser ceux qui ont le moins pour que ceux qui ont le plus s’enrichissent encore, et que les communicants prélèvent leur marge au passage. C’est ça, la pub, rien d’autre : un mensonge généralisé, et le pire, c’est que c’est inefficace (voir mon « cours » plus haut). En revanche, ça nous habitue à ce que plus rien ne signifie quoi que ce soit : tout et son contraire peut être dit. L’amour c’est la haine, la générosité c’est l’égoïsme, l’espoir c’est le désespoir, etc. Je le sais, j’ai été publicitaire : mon métier, c’était de mentir et d’habituer le monde au mensonge. Encore ne l’ai-je pratiqué que peu de temps ce métier, et à une échelle sans commune mesure en termes d’ignominie par rapport à cette campagne-là.

      Que ça rapporte plus que ça ne coûte ne compte pas et ne peut pas servir d’argument : on n’en sait rien, déjà, dans la mesure où pour le savoir, il faudrait que MdM produise ses bilans et ses dépenses de communication en toute transparence.  Quand on exige une éthique de la part du public, ce serait la moindre des choses que de s’appliquer à soi-même cette éthique. Une publicité éthique aurait ainsi comporté les textes suivants :

      « 21% des personnes sollicités ne peuvent pas aider cette petite fille… mais nous avons dépensé tant de milliers d’euros pour la photographie, tant de milliers d’euros pour l’impression, tant de milliers d’euros en salaire de graphistes, tant de milliers d’euros en droits d’auteurs, tant de milliers d’euros pour la fille de Luchini et pour l’équipe de réalisation du clip vidéo, tant de milliers d’euros pour les passages du clip en cinéma ou en TV, etc., et cet argent n’aidera pas la petite fille que nous vous demandons d’aider en vous traitant de sales égoïstes » : faites ce que nous disons, mais pas ce que nous faisons, en somme !

      MdM et DDB Paris ont mis en scène la misère pour faire de l’argent, c’est ça la situation dans toute sa trivialité. Il ne s’agit pas d’une lutte contre la misère : mais de la mise en scène de la misère à des fins économiques, et cela sur la base d’une dénonciation de celles et ceux qui n’y peuvent rien, les membres du public, désignés comme égoïstes. Mais les égoïstes, ce sont les communicants qui ont réussi à vendre cette campagne à MdM, en s’appuyant sur les postulats infondés et idéologiques que j’ai exposés plus haut.

      Je sais bien que MdM fait un réel travail humanitaire, et nous ne l’avons pas remis en cause. Et comme beaucoup de gens je donne à des ONG. Mais jamais je ne donnerai un centime à MdM après cette campagne : ça aussi, c’est un effet dont je suis certain qu’il est ressenti par d’autres. Déjà plus de 160 signataires à notre lettre ouverte, alors que pour éviter d’être nous-mêmes pris dans le jeu de ce que nous dénonçons, nous avons préféré gérer nous-mêmes la pétition plutôt que de passer par des boites comme Change.org ou Avaz, car nous avions de gros doutes quant à l’éthique de ces services de pétition en ligne qui alimentent le charity business tout en s’en nourrissant : autrement dit, nous avons préféré risquer de perdre en visibilité pour notre lettre ouverte plutôt que de faire dans la com’ payante ou non éthique. Ces 160 signatures (qui auraient été plusieurs milliers si on avait utilisé les services de Change.org) sont un indice que notre exigence d’éthique a visé juste, et qu’en dehors des quelques communicants qui s’extasient sur les réseaux sociaux en se pâmant devant l’esthétique si « détournée » et si « provocatrice » de cette publicité (vérifiez sur le net, je n’exagère pas), il y a encore des gens pour qui le  statut de la vérité importe.

      Ensuite, si vous estimez important d’aborder le thème de l’économie de l’humanitaire, hé bien faites-le ! Nous estimons important de dénoncer les mensonges du charity business et nous le faisons sans nous éparpiller, sur la base des domaines que nous maîtrisons à peu près. Mais si vous le souhaitez, exposez ici-même vos propositions en termes d’économie de l’humanitaire, faites-en un billet, et on en discute, pas de problème, avec joie même. Mais vous ne pouvez pas nous dicter ce que devrait être le seul sens du travail critique à mener autour des ONG : chacun a bien le droit de travailler spécifiquement son domaine, et il se trouve que le notre c’est la communication et la critique du débat public, pas l’économie.

      Pour le reste, j’avoue ne pas bien comprendre vos autres arguments car je ne saisis pas à qui vous répondez, ni à quoi : pouvez-vous préciser vos remarques en citant précisément des éléments du texte initial ? Sinon on va rapidement tourner en rond.

    19. 12 janvier 2016 à 19 h 48 min

      Je viens de recevoir un mail de MdM. Pour faire un don. J’ai fait un don. Dix euros.

      Coïncidence ou corrélation ?

    20. Joëlle Le Marec 13 janvier 2016 à 9 h 34 min

      Un petit mot à propos de deux choses dans votre post Eric, même si je ne sais pas si on peut vraiment changer d’avis les uns les autres

      Vous dites :  » j’abonde dans le sens de M. Carbo, il faut à mes yeux préférer stimuler l’empathie, d’abord ». On ne peut pas produire industriellement l’empathie par des procédés en tout cas pas longtemps. Comme je disais plus haut, je suis très préoccupée par le fait que les adolescent ne croient pas en ce qu’ils ont sous les yeux. La plupart des images sont fabriquées pourquoi cette image de tel drame ne le serait-elle pas? Si on considère qu’on peut produire de quoi stimuler l’empathie, on contribue à leur donner raison et à les perdre quand ils doutent de toute information au motif qu’elle est destinée à servir des intérêts.

      • Igor Babou 13 janvier 2016 à 10 h 30 min

        J’ai l’impression qu’une partie du problème est que pour les questions de communication, tout comme pour la plupart des questions à caractère social, le sens commun paraît généralement être suffisant pour « raisonner » sur tel ou tel  cas. Dans la mesure où l’on baigne dans une idéologie de la communication qui est devenue une sorte de dogme, de croyance, de religion, et que cette religion de la communication occupe chaque instant de nos vies et presque chaque centimètre carré de nos univers visuels quotidiens (dans la rue, cherchez les rares espaces non colonisés par la publicité…), tout se passe comme si la communication était devenue une évidence, quelque chose qui allait de soi, au même titre que le langage. Sauf qu’on apprend à parler, à écrire, avec la grammaire, le dictionnaire, l’orthographe, et toutes les méthodes qui vont avec. Mais pas avec la communication professionnelle qui ne fait l’objet que de très peu d’interrogation critique à l’école, ou du moins pas assez, et pas avec les bonnes références ni avec des spécialistes de la question : s’il y a, dès le collège, des disciplines qui prennent en charge l’apprentissage des langues (et même dès la maternelle en fait, mais là ce ne sont pas des spécialistes d’une discipline), il n’y a pas l’équivalent pour la communication : je le sais pour avoir formé, durant des années, des personnels éducatifs à l’analyse des médias et de la communication. C’est un véritable problème, et notre éducation est tellement mal faite de ce point de vue qu’elle oriente soit vers une croyance aveugle dans les bienfaits de la communication, soit au contraire vers des critiques souvent sommaires et peu informées des avancées théoriques et empiriques, car les seuls spécialistes de la recherche sur la communication sont à l’université. Dans cette affaire de MdM, le sens commun sert de balise, et non la réflexion critique étayée par des observations concernant, par exemple, le public : on nous oppose ainsi la nécessité de fabriquer de l’empathie, ou celle de promouvoir la charité, sans prendre en compte les décennies d’analyse critique des effets (ou de l’absence d’effet) de la communication. Que faire face à ce qui est devenu la religion du siècle ? D’ailleurs, les fondamentalistes de tous bords sont aussi des grands amateurs de communication, même les djihadistes, qui remettent en cause tous les acquis de la modernité, sauf la communication professionnalisée et ses techniques. De telles alliances devraient nous interroger plus.

      • 13 janvier 2016 à 12 h 20 min

        Igor

        Joëlle
        http://indiscipline.fr/members/olivierjmchantraine/
        La communication, telle qu’elle est pratiquée, est une manipulation de nos esprits. Elle ne sert pas le bien commun mais le bien de quelques uns. Pavlov avait découvert une partie du « pourquoi ça marche », mais les dominants savaient depuis longtemps « comment ça marche ». Même pas besoin de l’hypnopédie d’Orwell, nous intégrons les concepts viciés en plein état de veille.
        C’est la raison qui m’a fait poser mes hypothèses dans le billet « Spectateur ? ». Pourquoi un texte manipulé par un metteur en scène et par des interprètes nous convainc ou non ? Ces allers et retours qui vont des mots à l’émotion, de l’émotion aux mots, et qui génèrent les mots avec lesquels nous pensons et interprétons le monde. Nos esprits sont remplis de prêt à penser et de prêt à parler qui nous sont fournis par les messages que nous recevons de la part des communicants aux ordres des dominants. Je pense que le théâtre antique est un précurseur de ce que nous appelons communication.

         Shakespeare :
        « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » »Comme il vous plaira ».
        « C’est un récit conté par un idiot, plein de son et furie, ne signifiant rien. » « Macbeth ».

         

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