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Crise écologique : désétatiser nos imaginaires politiques et nos savoirs scientifiques


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Igor Babou (uni­ver­si­té Paris Dide­rot, Ladyss) et Joëlle Le Marec (Sor­bonne uni­ver­si­té, Gri­pic)

Nous espé­rons que les groupes éco­lo­gistes écar­te­ront tout appel au « chef de l’Etat » ou aux ins­ti­tu­tions bureau­cra­tiques natio­nales et inter­na­tio­nales, c’est-à-dire à des cri­mi­nels qui contri­buent maté­riel­le­ment à la crise éco­lo­gique actuelle. Nous pen­sons que c’est aux gens eux-mêmes qu’il faut faire appel, à leur capa­ci­té d’agir direc­te­ment et de prendre en main leur propre vie. C’est seule­ment ain­si que s’édifiera une socié­té sans hié­rar­chie et sans domi­na­tion, une socié­té où cha­cun sera le maître de son propre des­tin. (Mur­ray Book­chin, Roots, New-York, 1969, tra­duit dans Book­chin, M., Pou­voir de détruire, pou­voir de créer, Paris, L’Echappée, 2019)

Face à l’effondrement envi­ron­ne­men­tal qui s’annonce, l’État peut-il contrer la des­truc­tion des éco­sys­tèmes pla­né­taires, ou, inver­se­ment, doit-on le consi­dé­rer comme l’un des pro­blèmes exis­ten­tiels que l’espèce humaine a doré­na­vant à affron­ter ? Cette ques­tion est stra­té­gique et essen­tielle à trai­ter sérieu­se­ment dans un contexte où toute une série d’acteurs sociaux – ONG, mili­tants éco­lo­gistes, scien­ti­fiques, etc. – sont en train de se mobi­li­ser et orga­nisent leurs stra­té­gies avec l’espoir, publi­que­ment expri­mé, que l’État s’implique davan­tage pour la pro­tec­tion de la nature, pour la lutte contre l’effondrement de la bio­di­ver­si­té, contre l’aggravation du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et de la pol­lu­tion des terres et des océans.

Avant tout, répondre à ce type de ques­tion impose de pré­ci­ser, même briè­ve­ment, « d’où l’on parle ». Ces enjeux relèvent en effet plus sou­vent de la cir­cu­la­tion de dis­cours d’opinion que d’analyses étayées par des obser­va­tions. Si nous nous expri­mons à ce sujet, c’est parce que nos tra­vaux de recherche, qui prennent la forme d’enquêtes de ter­rain, portent direc­te­ment sur les poli­tiques de pro­tec­tion de la nature, sur les mobi­li­sa­tions envi­ron­ne­men­tales, sur les attentes, repré­sen­ta­tions et actions des publics à l’égard des sciences et de l’environnement, bref, parce que nous obser­vons depuis des décen­nies ce sur quoi nous nous expri­mons ici. Cela n’élimine en rien la dimen­sion néces­sai­re­ment idéo­lo­gique de tout rai­son­ne­ment sur l’action publique et la nature, mais au moins cela per­met d’éviter un cer­tain nombre des pièges du sens com­mun ou du prêt à pen­ser média­tique. Ensuite, si nous nous expri­mons au titre d’une connais­sance « scien­ti­fique » de ces ques­tions – c’est-à-dire argu­men­tée du point de vue des sciences humaines et sociales -, nous n’en sommes pas moins inquiets et concer­nés en tant qu’habitants de ce monde en cours d’effondrement. C’est pour­quoi cette dis­cus­sion repo­se­ra en der­nière ana­lyse sur des choix poli­tiques et éthiques. Enfin, nous avons lu les auteurs de l’écologie poli­tique et de la socio-anthro­po­lo­gie de la nature, mais nous ne ferons pas ici le détour par l’histoire des idées ou la pro­blé­ma­ti­sa­tion des débats contem­po­rains dans ce domaine. Ce texte n’a pas voca­tion à être publié en tant que pro­duc­tion de recherche, et nous pré­fé­rons argu­men­ter en nous appuyant sur notre expé­rience directe des ques­tions, pro­blèmes, ins­ti­tu­tions et pra­tiques de l’écologie poli­tique.

Le pre­mier pos­tu­lat qu’il nous paraît impor­tant de poser, c’est que la situa­tion d’effondrement décrite par le GIEC1 ou l’IPBES2 a pour ori­gine non pas l’espèce humaine dans son ensemble, mais les modes d’organisation éco­no­miques, poli­tiques et sociaux impo­sés par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme indus­triel et par le type de ratio­na­li­té pro­duit et ensei­gné par les tech­no-sciences. Il est très impor­tant de ne pas essen­tia­li­ser l’espèce humaine dans son rap­port à la nature, aux savoirs et au déve­lop­pe­ment si l’on ne veut pas se trom­per de diag­nos­tic : toutes les popu­la­tions humaines ont eu un impact sur l’environnement et sur les pay­sages, mais l’anthropologie per­met de com­prendre que cet impact et que la res­pon­sa­bi­li­té des humains sont très dif­fé­rents selon les modes de déve­lop­pe­ment et d’organisation et selon les types de connais­sances qui ont été pri­vi­lé­giés par les socié­tés. Seul le déve­lop­pe­ment indus­triel contem­po­rain, qui doit son effi­ca­ci­té aux méca­nismes d’administration de la preuve et de pré­vi­sion des tech­no-sciences, a cau­sé des des­truc­tions telles que l’on en arrive aujourd’hui à craindre la fin de l’espèce humaine et de pans entiers du vivant. La cou­pure qui s’est ins­tau­rée entre nature et culture à par­tir du XVIIème siècle avec l’avènement des sciences empi­riques et des idéo­lo­gies du pro­grès tech­nique et de l’utilitarisme (« maître et pos­ses­seur de la nature » disait Des­cartes) n’est pas du tout une constante dans l’histoire des socié­tés humaines. De même, la concep­tion du monde selon laquelle la « nature » serait un ensemble d’éléments exté­rieurs à l’humanité et que l’on pour­rait donc « gérer » ou « pré­ser­ver » de l’humain, n’a rien d’universel3. C’est pour­quoi nous récu­sons, avec d’autres, le terme d’Anthropocène, et s’il faut vrai­ment ins­tau­rer de grandes pério­di­sa­tions, nous pré­fé­rons uti­li­ser celui de Capi­ta­lo­cène. Le para­doxe qu’il faut cepen­dant affron­ter c’est celui d’une scien­ti­fi­ci­té qui four­nit aujourd’hui les outils du diag­nos­tic de l’effondrement – et donc de la dénon­cia­tion du modèle éco­no­mique et poli­tique qui le sous-tend — mais dont nous avons pour­tant toutes les rai­sons de croire qu’elle en est l’un des fac­teurs impor­tants.

L’État et les politiques de la nature

Venons-en main­te­nant à la ques­tion de l’État et des poli­tiques de la nature. Les appels à un ren­for­ce­ment de l’action de l’État se mul­ti­plient depuis quelques années : appel d’Aurélien Bar­reau avec des artistes et des intel­lec­tuels, appel de la jeu­nesse à l’initiative de la jeune sué­doise Gre­ta Thun­berg, appel des ensei­gnants pour la pla­nète, actions de 350.org, etc. La plu­part de ces appels dési­gnent l’État ou les États (l’Europe) comme cibles et inter­lo­cu­teurs des actions de reven­di­ca­tion. Mais de quoi parle-t-on exac­te­ment quand on désigne l’État ? Com­men­çons par poser quatre points préa­lables à cette réflexion.

Le pre­mier point à avoir en tête est que les ques­tions d’environnement sont pla­né­taires. On ne peut donc pas rai­son­ner uni­que­ment au niveau d’un seul État. Il faut tenir compte de la grande diver­si­té des manières dont les États mettent en œuvre des poli­tiques de pro­tec­tion de la nature. Il se trouve que l’un d’entre nous ana­lyse depuis dix ans les poli­tiques de pro­tec­tion de la nature et leurs effets concrets dans des parcs natu­rels situés dans plu­sieurs pays (Argen­tine, France, Espagne). On dis­pose par ailleurs de toute une lit­té­ra­ture scien­ti­fique sur ce sujet. Au plan quan­ti­ta­tif, envi­ron 15% des terres de la pla­nète et 10% des eaux ter­ri­to­riales cor­res­pondent à des aires natu­relles pro­té­gées et font l’objet d’une ges­tion admi­nis­tra­tive et scien­ti­fique. Les aires natu­relles pro­té­gées four­nissent donc un bon obser­va­toire des poli­tiques publiques en matière d’environnement.

Le deuxième point impor­tant est qu’il existe deux grands types de cadres régle­men­taires pour la pro­tec­tion de l’environnement. Soit des lois natio­nales, soit des conven­tions inter­na­tio­nales signées sous l’égide de l’Unesco (patri­moine mon­dial, réserves de bio­sphère, etc.). Mais comme l’Unesco n’a aucun pou­voir de contrainte sur les États signa­taires des conven­tions inter­na­tio­nales, ce sont les États qui mettent en œuvre ces conven­tions sur la base de leurs légis­la­tions natio­nales.

Le troi­sième point clé est que l’action de l’État ne passe pas seule­ment par l’application de lois, car elle doit aus­si s’appuyer sur l’implication des popu­la­tions locales et leur par­ti­ci­pa­tion aux prises de déci­sion : dans l’article 8j de la conven­tion sur la diver­si­té bio­lo­gique, signé par la France en 1992, l’Unesco recon­naît « les connais­sances, inno­va­tions et pra­tiques des com­mu­nau­tés autoch­tones et locales qui incarnent des modes de vie tra­di­tion­nels pré­sen­tant un inté­rêt pour la conser­va­tion et l’u­ti­li­sa­tion durable de la diver­si­té bio­lo­gique et en favo­rise l’ap­pli­ca­tion sur une plus grande échelle ».

Enfin, le qua­trième point est qu’une poli­tique natio­nale de pro­tec­tion de l’environnement qui repose sur des lois n’a d’effet que si elle est appli­quée concrè­te­ment sur les espaces pro­té­gés. Ce ne sont donc pas seule­ment les lois qu’il faut ana­ly­ser, mais l’ensemble des condi­tions éco­no­miques, poli­tiques, cultu­relles, sociales, et orga­ni­sa­tion­nelles de leur appli­ca­tion.

Une fois ces quelques préa­lables posés, on ne peut pas dire que l’action de l’État serait une solu­tion en soi, car l’observation des poli­tiques publiques de la nature et de leur mise en œuvre fait appa­raître une grande diver­si­té de pra­tiques selon les pays. Dans cer­tains cas, il y a tout un appa­reil légis­la­tif qui n’est tout sim­ple­ment pas appli­qué en rai­son de la fai­blesse de l’État ou de sa cor­rup­tion. C’est ce qu’on peut obser­ver en Argen­tine (en tout cas dans la pro­vince du Chu­but4 ), mais aus­si en Espagne (notam­ment dans les îles Cana­ries). On peut avoir des lois rigou­reuses en matière de pro­tec­tion de la nature, mais si l’État ne finance pas de postes pour des éco-gardes ou ne leur donne pas les moyens de tra­vailler effi­ca­ce­ment, ces lois seront sans effet. On peut se dire qu’en France l’État est très cen­tra­li­sé, que notre pays a une culture réga­lienne forte, et que la loi serait donc mieux appli­quée qu’en Argen­tine ou que dans les Cana­ries. C’est vrai, mais il faut tenir compte d’une ten­dance contem­po­raine à la déré­gu­la­tion. Depuis la loi de 20065, les parcs natio­naux ont vu leur ges­tion se trans­for­mer et ils sont main­te­nant plus dépen­dants qu’avant des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et des « par­ties pre­nantes » (acteurs éco­no­miques, etc.), c’est à dire des formes contem­po­raines de la gou­ver­ne­men­ta­li­té libé­rale. Ils sont aus­si plus proches dans leur fonc­tion­ne­ment des parcs régio­naux et une par­tie de leurs actions relève du déve­lop­pe­ment éco­no­mique et non de la conser­va­tion. Enfin, depuis 2011, la ten­dance est à la réduc­tion de leurs bud­gets de fonc­tion­ne­ment et de leurs effec­tifs. Un rap­port du Com­mis­sa­riat géné­ral au déve­lop­pe­ment durable de 2018 décrit ces baisses, et indique que plu­sieurs parcs ont dû renon­cer à cer­tains de leurs objec­tifs par manque de per­son­nel. Or, ces objec­tifs font par­tie de la poli­tique de l’État fran­çais. Enfin, le même rap­port se conclue en deman­dant aux parcs de trou­ver des moyens de fonc­tion­ne­ment com­plé­men­taires via le sec­teur pri­vé et le « naming »6, ou via le mécé­nat d’entreprise, ou même en met­tant en place des taxes sur l’extraction de res­sources natu­relles en leur sein, ou encore par l’émission d’obligations vertes pour atti­rer des fonds de pen­sion, voire de recou­rir au béné­vo­lat… bien­ve­nue dans un monde de pré­ca­ri­té et dans une nature finan­cia­ri­sée, mar­que­tée et tou­jours aus­si exploi­tée !

On voit donc bien que l’action d’un État aus­si réga­lien que la France n’est pas la garan­tie en soi d’une poli­tique effi­cace de pro­tec­tion de la nature tant que les dogmes du libé­ra­lisme s’appliqueront. À cela s’ajoute la fai­blesse de l’action et de la réflexion de l’État en matière de par­ti­ci­pa­tion des popu­la­tions à la prise de déci­sion dans les parcs, quand ces der­niers sont habi­tés. Enfin, pour quit­ter le domaine des aires natu­relles pro­té­gées, quand l’État fran­çais agit, c’est assez sou­vent contre-pro­duc­tif : on connaît tous les luttes qui ont dû être menées par des acti­vistes pour contrer les « Grands Pro­jets Inutiles », la poli­tique d’enfouissement des déchets nucléaires, les construc­tions en zones fra­giles (notam­ment la des­truc­tion des lit­to­raux fran­çais par une urba­ni­sa­tion débri­dée), le pro­jet minier de la Mon­tagne d’Or en Guyane, etc., mais on constate aus­si actuel­le­ment une poli­tique expli­cite de déré­gu­la­tion : avec la pri­va­ti­sa­tion des bar­rages, ou celle d’Aéroports de Paris, l’État se prive de pos­si­bi­li­tés impor­tantes d’action en matière d’énergie ou de trans­ports. Symé­tri­que­ment, quand il y a ren­for­ce­ment des pré­ro­ga­tives réga­liennes de l’État fran­çais, cela va dans le sens d’un affai­blis­se­ment des dis­po­si­tifs d’expertise indé­pen­dante sus­cep­tibles de régu­ler le déve­lop­pe­ment indus­triel pour des rai­sons éco­lo­giques : ce fut le cas en 2018 avec la sup­pres­sion pro­gres­sive des enquêtes publiques qui étaient menées en amont des pro­jets d’aménagement, et en 2019 avec le pro­jet d’affaiblissement de l’Autorité envi­ron­ne­men­tale.

Cette déré­gu­la­tion ne béné­fi­cie cepen­dant pas à l’initiative et à l’expérimentation citoyenne, envi­ron­ne­men­tale et poli­tique. Sur le ter­rain, on constate la fai­blesse des dis­po­si­tifs de repé­rage et d’accompagnement des ini­tia­tives ver­tueuses. Le tra­vail d’enquêtes sur les lieux et col­lec­tifs qui s’engagent dans des actions en faveur de l’environnement relève de l’initiative mili­tante ou de tra­vaux de cher­cheurs impli­qués.

Mais pire encore, ces ini­tia­tives font l’objet d’entraves et de répres­sions conti­nuelles. Par exemple, rap­pe­lons que c’est pour empê­cher la des­truc­tion d’un espace natu­rel fra­gile et pour s’opposer au déve­lop­pe­ment du trans­port aérien dans une zone déjà bien dotée en aéro­ports, que la contes­ta­tion du pro­jet d’aéroport de Notre Dame des Landes est née et s’est concré­ti­sée avec une occu­pa­tion. La ZAD a fait l’objet d’un déman­tè­le­ment très violent alors que pré­ci­sé­ment elle était une expé­ri­men­ta­tion socio-envi­ron­ne­men­tale à grande échelle. Il s’agissait non seule­ment d’une lutte pour empê­cher la construc­tion d’un aéro­port (de ce seul point de vue les zadistes méri­te­raient la recon­nais­sance col­lec­tive car ils ont per­mis d’éviter qu’une erreur majeure ne soit com­mise) mais aus­si, bien sûr, de déve­lop­per une autre manière de vivre et de s’organiser sur un ter­ri­toire auto­nome. La ZAD a vu s’organiser depuis 2009 la coha­bi­ta­tion entre de nom­breux habi­tants, anciens ou plus jeunes, agri­cul­teurs ou pas, avec des visions et des convic­tions très dif­fé­rentes, mais tous impli­qués dans une manière d’habiter qui mon­trait que poli­ti­que­ment et socia­le­ment, nous avons moins besoin que nous le pen­sons d’être gou­ver­nés et gérés. On retrouve dans la ZAD ce qui carac­té­rise d’autres lieux d’expérimentations : l’importance de l’éducation popu­laire, les expé­ri­men­ta­tions de fonc­tion­ne­ments poli­tiques, et l’auto-critique des mul­tiples rap­ports de domi­na­tion enchâs­sés dans les orga­ni­sa­tions (sexisme, racisme, etc.). Si le déluge de gre­nades lacry­mo­gènes, l’envoi de blin­dés, la des­truc­tion des habi­ta­tions à par­tir du 9 avril 2018 puis le 24 mai 2018 ont été si mas­sifs à la ZAD, c’est aus­si pour empê­cher le déve­lop­pe­ment de ces alter­na­tives, pour les rendre impen­sables, inima­gi­nables, inexis­tantes. En milieu urbain, il existe éga­le­ment des ini­tia­tives rele­vant de l’écologie sociale, comme le Labo­ra­toire Eco­lo­gique Zéro Déchet (à Noi­sy-Le-Sec, puis à Pan­tin), qui se voient constam­ment empê­chées de se déve­lop­per en dépit de l’adhésion qu’elles ren­contrent dans la popu­la­tion envi­ron­nante.

Les ini­tia­tives sont donc pour la plu­part niées ou entra­vées par les pou­voirs publics avec une telle constance qu’il est impos­sible de faire cré­dit à l’État d’un réel inté­rêt pour ce type d’expérimentations pour­tant si pré­cieuses en contexte d’urgence envi­ron­ne­men­tale. Nous devrions donc, quand nous en appe­lons à l’État, nous deman­der pour­quoi Il n’y a aucune action de repé­rage et d’accompagnement de l’initiative ver­tueuse, mais tout au contraire la répres­sion sys­té­ma­tique des expé­ri­men­ta­tions dignes de ce nom (nous ne par­lons pas ici des occu­pa­tions extrê­me­ment tem­po­raires des friches urbaines).

Pour une écologie sociale

Un des pro­blèmes vient du refus de consi­dé­rer ensemble la ques­tion envi­ron­ne­men­tale et la vie poli­tique et sociale. Or les ques­tions poli­tiques, sociales et envi­ron­ne­men­tales sont étroi­te­ment liées. Mais on ne veut pas voir ces liens pré­ci­sé­ment parce que les rap­ports de domi­na­tion s’accompagnent d’une main­mise sur les repré­sen­ta­tions du réel social, envi­ron­ne­men­tal et poli­tique. On constate ain­si un refus de lais­ser s’exprimer des voix dif­fé­rentes, et une volon­té de contrô­ler les dis­cours col­lec­tifs, ce qui abou­tit à ce que la lin­guiste Marie-Anne Paveau a appe­lé “l’énonciation ven­tri­loque“7 : de nom­breuses per­sonnes ou col­lec­tifs sont par­lés et décrits par autrui. Ils se voient pri­vés de la pos­si­bi­li­té de prendre en charge eux-mêmes leur propre repré­sen­ta­tion et l’expression de leurs propres expé­riences, et sont repré­sen­tés d’une manière qui les dis­qua­li­fie ou les rabaisse.  Les « gens » sont ain­si constam­ment repré­sen­tés comme infan­tiles ou défaillants, par exemple dans les inter­ven­tions publiques d’Aurélien Bar­reau. Celui-ci en appelle en effet à des mesures auto­ri­taires en com­pa­rant les indi­vi­dus à des enfants qui auraient cas­sé leur jouet, et que l’État devait donc pro­té­ger des effets de leur imma­tu­ri­té, avec des mesures qui seraient cou­ra­geu­se­ment impo­pu­laires.

Nous fai­sons donc ici un lien direct entre l’entrave à l’initiative, l’appel à l’autoritarisme, et une insen­si­bi­li­té au public, à la popu­la­tion. Remar­quons au pas­sage que le « peuple » refait son appa­ri­tion dans les dis­cours média­tiques et poli­tiques à tra­vers la réfé­rence péjo­ra­tive à la mon­tée des « popu­lismes », là où le mot « déma­go­gie » serait plus adap­té pour qua­li­fier les dis­cours poli­tiques : signe évident d’un mépris pour la popu­la­tion.

Or, la crise envi­ron­ne­men­tale majeure coïn­cide avec l’exigence de prê­ter atten­tion à quan­ti­té d’êtres et de phé­no­mènes qui ont été et conti­nuent d’être invi­si­bi­li­sés, niés ou mas­qués sous des repré­sen­ta­tions qui les tra­hissent. Si les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales ont été si anor­ma­le­ment graves et mas­sives, c’est bien que nous nous sommes arran­gés pour ne rien voir ou ne rien sen­tir. Cette fabrique de l’aveuglement volon­taire doit être remise en ques­tion : elle concerne non seule­ment les autres êtres vivants, mais aus­si des groupes et des per­sonnes humaines. L’aveuglement et l’insensibilité aux enti­tés vivantes (ani­maux, plantes, milieux éco­lo­giques) qui a ren­du pos­sible leur des­truc­tion, est le même aveu­gle­ment et la même insen­si­bi­li­té qui affectent des popu­la­tions humaines et des per­sonnes sans pou­voir, et que l’on ne veut ni entendre ni voir. Cer­taines d’entre elles sont en outre déjà repré­sen­tées par des dis­cours et des figures les concer­nant, qui les masquent et les des­servent : ain­si, les femmes ont été par­lées par des hommes pen­dant des siècles. Face à cela, il est sans doute into­lé­rable pour l’État de voir se déve­lop­per des ini­tia­tives citoyennes : cela signi­fie­rait que les savoirs et dis­cours qui cir­culent à pro­pos de la popu­la­tion sont faux. Ce sont donc des rap­ports de domi­na­tion qui inter­viennent, à tous niveaux, dans la mino­ra­tion obs­ti­née des voix dif­fé­rentes ou ordi­naires.

Les enquêtes auprès du public des musées de sciences que l’un d’entre nous a menées8 ont été l’occasion de consta­ter l’incompréhension tenace, voire le refus de prendre au sérieux ce qui s’exprime de la part du public lorsque celui-ci n’est pas par­lé ou son­dé par d’autres : scien­ti­fiques, poli­tiques, acteurs du mar­ke­ting et des médias.

1986 a été l’année où ont coïn­ci­dé l’ouverture de la cité des Sciences et la catas­trophe de Tcher­no­byl. Un des col­loques orga­ni­sés cette année-là à la Cité des Sciences a vu se suc­cé­der à la tri­bune des cher­cheurs inter­na­tio­naux dénon­çant rituel­le­ment le pro­blème des « peurs irra­tion­nelles » chez les publics. Joël de Ros­nay, membre de l’équipe de direc­tion de l’établissement, était alors inter­ve­nu en signa­lant que la catas­trophe de Tcher­no­byl, étran­ge­ment oubliée par les ora­teurs, prou­vait que les popu­la­tions avaient par­fai­te­ment rai­son d’avoir peur et d’être pré­oc­cu­pées du fonc­tion­ne­ment des sciences. Pour­tant le thème des peurs irra­tion­nelles et de leur ges­tion poli­tique et cultu­relle conti­nue aujourd’hui d’être constam­ment invo­qué.

En 1988, la cité des Sciences a choi­si d’ajouter aux expo­si­tions per­ma­nentes un espace consa­cré à l’environnement. L’équipe pro­jet sou­hai­tait évi­ter tout dis­cours alar­miste, jugé contraire à l’esprit scien­ti­fique et à l’exercice de la rai­son. Le choix s’est donc por­té sur le refus de toute approche émo­tion­nelle ou sen­sible, et sur l’explicitation de concepts : espèce, popu­la­tion, éco­sys­tème, etc. Une enquête préa­lable auprès des visi­teurs de la Cité des sciences avait mis en évi­dence une pré­oc­cu­pa­tion très forte pour la dégra­da­tion des rela­tions Homme/nature et elle avait éga­le­ment fait appa­raître l’interprétation poli­tique de l’initiative de la Cité des sciences de trai­ter la ques­tion. Ain­si, les visi­teurs étaient heu­reux qu’une ins­ti­tu­tion liée à la science, répu­tée hon­nête et indé­pen­dante, fasse entendre sa voix contre celle des médias « qui disent n’importe quoi » : qu’elle rende publics des diag­nos­tics, situe les res­pon­sa­bi­li­tés, évoque le rôle des scien­ti­fiques (que les visi­teurs ima­gi­naient tan­tôt sou­mis à la puis­sance des acteurs indus­triels, tan­tôt rivés à l’exigence de véri­té et du bien public), et pro­pose une place au public. Le rap­port tiré de cette enquête a ren­con­tré l’incrédulité dans l’équipe muséale, y com­pris de la part de cher­cheurs en sciences sociales : la pré­oc­cu­pa­tion envi­ron­ne­men­tale sem­blait trop ver­tueuse pour être vraie, ou bien ins­pi­rée par un atta­che­ment réac­tion­naire à la nature. Les visi­teurs si sou­cieux d’environnement avaient-ils par ailleurs des com­por­te­ments de consom­ma­tion ver­tueux ?9 Or, la pré­oc­cu­pa­tion des publics à l’égard de la dégra­da­tion des rela­tions Homme/nature s’est confir­mée dans la plu­part des enquêtes par entre­tiens les années sui­vantes. L’expression inau­dible de cette pré­oc­cu­pa­tion a d’ailleurs eu une grande impor­tance puisqu’elle a déter­mi­né le choix d’une car­rière de recherche pour l’une d’entre nous, les attentes ins­ti­tu­tion­nelles à l’égard des études et éva­lua­tions parais­sant en décro­chage chro­nique avec ce qui s’exprimait spon­ta­né­ment dans le public. Plu­sieurs années plus tard, en 1994, à l’occasion du lan­ce­ment d’un pro­grammes d’expositions et de mani­fes­ta­tions inti­tu­lé « La pla­nète », Jean-Paul Nata­li, membre de la délé­ga­tion aux affaires scien­ti­fiques à la Cité des sciences, avait à son tour orga­ni­sé des ate­liers déli­bé­ra­tifs non plus avec des visi­teurs mais avec des per­sonnes recru­tées par voie de presse. À nou­veau la force des pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales, les attentes à l’égard de l’institution, ont pris de court les équipes muséo­gra­phiques qui com­men­çaient déjà à se posi­tion­ner en termes d’offre cultu­relle dans le champ du loi­sir cultu­rel.

Ce que nous sou­hai­tons mettre en avant, avec cet exemple d’études de public main­te­nant anciennes, c’est la capa­ci­té pré­coce des publics de se sai­sir des enjeux éco­lo­giques et à ima­gi­ner des actions ins­ti­tu­tion­nelles qui leur donnent un rôle et une place inté­res­sants, du moins lorsqu’ils sont res­pec­tés et écou­tés dans des situa­tions qui ont un sens, et non pas sim­ple­ment son­dés n’importe com­ment et n’importe où.

Mais reve­nons briè­ve­ment au thème constam­ment invo­qué des peurs irra­tion­nelles du public et donc à l’impossibilité sup­po­sée de lui faire confiance. Cette pos­ture viri­liste de dénon­cia­tion des peurs et affects n’est pas néces­sai­re­ment plus rai­son­née que l’expression de pré­oc­cu­pa­tions. En 1978, Joan­na Macy, une mili­tante éco-fémi­niste, consi­dé­rait le déses­poir envi­ron­ne­men­tal comme un état à par­tir duquel les femmes pou­vaient par­ta­ger et éla­bo­rer des actions com­munes. Dans ce type d’approche éco-fémi­niste, les émo­tions et la peur des catas­trophes à venir ne sont plus mises à dis­tance comme étant irra­tion­nelles, mais inté­grées à une approche col­lec­tive, sen­sible mais rai­son­née, de la situa­tion ana­ly­sée. On évoque désor­mais plus volon­tiers qu’on ne le fai­sait il y a quelques années les émo­tions qui animent les cher­cheurs dans le domaine de l’environnement et du cli­mat, et qui ont conduit il y a plus de soixante ans un cher­cheur aus­si incon­tes­té que Jean Malau­rie à trans­for­mer ses pro­jets et pra­tiques de recherche pour se por­ter témoin des Inuits.

Cela nous amène à trai­ter un autre pro­blème : la mino­ra­tion ou l’occultation de la per­ti­nence des sen­si­bi­li­tés et des expé­riences est à mettre en lien avec l’affaiblissement conti­nu des sciences humaines et sociales, affai­blis­se­ment en par­tie orga­ni­sé par l’État et ses réformes, alors même que dans ce domaine dis­ci­pli­naire se déve­loppent des tra­vaux qui per­mettent de situer le poli­tique dans le soin quo­ti­dien des­ti­né à ceux avec qui l’on vit et au milieu dans lequel on vit (ce que l’on appelle le « care » dans les théo­ries anglo-saxonnes) et non plus dans l’ailleurs loin­tain et abs­trait des poli­tiques publiques de la mon­dia­li­sa­tion ou des réseaux de com­mu­ni­ca­tion. Les scien­ti­fiques des sciences de la nature et les déci­deurs pri­vi­lé­gient ain­si une pen­sée ges­tion­naire par­se­mée d’idées fausses sur la socié­té et la culture. Il ne vien­drait à l’idée d’aucun socio­logue de pro­po­ser une exper­tise et des pré­co­ni­sa­tions concer­nant des ques­tions rele­vant de la phy­sique ou de la bio­lo­gie, mais la modes­tie et le scru­pule qui devraient ani­mer tout scien­ti­fique qui ne connait rien d’un domaine s’évaporent lorsqu’il est ques­tion de dire quelque chose des pra­tiques cultu­relles, de la pen­sée sociale, des formes orga­ni­sa­tions, ou des manières de vivre et d’agir.

L’urgence : déconstruire de fausses évidences

Pour nous il y a une triple urgence : dés-essen­tia­li­ser les notions, dés­éta­ti­ser l’imaginaire de l’action, et trans­for­mer les rap­ports aux savoirs.

  • Des-essen­tia­li­ser : l’« humain », ça ne veut rien dire. Tant qu’on uti­li­se­ra cette caté­go­rie fourre-tout, on se trom­pe­ra gra­ve­ment dans les diag­nos­tics et dans l’attribution des res­pon­sa­bi­li­tés. Il faut au contraire tenir compte des leçons des sciences sociales, notam­ment de l’anthropologie, pour com­prendre que ce sont les socié­tés capi­ta­listes qui sont à l’origine de ce qui n’est pas une « crise » envi­ron­ne­men­tale, mais un effet struc­tu­rel du mode de déve­lop­pe­ment d’une par­tie seule­ment des socié­tés humaines. De même « l’État » est une caté­go­rie trop large puisque selon les États, les poli­tiques de la nature divergent. Il y a un tra­vail de connais­sance à appro­fon­dir pour com­prendre concrè­te­ment qui agit, selon quelles moda­li­tés, et avec quels effets.
  • Dés­éta­ti­ser : c’est avant tout nos ima­gi­naires poli­tiques qu’il faut dés­éta­ti­ser. Car tant que l’on atten­dra tout d’une abs­trac­tion comme l’État, et tant qu’on la pose­ra comme au-des­sus des habi­tants, on res­te­ra dans le contexte d’une socié­té de la domi­na­tion et dans le cadre de fonc­tion­ne­ments cen­tra­li­sés et ges­tion­naires. Or, on a besoin aujourd’hui de diver­si­té : pas seule­ment de diver­si­té bio­lo­gique, mais aus­si d’une diver­si­té cultu­relle et poli­tique. Diver­si­té poli­tique, parce qu’aucun sys­tème poli­tique ne peut s’imposer mon­dia­le­ment sans s’appuyer sur une forme de tota­li­ta­risme. De ce point de vue, nous vivons un moment poli­tique dan­ge­reux. Quand on se dis­pu­tait au nom d’idéologies, entre mar­xistes et libé­raux par exemple, les choix poli­tiques pou­vaient appa­raitre comme liés à des inté­rêts indi­vi­duels ou col­lec­tifs en conflit. Mais avec la crise envi­ron­ne­men­tale et la place que prend l’expertise, on est en train de défi­nir un hori­zon nor­ma­tif qui trans­cende la conflic­tua­li­té, et c’est pour­quoi on en arrive — avec les appels d’Aurélien Bar­reau et d’autres — à des reven­di­ca­tions poten­tiel­le­ment ou expli­ci­te­ment auto­ri­taires, visant à contraindre les popu­la­tions au nom de cet hori­zon nor­ma­tif non dia­lec­tique. Sur­tout si ces reven­di­ca­tions reposent sur des notions essen­tia­li­sées comme « l’humain » et « l’État ». Diver­si­té cultu­relle, parce que les dégâts du capi­ta­lisme sont aus­si les dégâts de l’uniformisation et de la mon­dia­li­sa­tion d’un sys­tème éco­no­mique. On a besoin de prendre au sérieux les modes de rela­tion au monde d’autres cultures. Pas pour pen­ser tous comme des autoch­tones d’Amazonie, car nous avons un par­cours his­to­rique dif­fé­rent de ces popu­la­tions, mais comme source d’inspiration et comme ouver­ture à d’autres pos­sibles. Et dans cette diver­si­té cultu­relle, il faut ran­ger la diver­si­té des modes de connais­sance : la science empi­rique contem­po­raine est un indi­ca­teur utile pour com­prendre ce qui nous arrive — heu­reu­se­ment que le GIEC et l’IPBES existent ! -, mais elle consti­tue aus­si un élé­ment du pro­blème à cause de son obses­sion de la mai­trise de la nature et de son uti­li­ta­risme.
  • Trans­for­mer les rap­ports aux savoirs : on a besoin aujourd’hui d’une science qui ne repo­se­rait pas uni­que­ment sur la domi­na­tion de la nature et qui recon­naisse ses erreurs et ses impasses. Il y a eu tout un mou­ve­ment allant dans ce sens au sein des milieux scien­ti­fiques dans les années 1970 à 1980, avec les mou­ve­ments d’auto-critique des sciences. Ce mou­ve­ment s’appuyait sur un inté­rêt pour l’interdisciplinarité entre sciences humaines et sociales et sciences de la nature. Ce mou­ve­ment a d’ailleurs été en par­tie à l’o­ri­gine, en France tout au moins, des pre­mières expres­sions publiques d’une éco­lo­gie poli­tique radi­cale : nous fai­sons ici réfé­rence à des uni­ver­si­taires comme Alexandre Gro­then­dieck, Jean Marc Levy-Leblond ou Pierre Clé­ment, et à des publi­ca­tions comme Sur­vivre et vivre, Labo contes­ta­tion et Impas­cience. Or, ce mou­ve­ment était ouvert à la parole et aux savoirs de com­mu­nau­tés non scien­ti­fiques et non aca­dé­miques.

 

Désétatiser les imaginaires et les savoirs

Si nous vou­lons com­battre la situa­tion d’effondrement envi­ron­ne­men­tal en don­nant des outils concep­tuels et pra­tiques aux géné­ra­tions qui auront à affron­ter ce défi, alors nous devons repen­ser inté­gra­le­ment l’enseignement de l’école pri­maire au supé­rieur. Mais cela ne consis­te­rait sur­tout pas à insé­rer dans chaque cycle d’enseignement des cours d’écologie ou de bio­lo­gie comme cer­tains le demandent. Ce serait là un aveu d’échec intel­lec­tuel et poli­tique majeur. Ce dont nous avons besoin, c’est plu­tôt d’un ensei­gne­ment inter­dis­ci­pli­naire, arti­cu­lant sciences humaines et sociales et sciences de la nature et qui serait ouvert à la cri­tique de science de manière à poser les bases d’une ratio­na­li­té expur­gée de ses effets de domi­na­tion et de hié­rar­chi­sa­tion. Aujourd’hui, le contexte est cepen­dant celui d’une domi­na­tion des sciences de la nature dans les formes d’organisation et de gou­ver­nance des ins­ti­tu­tions de recherche et d’enseignement Cet état des légi­ti­mi­tés dis­ci­pli­naires, et les styles auto­ri­taires de ges­tion de l’enseignement supé­rieur et de la recherche qui se sont ins­tal­lés dans les ins­ti­tu­tions édu­ca­tives et de recherche depuis plu­sieurs décen­nies, ne per­met­tront pas de construire une véri­table inter­dis­ci­pli­na­ri­té pour avan­cer vers des solu­tions à la fois démo­cra­tiques et éco­lo­giques, ni pour pro­mou­voir et mettre en place des ensei­gne­ments qui seraient cohé­rents avec la lutte contre l’effondrement en cours.

Il serait donc urgent de déve­lop­per, en par­ti­cu­lier au sein des ins­ti­tu­tions de recherche et d’enseignement, une pen­sée non auto­ri­taire, non hié­rar­chi­sée et non cen­tra­li­sée, capable de réflexi­vi­té et d’auto-critique et qui désigne clai­re­ment ses enne­mis : le capi­ta­lisme, le pro­duc­ti­visme, et le libé­ra­lisme qui pro­meuvent la concur­rence plu­tôt que la coopé­ra­tion, et le gas­pillage plu­tôt que la sobrié­té. Ce qu’il faut arri­ver à pen­ser ensemble, sans les dis­so­cier, ce sont les dimen­sions éco­lo­giques, poli­tiques et sociales de nos manières d’habiter le monde. Il ne s’agit cepen­dant pas de créer un nou­vel aca­dé­misme repro­dui­sant une nou­velle science à la pointe des modes contem­po­raines. Les éti­quettes du type « huma­ni­tés envi­ron­ne­men­tales », de même que les angli­cismes chics de la « poli­ti­cal eco­lo­gy », ou le thème de la « sur­vie dans les ruines du capi­ta­lisme »10 nous paraissent ain­si sus­pects de ce moder­nisme aca­dé­mique de pointe dont les uni­ver­si­taires ont le secret quand il s’agit de tout chan­ger pour que jamais rien ne change. L’enjeu réel est de créer un cor­pus de savoirs et de pra­tiques per­met­tant de recons­truire une nou­velle socié­té qui ne sera éco­lo­gique que si elle devient éga­li­taire, et qui ne devien­dra éga­li­taire que lorsque nous aurons dés­éta­ti­sé nos ima­gi­naires.

En concluant notre pro­pos sur cet appel à une refon­da­tion liber­taire de nos ima­gi­naires, nous sommes conscients de mar­cher dans les traces des pen­seurs pré­cur­seurs qu’étaient Mur­ray Book­chin et André Gortz : il est urgent de les lire ou de les relire. Cepen­dant, cette relec­ture ne peut pas se faire sans cri­ti­quer leur absence d’interrogation des effets de domi­na­tion ins­crits dans les savoirs scien­ti­fiques. Tout occu­pés qu’ils étaient à éla­bo­rer des uto­pies per­met­tant de sor­tir nos socié­tés de la bar­ba­rie capi­ta­liste, ces auteurs ont en effet négli­gé de décons­truire les bases poli­tiques des sciences qui leur appa­rais­saient comme des outils d’émancipation11. Aujourd’hui, nous devons apprendre à nous éman­ci­per des tech­no-sciences quand elles n’interrogent plus le monde – du vivant aux socié­tés – et quand elle se prêtent à la ten­ta­tion d’une ges­tion sur­plom­bante. Ce tra­vail ne peut être que long et impré­vi­sible dans les formes qu’il peut prendre pour cha­cun.  Mais pour ter­mi­ner sur une maxime book­chi­nienne, nous res­tons per­sua­dés que l’humain n’est pas le pro­blème, mais la solu­tion. Du moins, si la caté­go­rie de « l’humain » est dés-essen­tia­li­sée et repo­sée dans ses rela­tions éco­lo­giques à l’ensemble des êtres et des formes poli­tiques et cog­ni­tives.

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Administrateur d'Indiscipline.fr, l'Admin a un rôle avant tout technique. Il dispose également d'un blog où sont postés des textes qui nous sont parvenus, ou que nous reprenons, et qui sont écrits par des personnes ou des groupes qui ne disposent pas d'un blog sur Indiscipline. Enfin, c'est lui qui est la voix de l'équipe des modérateurs du site dans leurs relations avec les auteurs.
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  1. Groupe Inter­na­tio­nal d’Experts sur le Cli­mat : https://www.ipcc.ch/ []
  2. Pla­te­forme inter­gou­ver­ne­men­tale scien­ti­fique et poli­tique sur la bio­di­ver­si­té et les ser­vices éco­sys­té­miques : https://www.ipbes.net/ []
  3. On ne peut que déplo­rer la paru­tion en librai­rie d’un essai, « le bug du cer­veau » de Sébas­tien Boh­ler (Robert Laf­font, 2019), qui situe dans le cer­veau humain la pro­pen­sion de l’Humanité à détruire la pla­nète. Il est déso­lant de trou­ver de nos jours ce type de pro­pos uni­ver­sa­li­sant sans aucune prise en compte de la diver­si­té des popu­la­tions humaines dont les cer­veaux semblent fonc­tion­ner autre­ment que celui de ce pré­ten­du Homme uni­ver­sel. []
  4. Voir Babou, I. Dis­po­ser de la nature. Enjeux envi­ron­ne­men­taux en Pata­go­nie argen­tine, Paris, L’Harmattan, 2008. []
  5. Loi n° 2006–436 du 14 avril 2006 rela­tive aux parcs natio­naux, aux parcs natu­rels marins et aux parcs natu­rels régio­naux. []
  6. Pra­tique de spon­so­ring : les parcs concèdent leur nom en tant que « marque » lors de label­li­sa­tions, notam­ment pour des entre­prises situées sur leur ter­ri­toire. []
  7. https://penseedudiscours.hypotheses.org/4734 []
  8. Le Marec, J. Publics et musées. La confiance éprou­vée, Paris, L’Harmattan, 2007. []
  9. Cette remarque, fré­quente, ne tient pas : nous sommes tous le public, et nous éprou­vons tous le déca­lage entre nos modes de vie et la conscience de ses effets néga­tifs. Cela ne signi­fie nul­le­ment que nous ne serions pas prêts à vivre autre­ment. []
  10. Nous fai­sons ici réfé­rence à l’ouvrage d’Anna Lowen­haupt Tsing, Le cham­pi­gnon de la fin du monde. Sur la pos­si­bi­li­té de vivre dans les ruines du capi­ta­lisme, La Décou­verte, 2017. []
  11. On peut mettre à part le texte de Book­chin « Les ambi­guï­tés de la science », publié pour la pre­mière fois en 1982, même si ce texte inter­roge les ambi­guï­tés de la science d’un point de vue très géné­ral, sans entrer dans le détail des fonc­tion­ne­ments ins­ti­tu­tion­nels et éco­no­miques des sciences contem­po­raines.  Voir Book­chin, M., Les ambi­guï­tés de la science, Pou­voir de détruire, pou­voir de créer, Paris, L’Echappée, 2019. []
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