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Indiscipline !

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Le présent n’est pas déjà le passé mort d’un futur encore abstrait


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Il devient insup­por­table de devoir en per­ma­nence célé­brer la néces­saire muta­tion de tout ce qui semble “figé”, c’est-à-dire vivant dans une échelle tem­po­relle autre que celle des “années de chien”, selon l’expression employée par un infor­ma­ti­cien pour l’échelle des chan­ge­ments tech­no­lo­giques (une année pour sept). Les luttes actuelles sont  donc néces­saires. Mais  l’anticipation des des­truc­tions, anti­ci­pa­tion néces­saire à la mobi­li­sa­tion, nous amène par­fois à consi­dé­rer comme condam­nés les envi­ron­ne­ments et les dyna­miques quo­ti­diennes mena­cées et donc à les frap­per d’insignifiance. Pour­quoi perdre du temps au soin et à l’attention quo­ti­dienne pour ce qui est bien vécu ici et main­te­nant puisqu’il faut s’occuper à plein temps de com­battre les ten­dances de des­truc­tion ?  Si nous rai­son­nons ain­si, nous sommes déjà morts. Selon moi, la lutte et la cri­tique n’ont d’intérêt que s’ils s’accompagnent de l’effort constant pour comp­ter pré­ci­sé­ment avec tel lieu, tel équipe, telle confi­gu­ra­tion, telle per­sonne et leur don­ner sans cesse la même den­si­té et la même réa­li­té expé­rien­tielle et dis­cur­sive que ce  contre quoi nous lut­tons.

Mais com­ment par­ve­nir à le pen­ser ? De quoi s’agit-il ?

Des his­to­riens amé­rin­diens comme Sioui relatent que cer­tains récits à pro­pos des hommes blancs font état de leur étrange désir de mort : ce désir les fait sans cesse aspi­rer à autre chose que ce qu’ils vivent, et cou­rir vers les catas­trophes qu’ils fabriquent et aux­quelles ils mêlent tous les peuples qu’ils ren­contrent. Selon le conteur, quand l’homme blanc aura accom­pli son des­tin et atteint la mort, la prai­rie enfin rever­di­ra.

Pierre Clastres et Claude Levi-Strauss ont ten­té cha­cun à leur manière de rendre compte de la figure inver­sée de notre dyna­mique de chan­ge­ment, tiré par l’imaginaire d’un Pro­grès qui a de fait par­fois pris le visage de la Mort. Les peuples ama­zo­niens qu’ils ont étu­diés s’activent sans cesse pour main­te­nir des états d’équilibre qui exigent tout le contraire d’une pas­sive immo­bi­li­té. Clastres évoque les efforts per­ma­nents des socié­tés Gua­ra­ni pour évi­ter que l’État n’apparaisse. Inver­sant l’idée de sens com­mun selon laquelle ces socié­tés n’étaient pas encore arri­vées au stade d’un État, il a mon­tré que tout au contraire, elles fai­saient tour pour évi­ter de glis­ser la pente de l’évolution vers l’État.

Levi-Strauss décrit le phé­no­mène par lequel les socié­tés ama­zo­niennes (Nam­bik­wa­ras et Boro­ro) tentent de main­te­nir un éter­nel pré­sent des temps de la fon­da­tion de leur socié­té, au prix là aus­si d’un effort constant pour réajus­ter les mythes avec des élé­ments nou­veaux. Là encore, ce n’est pas que les socié­tés qu’il étu­die soient sans his­toire, c’est qu’elles ré-orga­nisent sans cesse leurs mythes pour réac­tua­li­ser le pré­sent d’un état encore ori­gi­nel.

Que l’analyse porte sur la dimen­sion poli­tique ou sur la dimen­sion sémio­tique du fonc­tion­ne­ment social, l’idée est tou­jours celle d’une dyna­mique forte déployée pour main­te­nir le pré­sent comme futur.

Rien de tout cela en ce qui nous concerne : non seule­ment nous en sommes venus à l’État mais nous allons plus loin, nous allons au-delà vers des sys­tèmes plus mas­sifs encore, plus inté­grés, au-delà des échelles aux­quelles se déroulent nos exis­tences d’humains bio­lo­giques.

Non seule­ment nous pré­fé­rons sans cesse le futur au pré­sent, mais nous pré­fé­rons sacri­fier celui-ci, quoique tout vivant, à l’avènement d’un futur dont la vie est toute ration­nelle. Notre socié­té est à l’image d’un Muséum : un gigan­tesque  cime­tière  de créa­tures héroï­que­ment sémio­ti­sées, sacri­fiées à la vie bio­lo­gique pour ser­vir l’avènement d’un autre ordre d’existence plus vivant même si c’est d’une vie toute abs­traite : le dis­cours sur la nature.

Mais nous n’avons pas la foi, la gran­deur, les espoirs des natu­ra­listes du XVIIIème siècle. Les Roman­tiques ont flai­ré le dan­ger, mais ils ont échoué à mettre en cause cette sub­sti­tu­tion des mots aux choses dans le rap­ports à la nature.

Il est pos­sible qu’au delà du rap­port à la nature, ce soit le rap­port à la vie qui soit en ques­tion, à la vie sociale notam­ment, aus­si chao­tique que l’a été la nature chao­tique pré­cé­dant sa clas­si­fi­ca­tion. Les sciences sociales tardent à opé­rer sur le même modèle pour ordon­ner la socié­té. Les sciences tout court l’ont ten­té au moment des dic­ta­tures : pour Lefort, l’utopie, le modèle de la socié­té humaine est le  camp lui-même. Sol­je­nit­syne n’a pu s’empêcher de faire avouer à un pro­ta­go­nistes du Pre­mier Cercle : la cha­ra­ch­ka, à cer­tains moments, est le labo­ra­toire atro­ce­ment idéal.  Mais la dic­ta­ture s’achève, les Lumières réap­pa­raissent comme si elles n’avaient jamais été éteintes.

Le fait que la science éman­ci­pa­trice des Lumières nous ait conduit par deux fois au moins vers la Mort, par des dic­ta­tures fon­dées sur une auto­no­mi­sa­tion hys­té­rique, atroce, de la ratio­na­li­té ins­tru­men­tale et sociale, ne nous a pas fait dévier d’un pouce de notre course au Pro­grès. Bien au contraire, les sciences humaines et sociales, sen­ti­nelles de nos socié­tés, semblent aujourd’hui deve­nues d’encombrantes mytho­lo­gies, absor­bant inuti­le­ment des moyens et des éner­gies qui seraient mieux employés à pro­duire, pro­duire des arte­facts, des infor­ma­tions, de la connais­sance, de la crois­sance, de la valeur mar­chande, du futur, et pour ce futur, des modèles…

Mais les sciences humaines nous four­nissent encore la réflexion sur notre vie sociale vivante.  Dans un ouvrage récent, Daval­lon pro­pose une inver­sion du sens com­mun de notre rela­tion au patri­moine : celui-ci est la trans­mis­sion non pas d’un bien qui nous rat­tache au pas­sé, mais d’une dette qui nous engage vers l’avenir.  Cette inver­sion des rap­ports du pré­sent au pas­sé et à l’avenir  est  par­ti­cu­liè­re­ment sti­mu­lante pour pen­ser bien des contra­dic­tions. Par exemple :  le porte à faux per­pé­tuel entre d’une part un ensemble de décla­ra­tions réité­rées à pro­pos du carac­tère fon­da­men­tal du ser­vice de l’héritage des Lumières, et d’autre part, au nom même de ces dis­cours, les pra­tiques qui visent à anti­ci­per en per­ma­nence la menace d’obsolescence de ces mêmes valeurs  et qui orga­nisent de ce fait la réa­li­té future de cette obso­les­cence sup­po­sée regret­table.

En d’autres termes, non seule­ment le pas­sé n’organise pas notre rap­port au pré­sent, mais de plus, notre pré­sent finit par ne deve­nir que le pas­sé du futur qui seul importe, quand bien même nous n’en serions pas encore. Qu’importe puisque ce qui est véri­ta­ble­ment, c’est la pers­pec­tive future, glo­bale  si pos­sible.

Récem­ment, un audi­teur posant une ques­tion à la radio for­mu­lait la remarque sui­vante : com­ment pou­vons-nous sup­por­ter que notre quo­ti­dien fami­lier, nos enfants, notre vie, deviennent insi­gni­fiants à nos propres yeux, com­pa­rés aux monde glo­bal, aux ten­dances cos­miques dans les­quels nous sommes plon­gés en per­ma­nence par la puis­sance des dis­cours média­tiques.

Concrè­te­ment, nous par­ti­ci­pons en per­ma­nence à cette insi­gni­fiance de notre propre vie pré­sente : nos efforts pour main­te­nir des espaces sociaux, for­cé­ment petits, où règnent la soli­da­ri­té et la joie de vivre, sont minés non seule­ment par une auto­ri­té qui ne souffre plus rien de petit et rêve de visi­bi­li­té mon­diale, mais aus­si par notre propre pro­pen­sion à voir ces espaces condam­nés par les ten­dances lourdes qui les menacent.

Plus concrè­te­ment encore, nos petites équipes de recherche, échoppes d’artisans, jar­dins ouvriers de la sciences, com­mu­nau­tés sin­gu­lières infi­ni­ment atta­chantes et pré­cieuses, nos bri­co­lages ami­caux entre col­lègues, entre maîtres et élèves, entre secré­taires et cher­cheurs, sont deux fois mena­cés : par ces grandes ten­dances qui condamnent les échelles du vivant social,  par nous-mêmes qui anti­ci­pons déjà le fait que cette vie  sociale fra­gile  de sa vie même est condam­née si tout se réa­lise comme impo­sé par l’autorité. Or il ne faut pas : il ne faut pas que nos vies quo­ti­diennes, nos socia­bi­li­tés humaines et intel­lec­tuelles, soient déjà à nos propres yeux le pas­sé mort d’un futur déjà trop vivant en tant que construc­tion fic­tive.

C’est pour­quoi, j’avance l’idée sui­vante : cri­ti­quer  bien sûr, sans relâche, non seule­ment des volon­tés auto­ri­taires que nous subis­sons pour les dénon­cer et les com­battre, mais aus­si témoi­gner de notre pré­sent de vivants sociaux cor­rects, de la vie sociale struc­tu­ré par des liens vivants. Décrire le pré­sent qui est vivant.




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