Aller à…

Indiscipline !

Savoirs, nature, cultures et alternatives sociales

Indiscipline ! sur LinkedInFlux RSS

Soutenir les universitaires et enseignants turcs


Share
Print Friendly, PDF & Email

On le sait, il vient d’y avoir une tentative de coup d’État en Turquie. Ce qu’on sait également, c’est que cette tentative est largement instrumentalisée par le pouvoir turc dans le cadre de l’instauration d’un pouvoir autocratique, brutal, et se moquant des droits de l’Homme. Et ce qu’on sait également, enfin, c’est que des journalistes, des enseignants, des universitaires, des juges, et tout un ensemble d’autres fonctionnaires sont actuellement privés des droits les plus élémentaires. Cela se produit avec une rapidité et une ampleur telle qu’il est évident qu’il s’agit d’une purge largement préméditée : on ne dispose pas de listes de dizaines de milliers de personnes à priver du droit de sortir du territoire, ou à enfermer en prison, sans que ces listes aient été préparées bien en amont de la tentative de coup d’État.

L’état des lieux précis, pour autant qu’on puisse en avoir une idée exacte via la presse ou certains communiqués officiels, semble être le suivant : démission contrainte de plus de 1.500 doyens d’universités, 15200 fonctionnaires suspendus de leurs postes, missions à l’étranger interdites pour tous les universitaires, et quant à ceux actuellement à l’étranger, ils sont rappelés d’urgence. Chacun a pu lire ces nouvelles et ces chiffres qui font froid dans le dos, dans les dépêches de l’AFP, reprises par diverses institutions ou supports d’information1. Cette purge n’est, en fait, que la poursuite d’un mouvement de reprise en main autoritaire de l’État bien antérieur à la tentative de coup d’Etat2, reprise en main autoritaire qui avait déjà donné lieu à des solidarités actives et à des dénonciations publiques de la part d’universitaires français3.

Que faire, à notre niveau, pour être solidaires de ces collègues turcs ? Il y a sans doute des pétitions à signer, mais on sait bien qu’elles ont peu d’impact4. Une autre idée, serait que dans chacune de nos institutions, de nos UFR ou de nos laboratoires, nous prenions nos plumes pour inviter officiellement un universitaire turc à intervenir pour une conférence : avec lettre à en-tête, et argumentaire scientifique. Par exemple sur des sujets concernant la démocratie et le débat public, même si les collègues turcs sont physiciens ou épigraphes, spécialistes des bactéries du sol ou chercheurs en littérature du moyen-âge. L’idée serait de mettre en circulation, publiquement, un ensemble de lettres d’invitation de ce type, évidemment destinées à des collègues ne soutenant pas publiquement l’actuel pouvoir, de manière à rappeler à ce dernier qu’une opinion publique internationale existe et qu’elle n’entend pas, en dépit des vacances ou du bruit médiatique, se désolidariser de ce qui est l’essence de la démocratie et de nos métiers d’enseignants-chercheur, à savoir la liberté de parole, de questionnement critique, et de circulation au-delà des frontières de nos États et de nos institutions.

Merci, donc, aux collègues qui connaîtraient des universitaires turcs de bien vouloir prendre contact avec eux, ou avec des gens de confiance, de manière à envisager avec eux les démarches individuelles ou collectives qui les aideraient5. Merci de ne dresser ici aucune liste qui pourrait avoir l’effet inverse de celui escompté, et qui risquerait de nuire à des personnes qui auraient eu la chance de ne pas avoir été repérées par le pouvoir turc… Compte tenu du contexte, il paraît extrêmement important d’agir, mais aussi d’agir avec prudence et esprit de responsabilité, pour que les invitations ne soient pas envoyées sans un contact préalable en Turquie avec des universitaires dignes de confiance et en évaluant précisément avec eux les termes de l’invitation. Il ne s’agit donc pas d’une pétition à gérer, mais de quelque chose que chacun peut mettre en place à son niveau.

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou
  1. voir par exemple : http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/purge-dans-l-enseignement-superieur-en-turquie-les-reactions-en-france-se-multiplient.html, ou encore la CPU, qui a pris position récemment : http://www.cpu.fr/actualite/la-cpu-apporte-son-soutien-aux-universitaires-turcs-interpelles/ []
  2. voir ici : https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/160416/universitaires-pour-la-paix-en-turquie-du-soutien-la-solidarite []
  3. https://www.univ-paris1.fr/services/communication/evenements/solidarite-aux-universitaires-turcs/ []
  4. par exemple, celle-ci : http://www.ipetitions.com/petition/the-purge-of-academic-institutions-in-Turkey []
  5. Chacun peut bien entendu appliquer cette idée simple à d’autres professions : je pars simplement ici du principe qu’en tant qu’universitaire, j’agis là où je suis. []



  • Mots clés : , , ,

    5 réponses “Soutenir les universitaires et enseignants turcs”

    1. 22 juillet 2016 à 17 h 50 min

      Oui, il faut organiser la solidarité avec les universitaires turcs, et au-delà tous les démocrates. Oui, il faut une pression internationale forte. D’autant que le type de répression qui s’étend massivement depuis le coup d’état avorté, était déjà en place contre des dizaines d’universitaires turcs qui ont eu le tort d’appeler au respect des droits des populations civiles kurdes dans les zones d’opération d l’armée turque… Mise au ban des facs, appel à la délation,appel à la violence, appel au meurtre, perte de l’emploi…

      Pourtant, il faut aussi savoir que l’activité principale de la police turque est actuellement de faire des listes, et de les utiliser pour la répression de masse…

      Même si les dernières lignes de l’appel semble évoquer la prudence… il n’est pas certain que la mise en circulation (« privée »?) de noms, contacts mail et adresses institutionnelles soit une très bonne idée.

      De telles initiatives devraient être conçues avec les avis et conseils de ceux qui sont supposés en être les bénéficiaires.

      Dans l’immédiat, il ne semble pas pertinent de faire prendre des risques à des gens qui sont déjà en très grand danger.

      Le plus possible de prise de position individuelles et collectives, voire institutionnelles sont indispensables.

    2. Igor Babou 22 juillet 2016 à 18 h 10 min

      Il se peut que la formulation de mon paragraphe, écrit un peu rapidement, soit ambiguë en effet. L’idée n’est surtout pas de mettre des listes d’opposants en circulation ! C’est plus que, ne voyant pratiquement rien venir de la part de nos institutions (en dehors de l’appel de la CPU), je me demandais quoi faire avant que les vacances et le turn-over médiatique (un sujet chassant l’autre, le Tour de France ayant plus d’importance que la démocratie, etc.) ne laissent les collègues turcs seuls face à la dictature. Autant dire que je n’ai que peu de confiance dans la capacité des COMUE et autres monstres institutionnels froids à agir en cohérence avec des idéaux démocratiques qu’eux-mêmes ne mettent pas en œuvre là où ils pourraient le faire… Donc, retour à l’initiative individuelle, dans les micro-collectifs, qui sont les seuls que je respecte encore : UFR, labo, etc. Mais évidemment, une lettre d’invitation n’aurait de sens que si elle est d’abord discutée avec des collègues turcs, et seulement si, en France, ce sont des universitaires connaissant l’université (ou l’école) turque qui s’y impliquent. Entre le « rien faire » prévisible de nos institutions, et le « faire vite n’importe quoi » contre-productif des activistes, il faudrait réussir à trouver une position pragmatique. Tout en tenant compte de l’urgence liée à l’ampleur et à la rapidité de la répression. C’est pourquoi en discuter ici avant d’envoyer quelque lettre que ce soit est important, et je te remercie de ta vigilance !
      Je vais essayer de reformuler le paragraphe pour qu’il n’y subsiste plus aucune ambiguïté.

    3. Igor Babou 22 juillet 2016 à 18 h 23 min

      J’ai fait une modification du paragraphe. J’espère que c’est plus clair rédigé ainsi !

    4. 22 juillet 2016 à 20 h 46 min

      Oui, ça me parait éviter les effets indésirables.Ce qui devrait permettre des actions bien menėes.

    5. Igor Babou 25 septembre 2016 à 9 h 56 min

      Un article d’universitaires turcs, opposés à la dictature, présente une prise de parole publique avec la liste de leurs noms et un appel à solidarité de la part des européens.

      http://www.kedistan.net/2016/09/25/universitaires-resistance/

      Les purges post coup d’Etat en Turquie ont impacté fortement les universités, ne se limitant pas aux pseudos partisans de FETÖ. Par décret, 2346 universitaires ont été jetés à la rue.

      Souvenons nous de l’appel pour la Paix”, lancé par plusieurs centaines d’universitaires. Le 11 janvier dernier, près de 1200 universitaires, avaient déjà signé le texte, signatures qui ont ensuite mobilisé davantage. La majorité des “exclus” sont des signataires…

      Certains, qui avaient pris les devants, après la première vague d’arrestations, bien avant le putsch manqué, ont rejoint des universités européennes, en tant que chercheurs/euses. Des solidarités tissées lors de l’appel, ont joué. Depuis, beaucoup d’autres ont été interditEs de quitter le territoire. La majeure partie d’entre eux se retrouvent sur le pavé, toujours sous le coup de menaces et d’interdits divers.

      Alors, la résistance s’organise. En effet, 19 universitaires, licenciés de l’Université Kocaeli (province du Nord de la Turquie) qui faisait partie de la purge, vont ouvrir une université alternative au Centre culturel Sabancı, le 28 Septembre prochain. De nombreux “collègues” et des membres de société civile participeront également à l’ouverture de cette académie.
      Ils ont donc décidé de débuter l’année scolaire avec un cours intitulé «l’Alternative».

      Afin de se prémunir d’une répression qui ne saura tarder, et parce qu’ils font cette démarche au grand jour, ils ont décidé de publier leurs noms.

      Il s’agit de : Adem Yeşilyurt, Aynur Özuğurlu, Aynur Özuğurlu, Burcu Yakut Çakar, Derya Keskin, Gül Koksal, Güven Bakırezer, Hakan Koçak, Hülya Kendir, Kuvvet Lordoğlu, Mehmet Cengiz Ercin, Mehmet Rauf Kesici, Mehmet Ruhi Demiray, Nilay Etiler, Onur Hamzaoğlu, Özlem Özkan, Ümit Biçer, Veli Deniz, Yücel Demirer,  Zelal Ekinci.

      Une des universitaires à déclaré : “Beaucoup de nos amis universitaires de Turquie et d’ailleurs viendront nous soutenir. La nouvelle Académie commencera par des séminaires hebdomadaires et nous publierons des recherches et des rapports, comme nous l’avons toujours fait. La porte de notre est également grande ouverte à tous les universitaires et aux habitants de Kocaeli “.

       

      Le Maître de conférence Hakan Koçak a fait un discours le 22 septembre, devant le Conseil de l’Enseignement Supérieur (YÖK) à Ankara.
      Voici la traduction de la vidéo.

      Bonjour. Merci beaucoup pour la solidarité et le soutien que vous montrez.

      Le soir du 1er septembre, par le décret n° 672 nous avons été privés de notre travail. Le décret n° 672 est une chose de cette sorte cherEs amiEs : il y a des gens dont vous ne connaissez pas l’identité, ces gens vous intègrent dans une organisation dont vous n’êtes pas membre, et il découvrent que vous avez des liens dont vous n’êtes pas au courant avec cette organisation, et par conséquent, ils s’assoient et prennent une décision, et en une nuit vous perdez votre travail. Dans aucune faculté de Droit au monde, dans aucun barreau, aucun tribunal, un tel non-droit ne peut être accepté. Ce document est un document digne de passer dans l’histoire mondiale du Droit, ou du non-droit…

      En tant qu’universitaires ayant perdu leur travail par le décret n°672, nous ne savons absolument pas de quoi nous sommes accusés. Nous avons seulement une supposition. Nous, 19 personnes à Kocaeli, et au total près de 40 personnes ayant signé un texte intitulé « Nous ne serons pas complices de ce crime », sommes des universitaires qui avons vécu depuis janvier 2015, divers interrogatoires et enquêtes, subi du harcèlement et des agressions, jugés, arrêtés pour partie d’entre nous. Nous pensons que c’est à cause de notre identité d« universitaire pour la Paix » que nous sommes fourrés dans ce sac ouvert, par ces décrets, avec l’opportunité du putsch. Si c’est bien cela, c’est à dire que la raison du fait qu’on soit fourrés dans ce sac, est le fait que nous demandons la Paix, le fait que nous ayons signé l’appel « Nous ne serons pas complices de ce crime », nous souhaitons exprimer encore une fois, ici, qu’il n’y a de toutes façons aucune chance pour nous faire reculer.

      Alors que de lourdes violations des droits humains sont commises sur ces terres, commençant par la violation du droit à la Vie… Si parler, en voyant que les enfants et les jeunes qui, en tant que corps éducatif, sont nos prunelles de nos yeux, sont tués, et même tués en grand nombre, ne pas se taire, écouter notre conscience, et exprimer qu’un tel problème social et historique ne peut jamais être résolu par des méthodes violentes, est un délit, et si nous avons perdu notre travail avec le système de décrets pour ce délit, nous affirmons que nous continuerons à commettre un tel délit.

      Nous voulons répéter de nouveau, que le fait de demander la Paix, ne peut être un délit.

      Slogans scandés « Nous ne serons pas complices de ce crime ! »

      Dans le décret n° 672, il est dit « Nous vous avons licencié du service public ». Non, vous ne pouvez pas nous licencier du service public. Nous sommes au service du public. Chaque pas que nous faisons est pour le service du public. Pour l’intérêt public, nous écrivons, parlons contre le pillage urbain. Pour l’intérêt public, nous prenons place du côté du travail. Pour l’intérêt public, nous réagissons sur les « assassinat du travail » à Soma, pour que ces « assassinats » ne se répètent pas, nous écrivons, travaillons, produisons et devenons partie civile. Pour l’intérêt public, nous défendons une éducation gratuite, scientifique et laïque. Pour l’intérêt public, nous défendrons toujours l’université indépendante et démocratique, sous le toit de nos syndicats, commençant par Egitim-Sen, et nous continuerons de le faire. Par conséquent, loin d’être licenciés du service public, au contraire, nous avons la volonté de rendre un service public encore plus intense, et nous souhaitons préciser cela de nouveau, à l’attention de la mentalité qui fait les décrets.

      Par ailleurs, nous pouvons ajouter, qu’il n’est pas question seulement de nous. D’une façon générale, dans tous les universités de la Turquie, un massacre est en train d’être commis. Nos ami-es d’ÖYP1qui ont le moins de sécurité, commençant par nos ami-es chercheurs/ses, l’insécurité est brandie sur nos têtes, comme une épée de Damoclès. Il nous est dit ‘Travaillez de la façon dont le régime veut, prenez des postures que le régime souhaite’. Nous le ferons pas. Parce que nous avons gagné nos positions académiques, becs et ongles, avec notre sueur. Dans les “casiers” d’aucun d’entre nous, il n’y a de mention voleur ou fraudeur. Nous n’avons pas été dans la liste des seigneurs de confréries. Aucun de nous n’a porté de cartes de certaines confréries. Aucun de nous, n’y est arrivé en vassal. Regardez les travaux scientifiques de tous-tes nos ami-es… Ces personnes sont toutes l’honneur de la Turquie. Ceux sont des personnes qui ont pris une part importante dans tout ce que la Turquie a pu produire au nom de la science, dans le cadre international. Mais le problème est celui-ci : On tente de liquider les Universités de la Turquie dans leur ensemble. Les valeurs universelles de l’Université, l’existence même de l’Université sont en train d’être liquidées.

      L’idée que nous serions ici, 19, 40 lésées, et qu’il y aurait une solidarité avec ces personnes lésées, n’est pas juste. Non. Etre solidaire avec nous, est en vérité résister contre le processus de liquidation des universités de Turquie. Et chaque personne qui défend l’enseignement indépendant, démocratique, scientifique et laïc, doit se tenir près de nous. Le rassemblement d’aujourd’hui montre d’ailleurs que nous nous tenons coude à coude. Merci beaucoup.

      Nous voudrions exprimer aussi, que cette solidarité émeut, aussi bien nos étudiants à Kocaeli, Ankara, Niğde, Adıyaman, que d’une façon générale l’opinion publique. Nous vous remercions, particulièrement pour cela aussi.

      Vive notre lutte pour l’université, indépendante, démocratique et laïque.
      Vive la Paix !

      Et comme à Kedistan, nous avons le désir de joindre l’information à l’initiative militante, nous incitons les universités européennes à des parrainages individuels ou collectifs, des échanges et des délégations.


      KOÜ Dayanışma :  Page Facebook | Twitter

      universitaires kocaeli
      Nous reviendrons. Nous ne quittons ni cette ville, ni nos étudiantEs !

      Traductions & rédaction par Kedistan. | Vous pouvez utiliser, partager les articles et les traductions de Kedistan en précisant la source et en ajoutant un lien afin de respecter le travail des auteur(e)s et traductrices/teurs. Merci.
      Kedistan’ın tüm yayınlarını, yazar ve çevirmenlerin emeğine saygı göstererek, kaynak ve link vererek paylaşabilirisiniz. Teşekkürler.

    Laisser un commentaire