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Le métier de chercheur. Slow science et critique du progrès avec Isabelle Stengers et Pierre Calame


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Voi­ci un extrait d’une confé­rence d’I­sa­belle Sten­gers, phi­lo­sophe des sciences et de Pierre Calame, ancien haut fonc­tion­naire. Cette confé­rence en duo pose, dans un lan­gage simple, la ques­tion de la res­pon­sa­bi­li­té des sciences dans un contexte où le “pro­grès” induit par le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique n’est plus sou­te­nable. Il me semble qu’on peut à peu près s’ac­cor­der sur le diag­nos­tic posé par Calame et Sten­gers, au sujet de l’é­tat du fonc­tion­ne­ment contem­po­rain des sciences. Les ora­teurs prônent non pas un retour nos­tal­gique à un état anté­rieur de la pra­tique de la recherche, mais une nou­velle alliance entre sciences et publics, dans une visée prag­ma­tique consis­tant à éva­luer les impacts (sociaux, envi­ron­ne­men­taux, éco­no­miques, etc.) de la pro­duc­tion de connais­sance. L’en­jeu est de pen­ser une autre science. Je par­tage fon­da­men­ta­le­ment ce besoin de pen­ser une autre science, pour des rai­sons envi­ron­ne­men­tales, mais aus­si poli­tiques, sociales et cultu­relles.

La ques­tion que je me pose c’est com­ment ce type d’al­liance, qui est ce que nous sou­hai­tions mettre en place ici même, sur Indis­ci­pline, entre un hypo­thé­tique public des sciences (qui ne se résu­me­rait pas, comme nous l’im­posent nos actuelles tutelles, aux acteurs éco­no­miques) et des acteurs des ins­ti­tu­tions de la recherche (dont les fon­da­teurs d’In­dis­ci­pline), pour­rait fonc­tion­ner. La notion de public des sciences, comme “récep­teurs” d’un dis­cours, méri­te­rait d’ailleurs d’être dis­cu­tée. Com­ment ce type d’al­liance pour­rait-il fonc­tion­ner dans un quo­ti­dien qui ne serait pas une pure abs­trac­tion, et qui ne se situe­rait pas dans une tem­po­ra­li­té qui ne serait pas celle d’un futur inac­ces­sible ? Com­ment pen­ser l’a­ve­nir posi­tif et per­ti­nent que sou­haite Isa­belle Sten­gers, non pas dans une dyna­mique phi­lo­so­phique abs­traite, mais dans une construc­tion locale et actuelle ? Com­ment ne pas céder à l’ur­gence (slow science oblige : l’en­jeu est bien de ralen­tir un mou­ve­ment d’é­vo­lu­tion) sans pour autant remettre au len­de­main les chan­ge­ments néces­saires ? Et com­ment le faire, j’in­siste, concrè­te­ment : dans nos labo­ra­toires, pas dans “les” labo­ra­toires. Avec le public réel, par exemple les gens qui, ici même, sur Indis­ci­pline, écrivent ou com­mentent, et non avec un public pos­tu­lé, voire fan­tas­mé. Enfin, com­ment faire tout cela en n’ayant pas en ligne de mire les seules sciences de la nature, mais en tra­vaillant aus­si à une cri­tique interne de nos dis­ci­plines, qui font par­tie du vaste ensemble des sciences humaines et sociales.

A mon sens, la mise en place d’une science éthique, débar­ras­sée des dogmes du pro­grès et de l’in­no­va­tion, et qui serait au ser­vice d’un ave­nir com­mun, non catas­tro­phique, et dési­rable, dépend d’une entrée en résis­tance, voire d’un mou­ve­ment de déso­béis­sance civile des acteurs de la recherche contre leurs propres tutelles. Ces mou­ve­ments de résis­tance ont exis­té, mais ils ont pour le moment échoué faute de sou­tien, et je pense qu’ils n’ont aucune chance de se re-struc­tu­rer si une alliance de fond entre les publics concrets de la recherche et des cher­cheurs (en sciences de la nature et en sciences humaines et sociales) ne se met pas en place, au lieu de l’ac­tuelle défiance, qui trans­pa­raît si sou­vent dans les dis­cus­sions en ligne quand des cher­cheurs ren­contrent des non scien­ti­fiques.

Cet enjeu de construc­tion d’une alliance ne me semble pas être le même que celui de la vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique, et encore moins que celui d’une “com­mu­ni­ca­tion” avec le public. Il est avant tout poli­tique : com­ment créer du com­mun ? Com­ment ne pas aller cher­cher dans des espaces loin­tains (le poli­tique comme abs­trac­tion, le Pou­voir avec un grand “P”, la domi­na­tion et le savoir comme ins­tances énon­cia­tives vidées de toute per­for­ma­ti­vi­té à force d’être invo­quées sans être appro­priées) ce qui relève du poli­tique au quo­ti­dien, de l’i­ci et du main­te­nant du poli­tique, c’est à dire des lieux et des moments où, tous, nous avons des choix à faire et des prio­ri­tés à orga­ni­ser dans l’ac­tion, entre diverses actions aux consé­quences poten­tiel­le­ment dif­fé­rentes.

Bref, c’est autour de tout cela que j’in­vite à une dis­cus­sion, ici. D’a­bord sur le diag­nos­tic : est-il par­ta­gé ? Ensuite sur les pistes don­nées dans la confé­rence : sont-elles per­ti­nentes ? Enfin, sur les actions que l’on pour­rait mener, et sur celles qui ont déjà été ten­tées (et il y en a eu, beau­coup, entre les années 1960 et aujourd’­hui), pour ten­ter de mettre en cohé­rence un cadre poli­tique et scien­ti­fique, avec des fina­li­tés éthiques, le tout si pos­sible avec prag­ma­tisme et ancrage dans le concret et les témoi­gnages.

A titre his­to­rique, en guise de petite remise en cause des séquences his­to­riques que pro­pose Isa­belle Sten­gers, qui semble dire qu’il n’y aurait jamais eu de véri­table remise en cause des rap­ports de pou­voir et de savoir dans les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques, je fais ici un lien vers un cor­pus de revues de cri­tique de science que Joëlle le Marec et moi-même avons contri­bué à numé­ri­ser et à mettre en ligne, jus­te­ment car nous espé­rions, avec ce cor­pus, dis­po­ser de témoi­gnages d’ac­tions sus­cep­tibles de nous ins­pi­rer dans nos pra­tiques. Voi­ci ces textes, dont cer­tains sont intro­duits et contex­tua­li­sés, et je crois que le lec­teur fré­quen­tant indis­ci­pline pour­rait (devrait ?) les par­cou­rir avant de com­men­ter, s’il veut être au clair avec le diag­nos­tic et avec l’his­to­ri­ci­té des ques­tions posées par Sten­gers et Calame : http://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/

Il n’y a pas d’ur­gence à com­men­ter : slow science ! Slow blog­ging ! For a bet­ter thin­king !

Igor Babou
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2 réponses “Le métier de chercheur. Slow science et critique du progrès avec Isabelle Stengers et Pierre Calame”

  1. 6 février 2016 à 0 h 05 min

    L’in­ter­ro­ga­tion que tu pro­poses du “public des sciences” me semble heu­ris­tique. Elle devrait nous per­mettre de dépas­ser le fonc­tion­ne­ment pop­pe­rien… A creu­ser.

  2. Igor Babou 10 février 2016 à 10 h 08 min

    La vidéo de la confé­rence a dis­pa­ru sur You­tube, c’est bien dom­mage. Je n’ai pas réus­si à la retrou­ver pour le moment.

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