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Que la bête meure : mettre fin aux souffrances de l’université


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Je reposte ici un texte, disons un billet de (mau­vaise) humeur que j’avais écrit pour mon blog per­so en 2013. Peut-être y trou­ve­ra-t-il un écho ? En tout cas, ma mau­vaise humeur n’a fait que s’accentuer depuis.

Ils sont venus, les bons doc­teurs, eutha­na­sier la bête. S’asseoir sur les ruines fumantes des ins­ti­tu­tions du savoir : les bureau­crates, les mana­gers, les auto­crates, les com­mu­ni­cants, les direc­teurs de res­sources déshu­ma­ni­sées, les liqui­da­teurs de la pen­sée cri­tique. Ils l’adorent, la Sainte Inqui­si­tion du Mar­ché Triom­phant : uti­li­ta­risme bêlant, uni­ver­si­té peu­plée de dociles ouvriers spé­cia­li­sés de l’industrie du savoir, ne for­mant plus qu’à la doci­li­té d’un savoir indus­trieux, appli­qué, fer­mé à toute ima­gi­na­tion, oppo­sé à tout autre monde pos­sible. Ser­vir à. Être au ser­vice de. Médiocres !

Ils sont venus il y a long­temps les Jack Lang, les Luc Fer­ry, les Valé­rie Pécresse, les Gene­viève Fio­ras­so, se pen­cher au  che­vet des mou­rants et dire « que la bête meure ! ». Ils étaient là dès le début des années 1980, avec leurs cer­ti­tudes mer­can­tiles, leurs orga­ni­grammes au cor­deau, l’instillation lente du can­cer ges­tion­naire, leurs adou­be­ments ser­viles à l’égard du libé­ra­lisme, leurs acro­nymes infects : RGPP, LRU, LMD, OMC, AERES, ANR, -3/+3, réduc­tion de toute pen­sée à la comp­ta­bi­li­té ana­ly­tique des cages de fer d’institutions pri­vées de valeurs, pri­vées de débat. Le lieu fon­da­teur de leur ima­gi­naire étri­qué se nomme Bologne, mais c’est plus l’absence de lieu, l’absence d’attachement, qui les carac­té­rise. Leur haine du savoir a peu­plé l’université de comp­tables iras­cibles et poin­tilleux, ido­lâtres de la poin­teuse du XIXème qu’ils aime­raient tant ins­tal­ler à l’entrée de chaque cam­pus, de chaque labo­ra­toire, afin que nul n’ignore plus qu’ici on ne pense pas, mon­sieur : on compte. On compte les publi­ca­tions, comme s’il s’agissait de pièces usi­nées dans les soutes d’obscures indus­tries, on trans­forme les cher­cheurs en « publiants », puis en « pro­dui­sants », à grands coups de révi­sion­nisme lexi­cal, de fas­cisme mana­gé­rial. Qu’ici, sur­tout, plus rien ne se pense en dehors du dogme de la Sainte Pro­duc­ti­vi­té et des Saintes Lois du Mar­ché. Qu’on n’y forme plus que de bêlants bureau­crates, tout juste capables d’ânonner : « Oui, maître, bien, maître ! Oui, la Terre est plate, et le soleil lui tourne autour ! Le monde est tel qu’il est et nous ne le chan­ge­rons pas ! ».

Au dehors, les scri­bouillards de la presse et des médias s’empressent de ne rien voir, de ne rien dire, et d’empêcher de voir, tout en conti­nuant à cache­ton­ner leurs heures com­plé­men­taires sur le dos de la bête : bonne fille, un peu stu­pide, il faut dire, l’université, qui les entre­tient à grand frais. Tu n’as rien vu en 2003, tu n’as rien enten­du en 2009, tu ne diras rien en 2013, jour­na­liste ! Et toi, le père d’un étu­diant, d’une étu­diante, la mère ou la grand-mère d’un lycéen ou d’une lycéenne : qu’as-tu dans le crâne pour bra­der à ce point ce que nos parents, tes parents, on eu tant de mal à conqué­rir ? Cette petite mais essen­tielle part de liber­té qu’on appelle « esprit cri­tique », cette pos­si­bi­li­té de ne pas tout rame­ner à de sor­dides « réfé­ren­tiels de com­pé­tences », tout juste bons à assi­gner une place à tes gamins, là, juste en des­sous de la ligne de flot­tai­son qui leur per­met­trait de chan­ger le monde, ou du moins d’espérer voir se trans­for­mer les rap­ports de domi­na­tion, a mini­ma d’y contri­buer de manière créa­tive.

Au dedans, les lar­moyants ex 68tards, se tapent sur l’épaule à l’évocation de leurs sou­ve­nirs aus­si glo­rieux que contre­faits sur les bar­ri­cades. Mais ils votent comme un seul homme, comme une seule femme, ce qu’on leur dit de voter : 68, c’est bon pour épa­ter les petits jeunes et embal­ler les minettes, mais quand le Pré­sident a dit, il faut. Ou alors, les ser­viles de ser­vice affirment, péremp­toires, que les condi­tions his­to­riques ne sont pas réunies pour une révo­lu­tion, et qu’il faut d’abord que tous les autres, là, par­tout dans le monde, se lèvent une arme à la main avant qu’ils n’osent remettre en cause le tableau ana­ly­tique de la page 250 du rap­port qua­drien­nal de 500 pages bour­ré jusqu’à la gueule de sta­tis­tiques, de pour­cen­tages et de camem­berts qui carac­té­risent la pro­duc­ti­vi­té intel­lec­tuelle de leur uni­té ou de leur dépar­te­ment : mieux vaut en être, n’est-ce pas, que d’assumer à sa place, là où l’on est situé, le res­pect d’un prin­cipe d’autonomie intel­lec­tuelle face aux pou­voirs qui a pour­tant été fon­da­teur de nos pra­tiques. Des pou­voirs pour­tant si petits, en fin de compte, qu’on n’aurait même pas à se battre phy­si­que­ment, ni à ris­quer sa paye, pour les contour­ner : juste à oser pen­ser un peu en dehors des cadres.

A ceux qui résistent encore, il ne reste plus que la colère. Elle se trans­for­me­ra par­fois en dépres­sion : on en voit, qui errent tels des fan­tômes d’un pas­sé mythique, rado­tant leurs Bour­dieu, leurs Fou­cault, leurs Barthes ou leurs Mauss, dans des cou­loirs encom­brés de col­lègues affai­rés qui ne pensent plus qu’en sabir acro­ny­mique, anglo­saxon­ni­sé : « so chic my dear, did you see my name in the last ANR work­pa­ckage ? ». A la colère peut aus­si suc­cé­der la rage, la détes­ta­tion d’être lami­né par la force brute, l’angoisse de ne pou­voir faire qu’argumenter, tout en sachant qu’il aurait sans doute été pré­fé­rable de foutre le feu à son bureau, ou de balan­cer quelques cock­tails Molo­tov au bon moment pour que toute cette mas­ca­rade prenne fin.

Mais nous sommes pris dans des habi­tus d’intellectuels, et n’avons pas été for­més au com­bat de rue : seule­ment à l’argumentation. Argu­men­ter ? Pour quoi faire ?

We are a vani­shing race…

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



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