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Sur la “radicalisation” des luttes universitaires


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La qua­si-tota­li­té des acteurs de l’enseignement supé­rieur et de la recherche et leurs repré­sen­tants (syn­di­cats, coor­di­na­tions, groupes infor­mels), et ce de manière assez inédite depuis 1968, luttent actuel­le­ment ensemble contre des réformes catas­tro­phiques et régres­sives. Face à ce front uni, ce qui carac­té­rise la réponse gou­ver­ne­men­tale face à ces remises en cause des “réformes” de l’université et de la recherche, c’est son autisme : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire à part des inep­ties ou des men­songes, et sur­tout  — mais ça, on le savait déjà —  ne rien pen­ser. Dans ce contexte ten­du de blo­cage du débat public, il est évident que la ques­tion de la radi­ca­li­sa­tion des formes d’action va se poser. Elle se pose d’ailleurs déjà, comme en témoigne le retour des occu­pa­tions de bâti­ments uni­ver­si­taires, encore assez spo­ra­diques pour le moment, mais qui pour­raient se mul­ti­plier si cet autisme per­dure.

On risque alors de voir réap­pa­raître de vieilles que­relles au sein du front uni contre les réformes : quid de l’utilité et de la légi­ti­mi­té des blo­cages de bâti­ments ?  Par­ti­sans et oppo­sants au blo­cage pour­raient, comme lors de la lutte contre la LRU ou le CPE, se ren­voyer à leurs concep­tions oppo­sées de la légi­ti­mi­té des actions. Quel est donc le sens de ce qu’on appelle “radi­ca­li­sa­tion” dans ce contexte ?

Ce qu’il serait impor­tant de com­prendre d’un point de vue tac­tique, c’est que la “radi­ca­li­té” ne se résume pas à l’utilisation de la force pour blo­quer phy­si­que­ment un bâti­ment uni­ver­si­taire ou de recherche. Il y a une radi­ca­li­té de l’imagination, de l’inventivité, qui ne passe pas for­cé­ment par la vio­lence. La théâ­tra­li­sa­tion des luttes (flash mobs, freeze in, etc.) ou la recherche de dis­po­si­tifs alter­na­tifs pour faire son tra­vail (cours hors les murs, recherches hors finan­ce­ment et hors ins­ti­tu­tion, dépôt sys­té­ma­tique des résul­tats d’une recherche sous licence science com­mons au lieu d’une prise de bre­vet, etc.), ou encore la déso­béis­sance civile (refus de remon­tée des maquettes de mas­ters, grèves admi­nis­tra­tives, grève des signa­tures d’articles) sont des modes d’action au moins aus­si radi­caux que le blo­cage phy­sique d’un bâti­ment.

En effet, vous pou­vez blo­quer un bâti­ment uni­ver­si­taire durant des semaines, ça n’empêchera pas les flux d’information ou les flux finan­ciers, ain­si que les prin­ci­pales déci­sions stra­té­giques, d’en par­tir ou d’y par­ve­nir. Car tout cela passe par inter­net aujourd’hui et le tra­vail à domi­cile est une réa­li­té déjà ancienne dans les modes de fonc­tion­ne­ment de l’université et de la recherche. En revanche, si vous refu­sez de répondre aux mails de votre admi­nis­tra­tion, vous la blo­quez aus­si sur­ement (et peut-être plus) qu’en blo­quant phy­si­que­ment sa porte d’entrée. Si vous refu­sez de faire appa­raître le nom de votre éta­blis­se­ment quand vous signez un papier scien­ti­fique, comme je le sug­gé­rais début 2008 dans un article paru dans la revue Alliage, vous lui faites perdre un point qu’il pour­rait uti­li­ser dans les pro­ces­sus d’évaluation de la recherche que nous contes­tons.

A par­tir du XIXème siècle, les ouvriers lut­tant pour l’amélioration de leurs salaires ou de leurs condi­tions de vie, ont pra­ti­qué le blo­cage de la “pro­duc­tion”, four­nis­sant un modèle roman­tique et héroïque à toute une série de formes de lutte contem­po­raines. Mais une uni­ver­si­té n’est pas une usine : on y échange des idées, mais on n’y pro­duit pas des objets. N’imaginer comme forme d’action  “radi­cale” que le blo­cage des uni­ver­si­tés, c’est se condam­ner, au nom d’une hypo­thèse hasar­deuse sur l’efficacité média­tique de telles actions, à ne plus conce­voir le tra­vail de l’enseignement supé­rieur et de la recherche que comme, jus­te­ment, un “tra­vail”. C’est donc se pri­ver d’une cri­tique et d’une reven­di­ca­tion de notre fonc­tion sociale d’enseignants et de cher­cheurs au nom de valeurs, valeurs qui ont pour­tant conduit his­to­ri­que­ment à la fon­da­tion de nos pra­tiques : valeurs démo­cra­tiques, valeurs huma­nistes, valeur du savoir, valeur de la cri­tique et de l’échange ration­nel, valeur de la réflexi­vi­té de la socié­té sur elle-même, etc.

Je ne dis pas que le blo­cage serait illé­gi­time ou tota­le­ment inef­fi­cace : je crois sim­ple­ment qu’on ne sau­rait dire que les seules actions “radi­cales” consis­te­raient à blo­quer des bâti­ments, et que ça serait la seule manière d’intervenir et de peser dans le débat public autour des réformes en cours. Il faut ima­gi­ner, déve­lop­per, et dif­fu­ser lar­ge­ment des formes d’action qui bloquent vrai­ment le sys­tème que nous cri­ti­quons (sys­tème de la science en voie de pri­va­ti­sa­tion, sys­tème bureau­cra­tique, pra­tiques auto­cra­tiques, etc.) au lieu de se tirer des balles dans le pied avec des actions sou­vent inef­fi­caces et impo­pu­laires, et qui, de plus, n’apportent rien de nou­veau ni de créa­tif. Or, s’il y a quelque chose à sau­ve­gar­der, c’est tout de même ça : notre capa­ci­té à mettre en cohé­rence nos actions avec nos ana­lyses et nos valeurs. Sinon, on ferait la révo­lu­tion pour que rien ne change. Pen­ser d’autres formes d’investissement dans l’action poli­tique, et ne pas sur­éva­luer la radi­ca­li­té de l’action phy­sique, c’est aus­si res­ter ouverts à une cer­taine “éco­lo­gie” des idées et des reven­di­ca­tions en lais­sant à ceux que l’action phy­sique rebute ou ne convainc pas de son effi­ca­ci­té, la pos­si­bi­li­té de légi­ti­mer d’autres actions appuyées sur d’autres ana­lyses de la situa­tion.

Et sur­tout, nous n’avons pas à natu­ra­li­ser l’idéologie libé­rale et conser­va­trice du “tra­vail”, de “l’efficacité”, et du “ren­de­ment” dans nos propres contes­ta­tions du tra­vail, de l’efficacité et du ren­de­ment !

J’avais sug­gé­ré, tou­jours dans l’article de la revue Alliage, quelques pistes d’actions reven­di­ca­tives : il y en existe évi­dem­ment bien d’autres, mais toutes n’auront d’efficacité que si elles sont pra­ti­quées à grande échelle, et légi­ti­mées et sou­te­nues publi­que­ment par les coor­di­na­tions, au même titre que les motions et autres mots d’ordre de grève et appels à mani­fes­ta­tion.

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



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    4 réponses “Sur la “radicalisation” des luttes universitaires”

    1. 20 février 2009 à 14 h 38 min

      Les per­son­nels et usa­gers de l’IUFM Centre-Val-de-Loire dénoncent la situa­tion désas­treuse et chao­tique pro­vo­quée par l’actuelle “réforme” des concours et de la for­ma­tion des ensei­gnants. Ils demandent :

      1) le retrait du pro­jet actuel qui se résume à des annonces média­tiques, désor­ga­nise le mode de recru­te­ment et la for­ma­tion des ensei­gnants, et se tra­duit par une régres­sion sociale, pro­fes­sion­nelle et ter­ri­to­riale pour toutes les per­sonnes concer­nées : les étu­diants, les ensei­gnants, les per­son­nels non-ensei­gnants, mais aus­si et sur­tout les élèves.

      2) le main­tien de l’année de for­ma­tion en alter­nance rému­né­rée après le concours, laquelle per­met à la fois une entrée pro­gres­sive dans le métier enca­drée par des pro­fes­sion­nels et l’existence d’une for­ma­tion conti­nue des ensei­gnants titu­laires en liai­son avec l’Université.

      3) l’ouverture de négo­cia­tions pour une autre réforme de la for­ma­tion et du recru­te­ment qui res­pecte la voca­tion des IUFM à être au cœur de cette for­ma­tion, qui per­mette la recon­nais­sance du haut niveau de qua­li­fi­ca­tion et qui tienne compte d’une néces­saire for­ma­tion pro­fes­sion­nelle en prise avec les réa­li­tés du ter­rain dépar­te­men­tal et régio­nal.

      En consé­quence, les usa­gers et per­son­nels de l’IUFM Centre-Val-de-Loire demandent la non-remon­tée des maquettes de mas­ter, jusqu’à l’obtention d’une réponse gou­ver­ne­men­tale à leurs pré­oc­cu­pa­tions qui sont celles de pro­fes­sion­nels, mais aus­si de citoyens et de parents.

      Il vous suf­fit de cli­quer sur notre nom (IUFMCVL), pour accé­der auto­ma­ti­que­ment à la péti­tion “en ligne”. Mer­ci d’avance pour votre sou­tien.

    2. Tataria
      9 avril 2009 à 16 h 21 min

      J’espère que depuis la publi­ca­tion de cet article, son auteur s’est ren­du compte qu’il y avait des étu­diants dans le mou­ve­ment.
      On ne peut se dire vic­time du mépris d’un gou­ver­ne­ment et, en même temps, mépri­ser ses alliés dans la lutte.

      • Igor Babou 9 avril 2009 à 16 h 51 min

        Son auteur (moi, Igor Babou) a tou­jours su qu’il y avait des étu­diants dans la lutte : je les fré­quente car ils font aus­si par­tie de “mes” étu­diants (ceux que je croise dans mes cours, et avec qui j’ai des échanges régu­liers, ceux que je ren­contre dans les mani­fes­ta­tions éga­le­ment). Je ne vois aucune trace de mépris dans ce texte : mer­ci d’éclairer ma lan­terne sur votre étrange per­cep­tion de ce sup­po­sé “mépris”. Enfin, si argu­men­ter de manière contra­dic­toire est per­çu comme du mépris, alors, non, nous ne sommes pas des “alliés dans la lutte”, mais bel et bien des adver­saires : je n’aurai jamais aucune sym­pa­thie pour des “alliés” refu­sant tout dia­logue et ne sup­por­tant aucune cri­tique : on a déjà l’actuel gou­ver­ne­ment pour ce type d’attitude. Et pour conclure, l’auteur de ce com­men­taire s’est-il ren­du compte qu’il y avait des étu­diants dans la lutte n’appréciant pas les concep­tions dog­ma­tiques de la “radi­ca­li­sa­tion” ?

    3. Igor Babou 20 octobre 2010 à 11 h 19 min

      Je pro­fite de l’actuel cli­mat poli­tique, et des blo­cages en cours, pour faire remon­ter ce post en y ajou­tant une piste de réflexion. Si l’enjeu est de blo­quer l’économie, et donc les dis­po­si­tifs de prise de déci­sion ayant trait aux flux d’argent, alors les blo­cages d’université sont plus que jamais inef­fi­caces. En revanche, ce qu’on n’a pas sou­vent poin­té, c’est le rôle de ceux qui gèrent maté­riel­le­ment les flux d’information néces­saire aux prises de déci­sions. De même que les trans­por­teurs rou­tiers sont pra­ti­que­ment les seuls à pou­voir blo­quer l’économie d’un pays, de même les infor­ma­ti­ciens des uni­ver­si­tés sont les seuls à pou­voir agir sur la cir­cu­la­tion des infor­ma­tions vitales, au plan éco­no­mique, pour les uni­ver­si­tés. Un blo­cage phy­sique des uni­ver­si­tés, avec empê­che­ment de l’accès aux bâti­ments des ensei­gnants et des étu­diants ne chan­ge­ra abso­lu­ment rien au fait que les déci­sions stra­té­giques en matière de finan­ce­ment de la recherche (et donc de l’économie de l’innovation) se pour­sui­vront : nous, ensei­gnants et cher­cheurs, avons depuis long­temps tous les moyens infor­ma­tiques de tra­vailler à la mai­son. Si les acti­vistes uti­lisent le réseau pour s’organiser, le capi­ta­lisme le fait aus­si ! Ain­si que la bureau­cra­tie uni­ver­si­taire. Aux infor­ma­ti­ciens de médi­ter sur leur rôle stra­té­gique : il me semble que ce rôle stra­té­gique est constam­ment oublié dans la plu­part des réflexions sur les moyens d’action lors des luttes sociales. Et cette ques­tion dépasse, bien évi­dem­ment, le seul contexte des luttes uni­ver­si­taires…

      En somme, les infor­ma­ti­ciens sont les rou­tiers de la socié­té de l’information.

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