Aller à…

Indiscipline !

Savoirs, nature, cultures et alternatives sociales

Indiscipline ! sur LinkedInFlux RSS

Mafate (La Réunion) : l’art des sentiers


Share
Print Friendly, PDF & Email

Entre 2011 et 2015, j’ai mené un tra­vail d’enquête eth­no­gra­phique dans le cirque de Mafate, à La Réunion. Ce tra­vail a débou­ché sur des publi­ca­tions scien­ti­fiques, mais aus­si sur un ensemble de pho­to­gra­phies. J’ai obser­vé le tra­vail d’aménagement et d’entretien des sen­tiers de ran­don­née par des agents de l’ONF (Office Natio­nal des Forêts) qui vivent à Mafate : ils tra­vaillent autant pour les ran­don­neurs que pour les habi­tants du cirque, c’est à dire pour eux-mêmes. Ce tra­vail d’aménagement des sen­tiers leur est essen­tiel dans la mesure où il n’existe aucune route dans Mafate.

Ce que je cher­chais à mon­trer, au delà du tra­vail des per­son­nels de l’ONF, c’est une nature amé­na­gée, gérée, mais aus­si en quelque sorte « écrite » : loin des sté­réo­types de la nature sau­vage et dépeu­plée des dépliants tou­ris­tiques, Mafate est en effet un lieu habi­té, et on n’y accé­de­rait pas sans qu’une logis­tique s’y déploie. On ne s’y dépla­ce­rait pas, par ailleurs, sans qu’une signa­lé­tique ne désigne au mar­cheur les sen­tiers à suivre. Enfin, ce tra­vail d’aménagement des accès à la nature serait impos­sible si une coor­di­na­tion du tra­vail n’intervenait pas : celle-ci passe par divers signes – croix, lettres, chiffres, points, etc. – ins­crits à la bombe acry­lique sur des rochers, ou direc­te­ment sur des tronc d’arbres.

Le para­doxe qui m’intéresse est le sui­vant : pour que le ran­don­neur ait l’impression d’une nature sau­vage, vierge, indomp­tée, il faut mettre en œuvre une logis­tique impor­tante, orga­ni­ser un tra­vail constant et mettre en place une écri­ture, des signes ser­vant de repère à ce tra­vail, ain­si qu’au dépla­ce­ment et au repé­rage des mar­cheurs. Autant d’actions et de signes qu’on finit par ne plus per­ce­voir : un infra-ordi­naire qui néces­site une éner­gie, des savoirs, et des inter­ac­tions. Un art des sen­tiers.

Lire la suite et voir les images.

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



  • Mots clés : , , , , , ,

    6 réponses “Mafate (La Réunion) : l’art des sentiers”

    1. 28 février 2016 à 17 h 30 min

      Je (nous, en fait) me (nous) suis (sommes) promené(s) à Mafate il y a quelques années. Cette lisi­bi­li­té des lieux et de l’espace nous a sem­blé d’une grande uti­li­té, indis­pen­sable. Bien sûr elle empêche de s’imaginer … une nature vierge et sau­vage… Mais qui croit à cela ? Ran­don­ner à Mafate, c’est pos­sible pour qui n’est ni un local, ni un grand aven­tu­rier… et c’est pos­sible grâce à ce tra­vail de mise en lisi­bi­li­té que tu donnes à voir.

      Fort inté­res­sant de voir la maté­ria­li­té et la tech­ni­ci­té de ce tra­vail … On est loin d’une simple contri­bu­tion asso­cia­tive au main­tien en ouver­ture d’un GR

      La nature est donc ici insé­pa­rable du tra­vail de la nature.

      Ce n’est un para­doxe que si l’on reste sur la sépa­ra­tion nature/culture qui fonde la repré­sen­ta­tion du monde qui est encore spon­ta­née, tant elle est incul­quée, de beau­coup de nos contem­po­rains, et sans doute, sou­vent de nous-même…

      Il faut peut-être pen­ser aus­si que tu donnes à voir le tra­vail d’écriture du pay­sage par des humains, mais qu’il y a aus­si beau­coup d’autres acteurs de cette écri­ture … Ce qui signi­fie que si tu contri­bues à mon­trer la dimen­sion cultu­relle de la nautre (son “écri­ture”) il y a aus­si une dimen­sion natu­relle de l’écriture (par tous ceux qui créent de la trace et savent la retrou­ver…

       

       

      • Igor Babou 29 février 2016 à 19 h 08 min

        Il faut peut-être pen­ser aus­si que tu donnes à voir le tra­vail d’écriture du pay­sage par des humains, mais qu’il y a aus­si beau­coup d’autres acteurs de cette écri­ture… Ce qui signi­fie que si tu contri­bues à mon­trer la dimen­sion cultu­relle de la nautre (son « écri­ture ») il y a aus­si une dimen­sion natu­relle de l’écriture (par tous ceux qui créent de la trace et savent la retrou­ver…

        Est-ce que tu veux par­ler des dyna­miques géo­lo­giques, par exemple ? Ou bien de la construc­tion poli­tique du pay­sage ? Pour cette deuxième option, j’ai écrit un cha­pitre pour un livre à venir sur le thème du pay­sage, qui paraî­tra dans une col­lec­tion que dirige Joëlle aux Edi­tions des Archives Contem­po­raines. C’est impor­tant, en effet, de ne pas réduire l’écriture du pay­sage aux pra­tiques de l’ONF. Mais ça n’est pas un sujet pho­to­gra­phique, du moins, c’est pas ce sujet là que j’ai trai­té : à ce niveau de réflexion, je trouve que le texte socio­lo­gique est plus per­ti­nent. Bien malin le pho­to­graphe qui réus­si­ra à don­ner à voir le tra­vail d’écriture des poli­tiques publiques !

        Pour ce qui est de la pre­mière option (les dyna­miques natu­relles du pay­sage), j’ai lu le dos­sier de près de 2000 pages de  l’inscription du parc de La Réunion au patri­moine mon­dial, et là aus­si, ça serait au-des­sus de mes forces de mettre ça en images. A moins que tu ne penses aux traces des ani­maux sur le sol ? C’est vrai qu’il y en a, et qu’elles sont sans doute exploi­tées par les bra­con­niers.

        En tout cas, avoir mis ces images en lignes, alors qu’elles crou­pis­saient dans mon PC depuis plus de 2 ans (le pro­jet d’expo de l’ONF n’ayant pas abou­ti, j’étais un peu décou­ra­gé), m’a redon­né l’envie d’écrire. J’ai com­men­cé à tra­vailler dans la pers­pec­tive d’un livre pho­to­gra­phique, un peu plus intros­pec­tif que mes articles scien­ti­fiques. On ver­ra où ça me mène… Je n’ai rien d’un lit­té­raire, donc ça res­te­ra un peu trop eth­no pour les ama­teurs de lit­té­ra­ture. Mais ça ne sera éga­le­ment pas assez eth­no pour les eth­no­logues.

        • 3 mars 2016 à 10 h 34 min

          En fait les trois pistes que tu évoques me semblent per­ti­nentes. Mais bien sur, tu as rai­son aus­si de dire que ce n’est pas for­cé­ment la pho­to­gra­phie qui peut explo­rer cha­cune de ces pistes.

          La pho­to­gra­phie est une forme spé­ci­fique d’écriture. Comme toute écri­ture elle trans­forme en objet durable l’empreinte d’un mou­ve­ment ou d’un état tran­si­toire.

          Tu parles de “l’écriture socio­lo­gique”… mais ce que tu dis de ton rap­port au “lit­té­raire” et à “l’ethno”, res­semble beau­coup aux pages réflexives de la fin du livre “Les Lances du Cré­pus­cule”, de Des­co­la (Col­lec­tion Terre Humaine, dis­po­nible en for­mat digi­tal). La pro­blé­ma­tique de cette col­lec­tion hors norme, ni en lit­té­ra­ture, ni en eth­no­gra­phie “scien­ti­fique” est proche du sou­ci que tu exprimes…

          Le lec­teur de Jakob­son que je suis, et qui a essayé de tra­vailler sur le “lit­té­raire” dans les écri­tures “ordi­naires” ou de “tra­vail” (au sens d’activité pro­duc­tive dont l’écriture n’est pas la fina­li­té pre­mière) aurait ten­dance à pen­ser que ton sou­ci de situer ton écri­ture et très pré­ci­sé­ment un sou­ci “lit­té­raire”…

          Cela nous ren­voie aus­si aux débats autour du “degré zéro de l’écriture”…
          Pro­ba­ble­ment le lap­sus que tu fais par­ler de “mise des images en ligne s, et non en ligne, est-il signi­fi­ca­tif…

          • Igor Babou 3 mars 2016 à 16 h 14 min

            Oups, bien vu pour le lap­sus !

            Sinon, sur les liens entre lit­té­ra­ture et eth­no­lo­gie, tu as peut-être lu le magni­fique ouvrage de Vincent Debaene, « L’adieu au voyage », publié en 2010. J’en avais par­lé sur mon site à l’époque : http://igorbabou.fr/vincent-debaene-ladieu-au-voyage-2010/

            Je me rap­pelle bien d’une de tes confé­rences à pro­pos des écrits au tra­vail, à Lille je crois. Sur des écrits de marins, si ma mémoire est bonne.

            Bon, en fait, ce que je vou­lais dire sur­tout, en par­lant d’écrit lit­té­raire, c’est que si je me sens à l’aise dans l’écriture argu­men­ta­tive, je ne me trouve pas très inven­tif ni ori­gi­nal dans le registre de la créa­tion… On ne peut sans doute pas tout faire sans s’y plon­ger à fond.

            • 4 mars 2016 à 12 h 32 min

              La confé­rence sur les livres de bord de marins dont tu te sou­viens était pro­ba­ble­ment de Pierre Del­cambre.

              En ce qui me concerne, j’ai plus tra­vaillé sur les écrits des pro­fes­sion­nels du sec­teur de la san­té men­tale, de l’éducation spé­cia­li­sée, de l’enseignement et de la for­ma­tion, ou plus récem­ment des écrits liés à “l’éducation judi­ciaire”. Ega­le­ment compte-ren­du de chan­tier, compte-ren­dus de réunion et écrits de mana­gers… Sans oublier la grande fabrique des “contrats” et “bilans” des éta­blis­se­ments uni­ver­si­taires… J’en suis arri­vé, au terme de ce par­cours, à pro­po­ser une “théo­rie radi­cale de la per­for­ma­ti­vi­té”… ou “qu’est-ce qu’on peut faire d’autre par le lan­gage et l’écriture que d’agir ?”

              • Igor Babou 4 mars 2016 à 14 h 32 min

                Ah oui, en effet, ça devait être Pierre Del­cambre. Je ne connais­sais pas grand monde à Lille à cette époque. Déso­lé de la confu­sion !

                Sinon, à pro­pos d’écriture scien­ti­fique hors norme, il ne se passe pas grand chose en ce moment du côté des revues… Les Edi­tions non stan­dard ont l’air bien inté­res­santes. Mais c’est de l’édition de beaux ouvrages, avec une foca­li­sa­tion sur la mise en page, et non des revues.

                Je trouve que la mul­ti­pli­ca­tion des revues sur le net n’a appor­té aucune des révo­lu­tions épis­té­mo­lo­giques annon­cées : ça ron­ronne, ça se bureau­cra­tise pour entrer dans les cadres de l’AERES, on aug­mente le nombre des refe­rees au risque de som­brer dans le ridi­cule, et les revues deviennent de plus en plus des dis­po­si­tifs tout juste des­ti­nés à aug­men­ter le nombre de lignes dans les CV uni­ver­si­taires et des doc­to­rants. Quant au débat cri­tique, bof… Pour­tant, on a tous les élé­ments tech­niques pour sor­tir de cette bureau­cra­tie édi­to­riale. Mais je ne vois pas vrai­ment où ça se pas­se­rait.

    Laisser un commentaire