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Les esthètes.


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Je hais les esthètes. Je les hais pour ce qu’ils sont. Je les hais sur­tout pour ce qu’ils font. Je les hais pour avoir kid­nap­pé les mots pour dire. Pour avoir pri­va­ti­sé le che­min qui va de l’émotion aux mots, des mots à l’émotion. Je les hais pour avoir fait en sorte que nul, s’il n’est de la famille, n’osera pas dire sim­ple­ment, serei­ne­ment, qu’il aime ou qu’il n’aime pas. Je les hais pour nous avoir enjô­lés par leur grande âme, ouverte à la beau­té, à la pure joie, au pur bon­heur. Je les hais pour nous avoir engeô­lés dans les chro­mos saint-sul­pi­ciens, saint-sul­mer­diens, dans la musique légère ou lourde, dans les gui­dé­cares. Je les hais pour nous avoir repous­sés là où il n’y a rien à dire. Je les hais pour le rouge de la honte qui nous monte au front quand ils nous pressent de dire nos émo­tions devant la beau­té. Je les hais de nous faire sen­tir ridi­cules avec nos petits mots, nos petites phrases. Je les hais pour leurs mots sen­sibles, pour leurs phrases bien scan­dées, polies. Je les hais pour avoir séduit et entra­vé les poètes afin qu’ils n’aient aucune lon­gueur d’avance. Je les hais pour avoir fait une arme des mots. Je les hais pour avoir adop­té le juge­ment de dieu, où le meilleur frap­peur a rai­son, où le plus beau par­leur a rai­son. Je les hais pour le mépris de nous-mêmes dans lequel ils nous ont enfer­més. Je les hais pour nous avoir pré­pa­rés à don­ner rai­son au meilleur par­leur, au meilleur tri­bun, au meilleur déma­gogue. Je les hais parce qu’ils ont tou­jours bali­sé le che­min des gour­mands de pou­voir, qui savent pou­voir comp­ter sur eux. Je les hais, et ce n’est pas tout, pour avoir déca­naillé l’art.

Mal­fai­teurs, va!

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  • 26 réponses “Les esthètes.”

    1. 30 décembre 2015 à 0 h 48 min

      Pous­ser un coup de gueule, ça ne fait pas de mal.

      Rim­baud n’avait qua­si­ment jamais rien pu publier quand il part au Harar. Quand il en revient mou­rant, il est déjà célèbre — mais l’a-t-il jamais su ?

      J’hésite juste quant à une for­mule que vous employez : “Je les hais pour nous avoir pré­pa­rés à don­ner rai­son au meilleur par­leur, au meilleur tri­bun, au meilleur déma­gogue”.

      Dans mon expé­rience serait plu­tôt “au pire par­leur, au pire tri­bun, au pire déma­gogue”.

      Mais bon, je sup­pose que votre immer­sion plus éten­due dans l’art que la mienne est meilleure juge…

      Ami­ca­le­ment.

       

      • 30 décembre 2015 à 10 h 58 min

        Bon­jour,

        Je ne pense pas être mieux pla­cé que qui­conque. Notre capa­ci­té à être ému est le meilleur de notre vie.

      • 30 décembre 2015 à 12 h 36 min

        Ce n’est pas un coup de gueule, c’est ma haine de tous les jours. Mal­heu­reu­se­ment, elle n’a pas l’occasion ni le culot de s’habiller en dimanche.

      • 30 décembre 2015 à 23 h 13 min

        Je cher­chais la figure dia­bo­lique m’évoquait votre indi­gna­tion, Lar­bi, mais je ne la retrou­vais plus dans ma mémoire (nor­male, elle obli­tère ce qu’elle ne sup­porte pas)… C’était Karl Lager­feld.

        Mais ce n’est pas vrai­ment pour rap­pe­ler la mémoire de ce triste sire que j’ai repris mon cla­vier. Je vou­lais sur­tout dire

        que votre évo­ca­tion de cer­tains musées était très belle, qu’elle me rap­pe­lait de beaux sou­ve­nirs ;

        que le très sym­pa­thique texte d’Alceste à pro­pos des cime­tières de cam­pagne m’a ren­du un ins­tant mélan­co­lique.

        Bonne nou­velle année à tou(te)s.

    2. 30 décembre 2015 à 6 h 32 min

      Superbe ce coup de gueule !

      Pour moi le pire ce sont les musées qui sont à l’art ce que sont les cime­tières au monde des vivants. Défi­ler entre des toiles pen­dues, me fait le même effet que me pro­me­ner entre des pierres-tom­bales ! Et, en plus, avec mes pieds plats, je souffre beau­coup quand je pié­tine … sauf si je pié­tine les plates-bandes !

      Mer­ci de ce moment de plai­sir … et puis, zut, on ira quand-même au musée quand cer­taines œuvres ne sont visibles que là … comme le mur des fédé­rés ne l’est qu’au Père Lachaise.

      • 30 décembre 2015 à 7 h 12 min

        Et puis, se bala­der dans un cime­tière, ça a son charme aus­si: lire les mes­sages, faire des hypo­thèses, s’imaginer des vies pas­sées, consta­ter que tant d’années après, telle tombe est encore appro­vi­sion­née en clopes et en rhum…

        • Al Ceste
          30 décembre 2015 à 22 h 50 min

          La preuve :

          Même si la mort ne lui plaît guère, il aime visi­ter les cime­tières. Rien de mor­bide à cet amour, car il pense que c’est peut-être eux qui en apprennent le plus sur le pays qu’on dé­couvre. Per­chés en mon­tagne avec les guides morts au tra­vail (et par­fois, sem­blant vou­loir encore les aider, enter­rés à côté des vic­times de l’accident d’avion ou d’escalade pour les­quelles ils ont don­né leur vie), côtiers avec les péris en mer à la tombe vide comme est vide le cœur de leurs parents, de cam­pagne où nombre de sépul­tures portent sou­vent les mêmes noms en trace d’une famille n’ayant guère migré. Ou au cœur des grandes villes, avec leurs quar­tiers réser­vés aux caveaux des familles de consé­quence, plus somp­tueux et vul­tueux les uns que les autres, pen­dants funèbres des ports de plai­sance où voi­sinent les yachts à qui aura le plus long et le plus haut, chry­san­thèmes ici contre glaïeuls là, ne manquent que pas­tis, gla­çons, star­lettes lé­gères et court vêtues. Il n’oublie pas les tombes aban­don­nées, en décom­po­si­tion dans une deuxième mort, les plus impression­nantes furent une fois les der­niers ber­ceaux d’enfants englou­tis par le sable, ne surna­geaient que leurs pe­tites croix de fonte par­tant de guin­gois et ron­gées par la rouille.

          Il exa­mine les dates, ému par celles des tombes col­lec­tives révé­lant en creux des drames de fa­mille, acci­dents ou mala­dies en série rajou­tant des couches au mal­heur. Il recherche celles sor­ties des sen­tiers bat­tus. Signant des âmes vrai­ment nobles comme dans cet enclos aristo­cratique, où des dalles jumelles gardent à droite les restes des maîtres à par­ti­cule et à gauche ceux de leurs ser­vi­teurs sans, mais sa­lués un à un par une ins­crip­tion élo­gieuse (es­prits forts, ne voyez aucune signi­fi­ca­tion poli­tique dans cette répar­ti­tion géo­gra­phique). Ou livrant sans rete­nue de l’émotion comme le der­nier ciel de lit d’une jeune femme morte en couches, un cube de gra­nit gris incon­gru par­mi toutes les croix, gra­vé de ce mélan­co­lique « Elle n’a pas vu les yeux de sa fille s’ouvrir à la lumière du jour ».

          Sa pré­fé­rence va aux cime­tières joux­tant les églises. Cela parce qu’il s’agit alors de petits vil­lages lui qui ne prise guère l’anonymat des grandes villes. Et sur­tout parce que nos an­cêtres y voyaient un signe saint et sain de la double face de la mort : une cala­mi­té qu’il conve­nait de conju­rer à l’aide de Dieu, et une fata­li­té qu’il y avait lieu de connaître pour ne pas mécon­naître le vrai prix de la vie. Et com­ment mieux acqué­rir cette science qu’en traver­sant régu­liè­re­ment le champ du repos éter­nel, qui finit de plus par perdre à l’usage son côté inquié­tant. Science incul­quée par­fois sans mé­nagement, ain­si cette ins­crip­tion décou­pée dans le métal en haut du por­tail d’entrée de tel petit cime­tière mon­ta­gnard de sa connais­sance où ses petits-enfants aiment flâ­ner, il ne repose ja­mais qu’à quelques pas de leur mai­son : Nous avons ete ce que vous etes, vous seres ce que nous sommes. Le for­ge­ron connais­sait mieux Cor­neille que l’orthographe.

           

    3. Joëlle Le Marec 30 décembre 2015 à 14 h 53 min

      Les musées… ils m’ont tel­le­ment appor­té, ils ont chan­gé ma vie. J’ai pas­sé énor­mé­ment de temps avec les visi­teurs, dans les salles, en train de lire, de regar­der, d’être ensemble. Les musées ne cessent d’être cri­ti­qués, et je les sens pour beau­coup assez mena­cés (car il n’y a pas que le Louvre). Mais même le Louvre : il faut ima­gi­ner ce que ça a repré­sen­té, en pleine Révo­lu­tion, la créa­tion des musées : Arts, His­toire Natu­relle, Tech­niques, Monu­ments Fran­çais. Un patri­moine deve­nu com­mun et public, une his­toire deve­nue celle de tous. Depuis il y a des mil­liers de musées qui naissent, vivent et par­fois dis­pa­raissent : des lieux où fonc­tionne un autre régime de valeurs que celui du mar­ché. Un jeune muséo­logue Bré­si­lien Bru­no Bru­lon, il y a quelques années, disait lors d’une ren­contre que les musées étaient des lieux où les objets et es œuvres retrou­vaient la liber­té, et des poten­tia­li­tés : tout le contraire des cime­tières. Ce sont les lieux de la trans­mis­sion vivante, par­tout sur la pla­nète. Pour moi en tout cas, les musées sont des lieux de vie.

      • 30 décembre 2015 à 18 h 41 min

        J’aime les musées, des lieux où le choc est de bon­heur. Sur­tout quand il y a peu de monde. Dans le Kuns­this­to­risches Museum de Vienne, presque désert, être accueilli par Klimt, être entou­ré de Brue­ghel, faire quelques pas pour Arcim­bol­do… Que c’est bon !
        Je n’aime pas les musées, des lieux entou­rés de bar­rières invi­sibles, bar­rières imper­méables à ceux qui n’ont pas gran­di dans la pos­si­bi­li­té du beau, bar­rières inexis­tantes pour cer­tains, dont moi, bar­rières édi­fiées par les nan­tis avec la com­pli­ci­té par­fois volon­taire des esthètes.

    4. Al Ceste
      30 décembre 2015 à 22 h 46 min

      J’aimerais bien trou­ver un jour un esthète qui vien­drait me van­ter Guy des Cars !

      (Ou alors, au second degré. Je me le suis fait un jour avec un synos­pis de La lépreuse (titre non garan­ti) : rire assu­ré.

      Votre por­trait-charge me ren­voie à une artiste qui fai­sait l’exact inverse dans le Centre d’art contem­po­rain en milieu rural qu’elle ani­mait, elle savait ouvrir les portes et s’effacer pour les gens perdent leur appré­hen­sion, leur méfiance, leurs com­plexes. Mais fini les sub­ven­tions, et l’association a fer­mé le lieu la mort dans l’âme…

      • 30 décembre 2015 à 23 h 21 min

        Je me suis sans doute mal expri­mé : les esthètes nous repoussent dans le Guy des Cars, nous, les gens d’en bas dont je fis par­tie. Les chro­mos saint­sul­pi­ciens et saint­sul­mer­diens nous sont aus­si cha­leu­reu­se­ment recom­man­dés.
        Nous sommes sub­ven­tion­nés pour nos créa­tions qui, d’après les “experts”, tiennent la route. Nous uti­li­sons 14 % de ces sub­ven­tions à la créa­tion pour la média­tion cultu­relle. Mais c’est de plus en plus dur de le cacher.
        Je pense que nos diri­geants ne tiennent pas à péren­ni­ser ce genre d’action. La richesse cultu­relle est énorme, c’est le par­tage qui est riqui­qui.
        Bonne soi­rée.

    5. 31 décembre 2015 à 0 h 27 min

      Il y a un bug quelque part… Le petit com­men­taire que j’avais pos­té il y a une demi-heure s’affiche avant tous les autres de la jour­née du 30 décembre, c’est curieux.

    6. 31 décembre 2015 à 15 h 20 min

      Il est vrai que l’ouverture à la culture est de plus en plus com­plexe pour le plus grand nombre. La faute, en revient très cer­tai­ne­ment aux sub­ven­tions de plus en plus maigres allouées, mais la cause en est, je le crains, plus géné­rale. Il y a (ou pas) une volon­té des direc­teurs de lieux de culture d’ouvrir. Il me semble qu’elle est assez grande dans cer­tains cas. Ici, je cite­rais volon­tiers la remar­quable pro­gram­ma­tion d’Irina Brooks, qui dirige le TNN : une série de spec­tacles ouverts, gra­tuits ou presque (2 euros), dans des lieux non-consa­crés- jar­dins, places- car le lieu aus­si, pour ceux qui n’y sont jamais allés, peut paraître inac­ces­sible, inter­dit inté­rio­ri­sé. Choix de pièces de très jeunes dra­ma­turges ou met­teurs en scène, rete­nus plu­tôt (ou à pari­té) avec des noms déjà recon­nus, des pièces plus clas­siques. Choix des sujets aus­si : vu un magni­fique “Lam­pe­du­sa beach”, jeune dra­ma­turge ita­lienne, sujets qui touchent à l’actualité, qui parlent d’humanité.

      Pour les musées, c’est vrai, le lieu sou­vent immuable (il est dif­fi­cile de voir un Klimt expo­sé en plein air) rend l’abord plus com­plexe -et com­plexe du “ça c’est pas pour moi”, notam­ment, dans cette accep­tion-là aus­si. Il fau­drait davan­tage de cré­dit dans l’éducation pour pou­voir mon­trer à des gens très jeunes que si, c’est pour eux aus­si. Et puis il y a les pré­ju­gés de classe. Je me sou­viens d’une expé­rience menée il y a quelques années, alors que je débar­quais jeune ensei­gnante dans un lycée répu­té “pas facile” (de l’art d’euphémiser). J’avais pro­po­sé diverses acti­vi­tés cultu­relles — moyens alloués alors- dont un bal­let, opé­ra Gar­nier, le lieu en lui-même avec ses ors et ses pourpres est peu abor­dable pour un public ado­les­cent que ce déco­rum repous­se­rait d’emblée. Un gar­çon m’a dit, je m’en sou­viens très bien, ‘je n’irai pas, je fais du foot, et les dan­seurs, ces mecs, c’est tous des…”, homo­pho­bie même pas dis­si­mu­lée. J’ai répon­du : “Si tu viens, tu ver­ras que non seule­ment c’est beau, mais que ce sont aus­si des ath­lètes de très haut niveau, et que ce qu’ils font aucun foot­bal­leur au monde ne pour­rait le faire, on parie ?” Rigo­lard il a dit oui. Il était assis devant moi, durant tout le spec­tacle, il n’a pas plus bou­gé qu’une sta­tue. Puis en sor­tant il m’a dit : “Ok, madame, vous aviez rai­son, c’est peut-être des …, mais ce qu’ils font, là, c’est des heures d’entrainement que même les joueurs du Bar­sa n’ont pas. Même Mes­si sait pas faire ça, et c’était beau, je revien­drai. ” Il a tenu à m’offrir un café, pari per­du mais hon­neur sauf. Je ne sais pas s’il y est jamais retour­né, je ne suis pas res­tée dans cet éta­blis­se­ment. Mais au moins, les pré­ju­gés étaient tom­bés, et il savait que de cela il n’était pas exclu, que c’était “pour lui” aus­si. Il a sans doute conti­nué le foot, mais j’espère qu’il est allé voir un autre bal­let. Après tout je ne vois pas pour­quoi ce serait incom­pa­tible. Per­sonne n’est condam­né à Guy des Cars, ou à la télé réa­li­té, il faut sim­ple­ment que les moyens soient don­nés pour que cha­cun puisse le com­prendre et ne pas se sen­tir reje­té. Autre poli­tique, autre affaire, affaire de choix, sor­tir de l’inanité et du “panem et cir­censes”, cela peut s’apprendre, aus­si.

      • 31 décembre 2015 à 17 h 49 min

        Bon­jour Chris­tine et mer­ci d’avoir pris du temps à me lire et à com­men­ter.
        Hubert Godard, Maître de confé­rences au dépar­te­ment danse à Paris 8, lors d’un ren­dez-vous au minis­tère, deman­dait les moyens d’une plus large dif­fu­sion de l’enseignement artis­tique. Il s’est enten­du répondre que l’autonomie de pen­sée ne fai­sait pas par­tie des objec­tifs du minis­tère de l’éducation natio­nale. (C’est à des­sein que je ne mets pas de majus­cule).
        Nous ne pou­vons pas comp­ter sur les diri­geants pour amé­lio­rer l’accès à la culture ou à l’art. Bien au contraire, ils feront tout pour en empê­cher l’avènement. C’est la rai­son pour laquelle ils sortent leur revol­ver et tuent les artistes.
        Cet accès se fait de trois façons, comme je tente de me l’expliquer et de l’expliquer :
        1/ L’héritage, ou trans­mis­sion : Le béné­fi­ciaire gran­dit dans un envi­ron­ne­ment de musique, de biblio­thèque fami­liale, d’œuvres d’art plas­tique, etc. Bibe­ron­né à la culture, il n’a aucun mal pour s’en appro­prier une et choi­sir de la vivre ou pas.
        2/ La mis­sion : Le béné­fi­ciaire, enca­dré par des per­sonnes de bonne volon­té est, sauf excep­tion, lar­gué dès le début. La pre­mière marche étant très haute, et même s’il est conquis, il se dit que les sui­vantes néces­si­te­ront un effort dont il ne voit pas le béné­fice. Pour avoir subi cette mis­sion, moi et mes cama­rades des classes qu’on dit (à juste titre) défa­vo­ri­sées, je peux témoi­gner de l’inutilité de ce mode d’acquisition, et pas seule­ment en ce qui concerne la culture : nous n’avons pas les bases, ni les codes ! La ran­cœur de cet échec est tenace et peut à elle seule expli­quer le dédain affi­ché devant l’art contem­po­rain par les nau­fra­gés de la mis­sion. Il y a majo­ri­tai­re­ment un paral­lé­lisme entre réus­site sco­laire et “niveau” de culture.
        3/ Le vol : Pour ce mode d’acquisition, je n’ai que mon expé­rience per­son­nelle et celle de cer­tains de mes proches pour en vali­der les bien­faits. Quel en est le déclic ? Je n’ai que quelques pistes qui sont pol­luées de mon iti­né­raire per­son­nel, donc sujettes à cau­tion. Je pense, en ce qui me concerne que le “C’est pas pour toi !” a pré­cé­dé le “C’est pas pour moi !” et que ça a déclen­ché une révolte devant le des­tin qui m’était assi­gné. Va savoir !
        J’ai pro­po­sé ce che­min de réflexion et d’étude à des étu­diants en socio­lo­gie, mais on m’a ri au nez. Je crois que c’est déran­geant.
        Bonnes années.

    7. Joëlle Le Marec 2 janvier 2016 à 17 h 05 min

      Je me deman­dais s’il n’y avait pas d’autres formes d’accès, d’autres condi­tions qui passent par le temps, et par les socia­bi­li­tés, les liens à des per­sonnes qu’on appré­cie, qu’on aime, qu’on admire, qu’on côtoie (ça peut être des pro­fes­seurs de fran­çais pour le théâtre ! Quel rôle énorme est le leur). Je vais par­tir de mon expé­rience fami­liale : mes parents sont mon­tés dans l’ascenseur social. Ils n’auraient pas été à l’Opéra, mais ils avaient ache­té des disques et des livres, pour eux et pour l’éducation des enfants. Je pense que les enfants (moi, nous) avons tout de suite sen­ti qu’il y avait quelque chose qu’ils vou­laient nous trans­mettre de cette manière : non pas des pra­tiques qu’ils n’avaient pas for­cé­ment eux-mêmes mes les condi­tions d’une appro­pria­tion de la culture dite géné­rale : les clas­siques. On est sen­sible à cette inten­tion et le moment venu on essaie, et on per­siste un peu avec l’aide des ren­contres, occa­sions, ensei­gnants, etc. Le pro­blème : ça prend du temps! Autre situa­tion, qu’on connaît tous : le lien aux goûts d’une per­sonne dont on est amou­reux ou qui nous impres­sionne : on devient com­plè­te­ment fan parce que c’est le monde de l’Autre, mille his­toires de ce type pour la musique ou la lec­ture. Mais ce dont je parle ren­voie à des condi­tions de pos­si­bi­li­té pas à quelque chose qui peut per­mettre d’ouvrir signi­fi­ca­ti­ve­ment l’accès à des uni­vers cultu­rels de spé­cia­li­té (pas seule­ment la Culture Culti­vée). Je me disais que pour ces étu­diants en socio­lo­gie qui vous ont ri au nez c’est peut-être pareil : peut-être que cer­tains, pas tous, ont gar­dé en réserve la réflexion sur la culture, et que celle-ci va prendre forme à un moment parce que ce sera vous qui l’aurez pro­po­sé et qui avez intri­gué et qu’ils vou­dront entrer dans votre monde à vous. Qu’en pen­sez-vous?

       

      • 2 janvier 2016 à 19 h 53 min

        Mer­ci Joëlle de vos obser­va­tions.

        Ce que vous décri­vez démontre qu’il peut y avoir des modes inter­mé­diaires entre les trois modes que je cite, cha­cun de ces modes pou­vant être modi­fié par les ren­contres et les évè­ne­ments qui se pro­duisent dans notre vie. Mais comme vous le faites remar­quer, ça prend du temps. Vous employez l’expression “ascen­seur social” là ou j’emploie “esca­lier social”. Et comme les pre­mières marches sont hautes ! Si on n’a pas la chance de deve­nir “fan du monde de l’Autre”, com­ment sur­mon­ter le sen­ti­ment que “Ce n’est pas pour moi !” devant les dif­fi­cul­tés de l’escalade ! Le vol a l’avantage de mobi­li­ser l’audace. L’audace de s’emparer d’un objet qu’on pen­sait inac­ces­sible et qui se révèle être à por­tée de main. Et cette audace récom­pen­sée est géné­ra­trice d’audaces encore plus grandes qui per­mettent de grim­per encore et plus faci­le­ment qu’on ne le croyait. Sans risques de pri­son, pour les biens imma­té­riels.

        • Igor Babou 4 janvier 2016 à 11 h 58 min

          L’escalade, ça n’est pas pour moi. Le para­chu­tisme non plus, pas plus que le vol à voile. Mais je n’en tire aucune inter­pré­ta­tion en termes de domi­na­tion sociale ou cultu­relle. Ce qui est éton­nant, pour moi, c’est l’idée que l’art (ou la culture, ou la science, le dis­cours est en géné­ral le même) devrait, par nature, ou par la force de la média­tion, être acces­sible à tous. On n’accuse pas les alpi­nistes, ni les para­chu­tistes, ni les vola­voi­listes d’être des esthètes ni de faire par­tie d’une caste inac­ces­sible, et on n’en tire jamais l’idée que la démo­cra­tie est impar­faite si jamais les gens du peuple ne peuvent pas sau­ter en para­chute tous les quatre matins. On ne stig­ma­tise pas, à lon­gueur de jour­née, les clubs d’escalade pour leur éli­tisme, les clubs de para­chu­tisme pour leur manque d’ouverture aux quar­tiers sen­sibles, ni les pro­fes­seurs de vol à voile pour leur peu d’intérêt pour les uni­jam­bistes ou pour les grands para­ly­tiques. Je crois que ces contrastes entre ce qui est atten­du (voire exi­gé) des ins­ti­tu­tions du savoir et de la culture, et les ins­ti­tu­tions de sport extrêmes devrait nous intri­guer plus, si on veut vrai­ment dépas­ser le sens com­mun en matière de réflexion sur la “démo­cra­ti­sa­tion cultu­relle”.

          A mon avis, il y a, de fait, des dimen­sions de la culture qui res­te­ront à jamais inac­ces­sibles à cer­taines popu­la­tions : car y accé­der plei­ne­ment demande un tra­vail intense que peu de monde est prêt à four­nir. Et je pense que c’est non seule­ment nor­mal, mais que c’est bien. Déso­lé si ça me fait pas­ser pour quelqu’un d’élitiste, mais je n’ai jamais pen­sée que l’élitisme était un pro­blème.

          Chaque jour, dans les milieux qu’on sup­pose par­fois un peu faci­le­ment être “subal­ternes” (les gens d’en bas, le “peuple”, etc., des tas d’expressions un peu naïves et som­maires tentent de dési­gner cet espace social de l’Autre ou du Soi, qui reste quand même assez flou), se déve­loppent d’autres formes d’élitisme : le rap et ses codes est un éli­tisme, le foot et son dis­cours de spé­cia­li­té est un éli­tisme, la vente en gros de dope est un éli­tisme, etc. Car n’y sont admis que celles et ceux (sur­tout ceux…) qui font par­tie du petit cercle des ini­tiés du  rap, du foot ou de la dope. Mais étran­ge­ment, je n’ai jamais enten­du les classes supé­rieures de la socié­té (celles qu’on désigne tout aus­si naï­ve­ment par le terme vague d’”élite”) se plaindre d’un pro­blème de démo­cra­ti­sa­tion cultu­relle du rap, du foot et de la dope à Neuilly ou dans le 16ème arron­dis­se­ment de Paris. Ca aus­si, ça devrait nous inter­ro­ger sur l’énorme couche de sens com­mun et de pré­ju­gés qu’on trim­bale tous à pro­pos de termes comme “culture”, “science” ou “art”. Et aus­si à pro­pos de l’idée “d’élitisme”.

          Tout ça pour dire que je n’arriverai jamais à haïr les esthètes, car on est tou­jours l’esthète de quelqu’un d’autre, de même qu’on est tou­jours le con de quelqu’un d’autre. On est juste Autres, et je crois que la diver­si­té est plus une chance pour la socié­té et les fonc­tion­ne­ments démo­cra­tiques que l’uniformité.

          • 4 janvier 2016 à 12 h 56 min

            Igor Babou
            Très per­ti­nent, et j’ai mis du temps à répondre à cette objec­tion que je me fai­sais.
            Une acti­vi­té dépend d’un savoir préa­lable qui oriente le choix de pour­suivre ou de refu­ser l’acquisition d’un savoir sup­plé­men­taire. Le savoir préa­lable “ver­tige” est per­son­nel et peut orien­ter notre choix quant à l’escalade. On peut éga­le­ment se convaincre (par affec­tion ou amour propre) de ten­ter l’expérience mal­gré un pre­mier refus. Ce choix (à l’âge adulte) est affaire indi­vi­duelle. Et là, on peut, ou pas, dire “ça, c’est pas pour moi”.
            Dans le cas de la culture ou des connais­sances (je dou­blonne), l’adhésion ou le refus n’est pas la consé­quence d’un choix uni­que­ment per­son­nel. Là se mêlent la pres­sion sociale et la timi­di­té, l’arrogance des nan­tis et le doute quant à ses capa­ci­tés propres, l’obligation de voca­bu­laire spé­ci­fique et la pau­vre­té des moyens d’expression. Et là, on ne peut que dire “ça, c’est pas pour moi”.
            Un “nan­ti” pour­ra péné­trer dans un res­tau­rant ouvrier “12 euros bois­son com­prise”, alors qu’un ouvrier n’envisagera même pas d’entrer chez Ledoyen, même si on l’invite.

            • Igor Babou 4 janvier 2016 à 14 h 17 min

              Un “nan­ti” pour­ra péné­trer dans un res­tau­rant ouvrier “12 euros bois­son com­prise”, alors qu’un ouvrier n’envisagera même pas d’entrer chez Ledoyen, même si on l’invite.

              Ça, je n’en suis vrai­ment pas sur. Le fait de dis­po­ser de moyens éco­no­miques supé­rieurs à d’autres ne donne aucune clé de déco­dage par­ti­cu­lière de la culture et des manières de faire et d’être des autres : qu’il existe des rap­ports de domi­na­tion dans une socié­té ne rend pas les domi­nants (au plan éco­no­mique et cultu­rel) plus capables que d’autres de com­prendre ou de s’adapter à des situa­tions qui leur sont étran­gères. Il fau­drait deman­der leur avis aux Poin­çon-Char­lot (les socio­logues qui ont tra­vaillé sur les riches). Je n’ai pas lu leur tra­vail (la socio­lo­gie des riches ne m’intéresse pas, du moins c’est trop éloi­gné de mon domaine), mais j’en met­trais ma main à cou­per.

              En revanche, ce qui avait été obser­vé par Bour­dieu, c’est l’effet de seuil cultu­rel vis à vis des niveaux d’études : les moins dotés en capi­tal cultu­rel ont du mal à se pro­je­ter dans des pro­jets (notam­ment de for­ma­tion) qui n’ont pas cours dans leur entou­rage. J’ai pu voir ça très direc­te­ment dans ma famille, où per­sonne n’avait vrai­ment les clés pour me gui­der vers des for­ma­tions d’excellence, alors que c’est un truc que je sau­rais faire si j’avais des enfants. Symé­tri­que­ment, le phé­no­mène d’hypercorrection lin­guis­tique, éga­le­ment ana­ly­sé par Bour­dieu, montre que le lan­gage des domi­nants (ou du moins la repré­sen­ta­tion de ce que devrait être le lan­gage des domi­nants) peut être sur-joué dans sa nor­ma­ti­vi­té par les domi­nés, et inver­se­ment, le relâ­che­ment lexi­cal des aris­to­crates ren­voie à leur maî­trise du lan­gage qui ne doit pas être affec­tée. Je n’ai plus ces textes de Bour­dieu en tête, mais la nor­ma­ti­vi­té sociale n’est pas for­cé­ment des­cen­dante. Elle peut aus­si être appro­priée et reven­di­quée par ceux-là mêmes qui en sont les vic­times.

          • Igor Babou 4 janvier 2016 à 13 h 12 min

            Deux der­nières idées, pour com­plé­ter :

            • Je vois que la défi­ni­tion que vous don­nez de l’”esthète”, Lar­bi, plus bas, est assez spé­ci­fique, et peu cou­rante. D’où, sans doute, le fait qu’on puisse inter­pré­ter assez diver­se­ment votre texte. Mais peu importent les éti­quettes séman­tiques, ce qui compte c’est la façon dont on défi­nit les termes. Vous le faites par une oppo­si­tion entre l’esthète (une sorte d’expert/censeur qui vivrait dans un temps com­pres­sé, où le pas­sé serait à effa­cer car déjà révo­lu dans le pré­sent), et l’artiste (qui vivrait du don, de l’interrogation, et sans pen­ser à l’avenir). Mais là, c’est dif­fi­cile de vous suivre tant le milieu de l’art est diver­si­fié et sujet à contra­dic­tions. On connait tant d’artistes mes­quins, obsé­dés par leur réus­site éco­no­mique ou par la ges­tion ratio­na­li­sée de leur car­rière future (pen­sez à Daniel Buren, Jeff Koons, sans par­ler des écri­vains ou des cinéastes, etc.), et on peut trou­ver tant d’experts de l’art qui sont d’authentiques ama­teurs pour qui le doute est la seule manière d’aborder l’art, que cette dicho­to­mie me paraît dif­fi­cile à tenir. Du moins, il fau­drait ne pas la pré­sen­ter comme allant de soi, mais don­ner des exemples : je suis sur que dans votre expé­rience dans les milieux de la culture, vous avez vous même ren­con­tré cette diver­si­té et ces contra­dic­tions, qui rendent toute défi­ni­tion caté­go­rique très hasar­deuse.
            • A pro­pos de ce que j’écrivais plus haut, je suis sans cesse éton­né par la manière dont la moder­ni­té (disons, pour faire court, ce qui a été construit comme phi­lo­so­phie depuis la fin du XVIIème siècle, avec l’autonomisation d’un sujet en sur­plomb et l’injonction à l’originalité de la pen­sée) a sacra­li­sé la pen­sée au détri­ment du sen­sible. La figure de l’artiste comme artiste, c’est à dire comme sujet créa­teur s’autonomisant dans sa pra­tique par rap­port au public et par rap­port à la com­mande, est une créa­tion assez contem­po­raine (on va dire que Rem­brandt est le pre­mier artiste “moderne” en ce sens, si je ne me trompe pas : déjà bon ges­tion­naire de sa car­rière en tant que génie), et a sans doute béné­fi­cié des apports de la “moder­ni­té” : l’apologie de l’art pour l’art (et non plus de l’artisanat des peintres d’églises puis de cour, répon­dant à des com­mandes et à des pro­grammes ico­no­gra­phiques) s’accompagne, il me semble, d’une sorte de concep­tua­li­sa­tion de la pro­duc­tion qui culmine avec l’art contem­po­rain, où les car­tels de textes pré­sen­tant les œuvres prennent sou­vent plus d’importance que les objets pré­sen­tés. L’art serait de l’ordre du concept, de même que la science ou la culture. En face, le sport ou l’artisanat “ne seraient que” des acti­vi­tés phy­siques ou maté­rielles. Bref, la bonne vieille cou­pure nature/culture qui nous met dans des contra­dic­tions inte­nables : si l’art et la science ne sont que d’ordre concep­tuel, et si le concept est l’apogée ou l’objectif de toute pen­sée, alors cha­cun devrait accé­der à la dimen­sion concep­tuelle de l’art et de la culture en se déta­chant du sen­sible, réser­vé aux subal­ternes. Bon, sauf que quand on observe de manière eth­no­gra­phique la pro­duc­tion scien­ti­fique, on tombe sans arrêt sur autre chose que sur du concept : on trouve du sen­sible, du bri­co­lage, des rap­ports de domi­na­tion, des rap­ports de col­la­bo­ra­tion, de l’entraide, du col­lec­tif, bref, le sujet en sur­plomb dans sa majes­té concep­tuelle de pur esprit en prend un sacré coup. Idem avec la socio­lo­gie de l’art et des artistes. Exit, donc, encore une fois (car il y a d’autres manières de le démon­trer), la cou­pure nature/culture. Sauf que les poli­tiques publiques en matière de “démo­cra­ti­sa­tion cultu­relle”, elles, n’ont pas encore pris le che­min de ce type d’interrogation, et j’ai l’impression qu’on se retrouve dans le fatras concep­tuel du concept pour le concept appli­qué à l’art. Car ni la concep­tua­li­sa­tion autour de l’art, ni le sport de haut niveau, ne sont acces­sibles à tous : point barre. Si on par­tait déjà de ça, on évi­te­rait peut-être bien des dés­illu­sions en matière de média­tion cultu­relle. On a vu les dégâts de la pen­sée Mal­raux : l’art était sup­po­sé par­ler à tous, par simple contact. Ben non ! Aujourd’hui, on reste sur cette obses­sion d’un art qui par­le­rait à tous, à par­tir du moment où on met­trait en place des dis­po­si­tifs de média­tion adap­tés. Du coup, comme ça ne marche pas pour les rai­sons que je subo­dore plus haut, hé bien on accuse les musées d’être des temples archaïques, les profs d’être nuls en péda­go­gie, et les centre d’art d’être réser­vés à une élite. Sauf qu’on ne fait que retrou­ver, dans les échecs de la média­tion cultu­relle, les contra­dic­tions qu’on a mis dans nos défi­ni­tions de l’art et de la science dès le début : à la fois très éso­té­rique, et à la fois néces­sai­re­ment démo­cra­tique et acces­sible à tous. Ben non : ça ne peut pas fonc­tion­ner ain­si, et il fau­dra s’y faire.
            • 4 janvier 2016 à 15 h 22 min

              Igor Babou
              J’aime ce que vous avez mis en place sur Indis­ci­pline : ces conver­sa­tions en “oral/verbal”. Mais qu’est-ce que ça peut être foi­son­nant ! Je passe à coté de plein de choses !
              J’ai tort d’employer le mot “défi­ni­tion” avec ce qu’il contient de défi­ni­tif. Des­crip­tion, peut-être ? Qui dépen­drait du point d’où je regarde ?
              Les artistes (et les esthètes) ne sont pas tous du même bois, on y trouve des déviants par rap­port à ma géné­ra­li­sa­tion. Comme sur ces cartes des Eaux et Forêts qui signalent une hêtraie : quand on y pénètre on ren­contre quelques chênes, châ­tai­gniers et autres accents cir­con­flexes. Il y a des Avi­da Dol­lar chez les artistes, comme le disait Bre­ton de Dali. Et il y a des humbles par­mi les esthètes. Mais ces cas ne sont pas repré­sen­ta­tifs de l’espèce. Encore cette notion de frange et de confins.
              La “com­mande à soi-même” a tou­jours exis­té paral­lè­le­ment à la “com­mande”, la Dame de Bras­sem­pouy (vrai­sem­bla­ble­ment une com­mande à soi-même) ne date pas d’hier. Il a fal­lu l’émergence d’une socié­té hié­rar­chi­sée pour voir appa­raître la com­mande.
              Je dois aller tra­vailler à mon bûche­ron­nage, je repren­drai ce soir, mais bon dieu que c’est bon la “dis­pu­ta­tio” !

            • 4 janvier 2016 à 20 h 50 min

              Igor Babou.
              Bon ! Je reprends. Comme je le disais plus haut, je tiens à nos deux formes d’intelligence, la céré­brale et la sen­sible. L’harmonie entre ces deux modes de per­cep­tion nous per­met un équi­libre men­tal et affec­tif. La pro­por­tion de l’une par rap­port à l’autre peut varier en fonc­tion des évé­ne­ments (ex. : pré­pa­rer le café, perte d’un être cher), mais l’une et l’autre doivent tou­jours être pré­sentes pour évi­ter un dés­équi­libre men­tal.
              Nature/culture (je pense que ces deux formes d’intelligence sont du côté culture, mais sans en être sûr), il n’y a, pour moi, pas de frac­ture entre nature et culture, mais plu­tôt, comme je l’ai déjà dit, des recou­vre­ments, des franges, des confins qui ne per­mettent pas de déter­mi­ner où com­mence l’une et où finit l’autre.
              D’accord avec vous pour dire qu’on ne peut pas tous être des ath­lètes de haut niveau. D’abord il n’y aurait pas assez de place sur le podium et sur­tout, nous ne sommes pas égaux phy­si­que­ment, même sans han­di­cap. Mais mon opti­misme me fait agir comme si nous étions tous égaux sur le plan des deux intel­li­gences, et qu’il suf­fit de répa­rer les dégâts de la vie pour que cha­cun de nous soit un humain sen­sible et céré­bral de haut niveau. Sinon, dans nos ate­liers de média­tion cultu­relle (c’est le terme offi­ciel) je ferais des sélec­tions, j’écarterais les “endur­cis” de l’une ou l’autre de ces intel­li­gences.
              Je rédige des demandes de sub­ven­tions pour notre com­pa­gnie et je refuse d’employer la langue de bois ver­nie en usage dans le milieu cultu­rel, comme on en voit en effet sur les dépliants dis­tri­bués avant un spec­tacle. Comme me disait un conseiller cultu­rel : “Si vous ne faites pas ça, on ne vous pren­dra pas au sérieux, il faut savoir par­ler d’une œuvre !”. Je lui ai répon­du que c’était moi qui ne le pre­nais pas au sérieux. Un ange pas­sa.
              Je ne lâche pas la main de l’enfant anal­pha­bète que j’étais, c’est lui qui me dit quand je deviens cuistre. Cuistre est une assez bonne des­crip­tion de l’esthète.
              Mer­ci de me titiller, j’espère en avoir tou­jours besoin.

              • Igor Babou 4 janvier 2016 à 21 h 27 min

                Ce que vous évo­quez du voca­bu­laire impo­sé dans les dos­siers de demandes de sub­ven­tions s’est éga­le­ment impo­sé dans les appels à pro­jets des agences de moyens scien­ti­fiques : le voca­bu­laire n’est pas “cuistre” (au sens de la pédan­te­rie), mais c’est celui de la médio­cri­té du mar­ke­ting et de la ges­tion appli­qués à la recherche. A la limite, entre la médio­cri­té des com­mu­ni­cants et des ges­tion­naires et la pédan­te­rie, j’aurais une nette pré­fé­rence pour la pédan­te­rie. Au moins, elle pré­sup­pose une éru­di­tion, et donc un conte­nu un peu maî­tri­sé. Mais avec les com­mu­ni­cants, les ges­tion­naires et les gens du mar­ke­ting, on n’a ni éru­di­tion, ni intel­li­gence cri­tique, ni rien du tout d’ailleurs : juste la doxa bête et méchante du libé­ra­lisme et de l’utilitarisme. C’est fran­che­ment pire que les pédants, car ça oblige à pen­ser dans des cadres qui ne sont même pas ceux de la pré­ten­tion à la maî­trise d’un conte­nu d’érudition, mais ceux de la non maî­trise d’un vide concep­tuel radi­cal…

                Sinon, pour finir sur une note plus légère, je pense que vous connais­sez ce spec­tacle d’un ancien res­pon­sable cultu­rel qui bro­carde, jus­te­ment, le voca­bu­laire impo­sé des poli­tiques cultu­relles. Là aus­si, on touche au sublime dans la néan­ti­sa­tion de la pen­sée…

    8. 3 janvier 2016 à 11 h 11 min

      Si je com­prends bien, Lar­bi, vos “esthètes” sont ceux qui attri­buent aux uns et aux autres, selon les pré­sup­po­sés de la ségré­ga­tion socio-cultu­relle, ou du mar­ke­ting cultu­rel et média­tique, les décors et ambiances qui leur reviennent… Plus que des “esthètes”, ce sont les mer­ca­ti­ciens de la dif­fu­sion, ou dis­tri­bu­tion cultu­relle.

      Un bon exemple en serait sans doute ce Mon­sieur Bol­lo­ré qui est en train de recon­fi­gu­rer le style de Canal+, parce que les esthètes de l’époque Miter­ran­dienne sont has-been et ceux du Sar­ko­zisme s’enfoncent dans l’insignifiance… il réin­vente donc Ber­lus­co­ni, plus dans l’air du temps…

      Mais … il suf­fit de ne pas s’abonner à Canal +, de prendre du temps pour écrire, des­si­ner, faire de la musique, aller au musée, dan­ser … avec ses conci­toyens et conci­toyennes. Je dis “il suf­fit”, mais je sais qu’il y a là toute la construc­tion de la pra­tique, en … esthète de sa propre vie et de celle que nous par­ta­geons.

    9. 4 janvier 2016 à 11 h 33 min

      Oli­vier Chan­traine

      Je crois que ma défi­ni­tion de l’esthète va en faire bon­dir plus d’un. Je dois d’abord indi­quer que je sépare net­te­ment l’artistique de l’esthétique. L’art est pérenne, l’esthétique a la pou­belle pour ave­nir. Dire aus­si que je crois aux deux intel­li­gences, la céré­brale et la sen­sible. Et que d’empêcher l’expression de l’une ou de l’autre nous amène à la per­di­tion. (Très curé, ça).

      L’esthète nour­rit son pré­sent du pas­sé. On le recon­nait à sa phrase fétiche : “Mais coco, ça ne se fait plus, ça !). Pour lui , l’avenir c’est aujourd’hui. Le doute est une tor­ture, donc il l’évite. La cer­ti­tude est un ter­rain sûr, il s’y déplace avec assu­rance, ce qui fait qu’on le recrute pour assu­rer les dif­fé­rentes cen­sures et la lutte contre les offenses au bon goût.

      L’artiste ne pense que peu à l’avenir : il vit dedans sans s’en aper­ce­voir. Il n’impose pas, il donne.

       

       

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