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Indiscipline !

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Culture


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En vrac. Pas d’ironie svp, je débute.
Un pré­am­bule un peu long pour expli­quer notre démarche.
Nous sommes une com­pa­gnie d’écriture et de danse contem­po­raine, nous pro­dui­sons des spec­tacles et ani­mons des ate­liers de média­tion cultu­relle en direc­tion de publics divers.
Dans ces ate­liers, nous inter­ve­nons sur les mots et les émo­tions : res­sen­tis, pen­sés, par­lés et écrits et l’interaction entre ces expres­sions du vécu. Démon­ter une signi­fi­ca­tion accep­tée et la remon­ter dif­fé­rem­ment, réa­li­ser que les mots par­lés pour décrire une situa­tion ou une émo­tion deviennent les mots avec les­quels on pense et avec les­quels on échange. Réa­li­ser éga­le­ment que nous employons des mots qui nous sont four­nis, pas ceux que nous uti­li­se­rions si nous avions une auto­no­mie de pen­sée.
La créa­tion de nos spec­tacles repose sur un par­ti-pris simple : ne pas faire de spec­tacle que les enfants que nous avons été ne puissent com­prendre grâce à une au moins des deux formes d’intelligence, la céré­brale et la sen­sible.
Main­te­nant, le vif.
La masse sala­riale des acti­vi­tés cultu­relles se répar­tit entre les admi­nis­tra­tifs et la création/médiation. Rap­port gros­so mer­do de 90% pour l’administration et de 10% pour la créa­tion !
La variable d’ajustement des bud­gets cultu­rels est repré­sen­tée par les artistes et tech­ni­ciens du spec­tacle (inter­mit­tents). Les Drac et autres “tutelles finan­cières” ont des bud­gets de fonc­tion­ne­ment envi­ron 10 fois supé­rieurs aux sub­ven­tions qu’ils dis­tri­buent.
Ce n’est que l’aspect éco­no­mique.
Le pire est dans l’aspect culture pour tous : on nous conseille de favo­ri­ser l’émergence de cultures les plus diverses pos­sibles, mais en res­pec­tant une hié­rar­chie : les créa­tions d’excellence, pour les lieux d’excellence tels que les théâtres sub­ven­tion­nés, et d’autres, que j’appelle créa­tions de médio­cri­té, pour les lieux médiocres. Voi­là la situa­tion de la culture en France, et ce, depuis l’abandon de l’Éducation Popu­laire et la créa­tion du minis­tère de la culture.
Nous croyons que la Culture est Une, jamais plu­rielle. Accep­ter une hié­rar­chie, c’est condam­ner le peuple aux spec­tacles de qua­li­té infé­rieure. C’est le but de la culture telle qu’elle a été mise en place par les gou­ver­ne­ments depuis 1960. La Culture est dan­ge­reuse pour les pou­voirs, ce sont les artistes qu’on enferme ou qu’on tue dans les dic­ta­tures.
Les frac­tures sociales sont pro­vo­quées par les frac­tures cultu­relles.
Je pose mes défi­ni­tions :
-L’éducation est ce qui nous per­met d’évoluer à l’intérieur d’une socié­té.
-L’érudition, ou savoir, nous donne la pos­si­bi­li­té de nous acquit­ter de cer­taines tâches avec le maxi­mum d’efficacité.
-La culture nous donne la pos­si­bi­li­té de com­prendre notre envi­ron­ne­ment et son évo­lu­tion appa­rente : elle consti­tue l’enveloppe des deux pré­cé­dentes.
-L’acte créa­tif est une réponse à un incon­fort, maté­riel ou spi­ri­tuel qui n’était pas res­sen­ti comme tel aupa­ra­vant.
Le che­min le plus sou­vent emprun­té est celui qui par­tant du mot “culture” nous mène en réa­li­té à “ensemble de com­por­te­ments”. Appa­raissent des locu­tions du genre “culture popu­laire’ et même “culture reli­gieuse”. Ce qui à tout le moins, pour moi, consti­tue un abus de lan­gage.
Toutes ces “cultures” sont des com­por­te­ments ritua­li­sés par un groupe don­né en un temps don­né et devraient plu­tôt être nom­més “expres­sion”, “com­por­te­ment”, “conven­tion”, car elles n’ont pas ce carac­tère intem­po­rel qui fait qu’une pote­rie chi­noise ou une pein­ture rupestre saute les siècles et les civi­li­sa­tions pour tou­cher notre sens du beau.
La plu­part des réflexions conduites à pro­pos de la culture posent que celle ci est appuyée sur l’acte créa­tif ou que l’acte créa­tif est à l’origine de la culture.
Mon opi­nion sur l’émergence du fait cultu­rel.
Le besoin cultu­rel peut être res­sen­ti lorsque la sur­vie est assu­rée. Ce qui implique l’existence d’une socié­té, au moins dans sa forme la plus simple. A ce stade de l’histoire, cer­tains choix de com­por­te­ments ont déjà été adop­tés, même à tort du moment qu’ils se révé­laient utiles ou néces­saires. Les com­por­te­ments sociaux de récom­pense ou de puni­tion, de pou­voir ou de sujé­tion se met­taient en place. L’éducation avait fait son tra­vail de cohé­sion, l’érudition, son tra­vail de hié­rar­chi­sa­tion pro­fes­sion­nelle, les com­por­te­ments étaient codi­fiés mais sou­mis à révi­sion : la niche de la culture pou­vait trou­ver sa place dans la socié­té humaine.
A par­tir du moment où l’esprit humain n’était plus en per­ma­nence sol­li­ci­té par les pro­blèmes de sur­vie, il pou­vait trou­ver le“temps des ques­tions” dont les réponses sont à l’origine de la culture.
Ces réponses sont exa­mi­nées et vali­dées ou non par les géné­ra­tions suc­ces­sives, sans limi­ta­tion de la durée de l’examen. Cer­taines sont ” vraies” immé­dia­te­ment et le res­tent (comme les pein­tures rupestres), elles entrent dans ce que j’appelle culture. D’autres, par contre, demandent plus de temps pour l’examen, mais finissent par être réfu­tées (comme les sacri­fices humains), elles sont à ran­ger dans les com­por­te­ments.
Le résul­tat de cet exa­men, sécu­laire, mil­lé­naire, est notre culture.
Un acte créa­tif n’est pas cultu­rel par le fait qu’il est admis comme tel par les membres d’une socié­té, pas plus qu’un men­songe accep­té par une majo­ri­té ne devient une véri­té.
L’acte créa­teur d’une reli­gion san­gui­naire ou des navrantes majo­rettes n’est que la mau­vaise réponse à une ques­tion, limi­tée par la paresse. Que cette ques­tion soit plus vaste dans sa for­mu­la­tion, et la réponse (qui sera plus com­plexe), sera plus juste.
En rac­cour­ci, les pre­miers mil­lé­naires.
La vie en tri­bus errantes, impo­sée par la repro­duc­tion et la durée de matu­ra­tion des petits humains, ache­minent notre espèce vers des com­por­te­ments qui s’éloignent de plus en plus de la Nature. Pré­da­teur s’il en est, l’humain chasse en meute, devient ani­mal social et adopte le par­tage des tâches. Le lan­gage arti­cu­lé vient et per­met, dans un pre­mier temps, les échanges sur le concret puis sur l’abstrait.
Ces com­por­te­ments, tant qu’ils n’entravent pas la sur­vie de la tri­bu, sont accep­tés comme posi­tifs. Pro­fi­tant du fait que l’abstrait pre­nait de plus en plus de place dans la réflexion, cer­tains mani­pu­la­teurs de concepts, reve­nant à leur Nature égoïste, entre­prirent d’élargir les tri­bus, les séden­ta­ri­sèrent tout en inven­tant une hié­rar­chie dans le par­tage du tra­vail : classes de prêtres, de nobles et dif­fé­rents niveaux de plèbe. Chez cer­tains plé­béiens pri­vi­lé­giés, se déve­lop­pa une facul­té rare : faire naître le beau grâce à un talent par­ti­cu­lier. Les mani­pu­la­teurs de concepts les embau­chèrent, les pro­té­gèrent et leur firent pro­duire des œuvres à la gloire des­dits concepts.
L’artiste est né. La Culture peut éclore
Petit à petit, les artistes arri­vèrent à trou­ver le temps d’explorer d’autres sources que celle de leurs maîtres, en Europe, ce fut la Renais­sance. Les maîtres rechi­gnèrent devant cette inten­tion d’autonomie et ce fut le Grand Siècle. Puis, avec la Révo­lu­tion Fran­çaise, la classe plé­béienne s’élargit et la fron­tière entre les classes devint une frange dégra­dée aux bords indis­cer­nables. Héri­tage de l’ancien régime, l’Art fut ” kid­nap­pé ” par la nou­velle classe diri­geante qui don­na le pou­voir à la grande bour­geoi­sie. Cette grande bour­geoi­sie savait, pour être pas­sée par là, que la Culture pou­vait mener à l’autonomie de pen­sée, voire à l’harmonie, sapant leur sta­tut. Ils trou­vèrent la parade : muse­lés, les artistes devinrent en majo­ri­té des artistes gou­ver­ne­men­taux. Ceux de la mino­ri­té ne furent recon­nus qu’à leur mort.
Sau­tons plu­sieurs pages et arri­vons à l’époque contem­po­raine.
La Nature reprend le des­sus, les pré­da­teurs égoïstes reviennent sur le devant de la scène…

La démo­cra­ti­sa­tion de la culture s’est sou­vent faite d’une façon telle que les résul­tats en ont déçus les ini­tia­teurs. Pour la dif­fu­sion de la culture, je ne sais que trois voies pos­sibles:
-La pre­mière pro­cède de l’imprégnation, par la “nais­sance”. Pour le béné­fi­ciaire, elle va de soi.
-La seconde, plus com­mune, néces­site la par­ti­ci­pa­tion de mis­sion­naires, d’éducateurs.
-La troi­sième, moins connue, est l’appropriation d’un patri­moine auquel “on” n’a pas droit.
Trans­mis­sion héré­di­taire, Dis­tri­bu­tion, Vol : Trois méca­nismes d’acquisition que l’on retrouve dans tous les moyens de dif­fu­sion et d’acquisition des biens, qu’ils soient maté­riels ou non.
La Trans­mis­sion se révèle avoir un excellent ren­de­ment. Les béné­fi­ciaires peuvent en cri­ti­quer les moda­li­tés, ils en acceptent les avan­tages.
La Dis­tri­bu­tion n’a de limites que celles des “mis­sion­naires”. Celles ci sont, hélas, vite atteintes.
Le Vol n’est pas com­pris, pas étu­dié. C’est à des­sein que j’emploie le mot “vol”, car les béné­fi­ciaires s’emploient bien vite à le léga­li­ser, le “blan­chir”.
C’est un peu le bor­del, mais je demande de l’aide pour cor­ri­ger, élar­gir, rétré­cir ou annu­ler les élé­ments dis­cu­tables.
Et ils le sont tous.

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  • 23 réponses “Culture”

    1. Igor Babou 27 décembre 2015 à 14 h 00 min

      Mer­ci pour ce texte qui invite à par­ta­ger et à com­men­ter. J’avoue que j’aimerais en savoir plus sur la vie pra­tique et quo­ti­dienne de votre com­pa­gnie ! Notam­ment, le ratio entre les 90% pour l’administration et de 10% pour la créa­tion m’interpelle, car il résonne (dou­lou­reu­se­ment) avec le res­sen­ti du cher­cheur que je suis, qui voit bien que la part de bud­gets et d’énergie consa­crée à l’administration de la recherche enfle ver­ti­gi­neu­se­ment par rap­port à la part consa­crée à la recherche… Ce qui semble confir­mer mon res­sen­ti selon lequel les phé­no­mènes de bureau­cra­ti­sa­tion sous l’influence des réformes libé­rales qui touchent l’université et la recherche touchent éga­le­ment le monde de la culture.

      Sinon, au plan théo­rique — mais est-ce que la théo­ri­sa­tion est ici néces­saire ? -, je peux me hasar­der à une cri­tique (puisque vous sol­li­ci­tez des avis exté­rieurs) : je crois que la des­crip­tion de l’émergence de l’idée de “culture” pose des pro­blèmes (défi­ni­tion­nels, mais aus­si empi­riques) tel­le­ment énormes qu’il est dif­fi­cile de la voir résu­mée en quelques para­graphes. En par­ti­cu­lier, la culture ne se réduit pas à l’art, mais deman­de­rait une réflexion (ou des obser­va­tions) concer­nant de nom­breux autres sec­teurs : poli­tique, sciences, reli­gions, manières de table, rela­tions inter­per­son­nelles, etc. De même, la dicho­to­mie “nature/culture” me pose ques­tions, sur­tout si on l’associe à des valeurs éga­le­ment en oppo­si­tion (égoïsme/altruisme ou assujettissement/émancipation), car de nom­breuses socié­tés (notam­ment en Ama­zo­nie, mais aus­si en Afrique) ont fait des choix dif­fé­rents des nôtres (j’insiste sur la notion de choix, pour évi­ter l’évolutionnisme qui vou­drait que le deve­nir des socié­tés serait for­cé­ment de s’émanciper de la nature, vue comme un tout indis­tinct d’où émer­ge­rait la culture, c’est à dire les dif­fé­ren­cia­tions sociales). On a pas mal d’observations anthro­po­lo­giques (de E.E Evans Prit­chard à Ph. Des­co­la et E. Vive­ros de Cas­tro, en pas­sant par P. Clastres, et beau­coup d’autres encore) qui ont remis ces idées en ques­tion.

      En revanche, je trouve inté­res­sant votre typo­lo­gie de la trans­mis­sion cultu­relle (trans­mis­sion, dis­tri­bu­tion, vol) : elle deman­de­rait à être affi­née, et la notion de “vol” à être ana­ly­sée his­to­ri­que­ment et pré­ci­sée dans l’actualité (le “sam­pling” est-il du vol ? Vaste ques­tion…).

      • 27 décembre 2015 à 20 h 04 min

        Mer­ci de votre réponse et de vos obser­va­tions qui me font pro­gres­ser.
        Le ratio 9/10 (administration/création) sort d’une étude non exhaus­tive faite en 2004 par la Coor­di­na­tion des Inter­mit­tents sur le finan­ce­ment des com­pa­gnies indé­pen­dantes. Elle pre­nait en compte la masse sala­riale, le coût des postes de tra­vail et des indem­ni­tés du per­son­nel admi­nis­tra­tif des diverses res­sources finan­cières de la culture (Minis­tères, Régions, Dépar­te­ments, Villes et Com­pa­gnies). Ceci rame­né au total de la masse sala­riale et indem­ni­tés des par­ti­ci­pants à la créa­tion dans les com­pa­gnies indé­pen­dantes. Mais sans la valo­ri­sa­tion du béné­vo­lat et des dépenses faites à titre per­son­nel.
        Notre com­pa­gnie, pour un mon­tant de sub­ven­tions de 40.000 euros annuel génère 80.000 euros de salaires dans un bud­get total de 120.000 euros.
        (Sur ce sujet des sub­ven­tions, il me semble que ce mot est un abus de lan­gage : l’État ne pro­dui­sant pas de spec­tacle, il fait appel à nos com­pé­tences et dit nous sub­ven­tion­ner pour ceci. Mais L’État ne pro­dui­sant pas de maté­riel infor­ma­tique (par exemple) ne dit pas en sub­ven­tion­ner les fabri­cants, mais dit qu’il achète ce maté­riel.)
        Ma défi­ni­tion de la Culture et de son “oppo­si­tion” à la Nature vient de la réponse que je me fais à la ques­tion “Mais qu’est-ce que je fous ici ?”. Elle est donc très sub­jec­tive et naïve et débouche sur d’autres ques­tions :
        Com­ment se fait-il que ce monde aille aus­si mal? Et com­ment se fait-il que ce monde aille aus­si bien par rap­port à l’état de nature où le fort domine tou­jours le faible, où la nature n’a aucun soin du vivant ? Com­ment un être humain peut-il ne pas être nui­sible à ce et à ceux qui l’environnent ? Com­ment un être humain peut-il être béné­fique à ce et à ceux qui l’environnent? Ma réponse à ces ques­tions est que la “bien­veillance” (à défaut d’un autre mot) est appa­rue dans l’océan d’égoïsme natu­rel. Que cette bien­veillance est en lutte constante avec les divers égoïsmes, les dési­rs de domi­na­tion et les indif­fé­rences de nos natures.
        J’appelle cette bien­veillance la Culture. Culture qui lutte contre nos com­por­te­ments “natu­rels”.
        Com­ment est–elle née cette bien­veillance, je n’en ai aucune idée. Je me dis qu’il y a eu émer­gences de codes, de morale, d’éthique, etc.
        Je laisse l’étude de ces sujets à de plus com­pé­tents que moi et je les lirais avec plai­sir, mais j’ai besoin, pour gui­der mon action, d’éléments simples tels que devant, der­rière, en haut en bas, etc. comme un plom­bier qui n’a pas besoin des lois de Car­not pour faire un chauf­fage qui marche. Nous n’avons jamais eu le temps d’attendre la rédac­tion d’une théo­rie du vivre ensemble pour amé­lio­rer nos condi­tions de vie et pour­tant nous les avons par­fois amé­lio­rées. L’escargot dans son puits.
        Au sujet du vol comme moyen d’amélioration des condi­tions de vie, je pense que la démons­tra­tion n’est pas à faire en ce qui concerne le maté­riel. Sur l’immatériel, je me rap­porte à mon expé­rience per­son­nelle d’immigré auto­di­dacte et enfant d’analphabète, et j’y vois des simi­li­tudes avec le ban­di­tisme.
        Mer­ci encore.

        • Al Ceste
          27 décembre 2015 à 20 h 38 min

          Au sujet du vol comme moyen d’amélioration des condi­tions de vie, je pense que la démons­tra­tion n’est pas à faire en ce qui concerne le maté­riel. Sur l’immatériel, je me rap­porte à mon expé­rience per­son­nelle d’immigré auto­di­dacte et enfant d’analphabète, et j’y vois des simi­li­tudes avec le ban­di­tisme.

          Il y a un ban­dit auto­di­dacte qui pour­rait vous par­ler de l’apport imma­té­riel, c’est Georges Cour­tois, qui vient de racon­ter sa vie : “Aux marches du palais”.

          (Si une expé­rience d’ateliers théâtre avec enfants vous inté­resse, envoyez-moi un mel)

        • 28 décembre 2015 à 8 h 06 min

          Mer­ci Labri ben­Bel­ka­cem pour ce texte qui m’a beau­coup inté­res­sé même si je me suis un peu per­due dans la notion de Culture… et du coup mer­ci à Igor Babou qui a bien éclai­ré ce qui ne me sem­blait pas clair. Dans votre réponse, où vous oppo­sez Culture à Nature et par exten­sion Bien­veillance à égoïsmes, je vou­drais faire une remarque (même si là encore, je ne maî­trise pas bien ces concepts).  La bien­veillance ne me semble pas uni­que­ment cultu­relle. Pour une part, certes, on nous “trans­met” (voie 1), ou nous “éduque” (voie 2) à aider, res­pec­ter, etc… Pour une autre part, je dirais que cette bien­veillance nait de la capa­ci­té d’empathie qui elle nait direc­te­ment  des inter­ac­tions entre indi­vi­dus par le biais de leurs sens sans que des codes sociaux inter­viennent. Pour moi, la bien­veillance n’est donc pas culture, mais elle a une part cultu­relle, et une part “natu­relle”.

          • 28 décembre 2015 à 9 h 55 min

            Bon­jour,
            Je n’ai pas de don­nées scien­ti­fiques à l’appui de mes hypo­thèses.

            Un pro­blème se pose à moi et je tente de le résoudre avec les infor­ma­tions par­cel­laires dont je dis­pose. Je vois confu­sé­ment le défaut de ma démarche qui tente d’achever le pre­mier étage d’un bâti­ment avant d’en avoir conso­li­dé les fon­da­tions, mais je n’ai ni le savoir ni la patience néces­saires pour avan­cer pas à pas.
            Je pose l’émergence de la bien­veillance comme un égoïsme anti­ci­pa­teur de béné­fices à venir. J’avance que cette anti­ci­pa­tion ne peut sur­ve­nir que lorsque la courte vue de la nature envi­sage les liens qui unissent le pas­sé, le pré­sent et l’avenir et font naître l’intéressement et le dés­in­té­res­se­ment.
            Pour trans­mettre ou édu­quer, il faut avoir une idée, même erro­née, du sujet abor­dé, et c’est pour cette rai­son que je pense que cet égoïsme anti­ci­pa­teur est né subi­te­ment du hasard des com­por­te­ments, et qu’il a été adop­té et affi­né par les géné­ra­tions suc­ces­sives pour deve­nir par­tie des codes sociaux.
            Je suis heu­reux de ces com­men­taires qui m’imposent de réflé­chir à ma pra­tique empi­rique.

            • Igor Babou 28 décembre 2015 à 11 h 59 min

              Aujourd’hui, des avan­cées scien­ti­fiques impor­tantes attestent l’idée d’une “culture ani­male” (c’est posé prin­ci­pa­le­ment par des spé­cia­listes des grands singes, mais aus­si de cer­tains oiseaux, voire d’autres types d’animaux, plu­tôt par des cher­cheurs en sciences de la nature), et du côté de l’anthropologie de la nature (en sciences humaines et sociales, donc) on a, récem­ment, lar­ge­ment remis en cause la cou­pure entre nature et culture : les tra­vaux de Phi­lippe Des­co­la sur les “onto­lo­gies” (les dif­fé­rents cadres de réfé­rence per­met­tant, dans l’Histoire humaine, de gérer le rap­port à la nature) ont ain­si bien mon­tré (même si on peut cri­ti­quer cer­tains détails de la démons­tra­tion), le carac­tère très contin­gent, situé, de la pen­sée occi­den­tale qui fait l’hypothèse de la cou­pure entre nature et culture. En gros, des tas de socié­tés humaines ne se sont pas pen­sées en dehors de la nature, et l’idée d’une culture qui serait uni­que­ment du côté humain ne fait pas sens uni­ver­sel­le­ment.

              Sur le pre­mier point (la culture ani­male), j’ai trou­vé une page d’infos du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/articles/culture-et-communication-chez-les-singes

              Il y a aus­si les tra­vaux de Fré­dé­ric Jou­lian sur la culture maté­rielle des grands singes, dont cet article est un exemple : http://terrain.revues.org/951

              Sinon, il y a un livre pas inin­té­res­sant de Domi­nique Les­tel sur “Les ori­gines ani­males de la culture” (Flam­ma­rion, 2001). Le bou­quin de Des­co­la qu’on peut lire avec pro­fit est “Par delà nature et culture” (Gal­li­mard, 2005) : il a vrai­ment mar­qué son époque. Je pré­cise que tout cela n’a rien à voir avec la pen­sée du type de celle de Vidal Lablache (le géo­graphe pour qui le cli­mat indui­rait des varia­tions cultu­relles), ni même la socio­bio­lo­gie, ce cou­rant (sou­vent cari­ca­tu­ré en France), selon lequel lequel il y aurait des bases géné­tiques à chaque phé­no­mène cultu­rel, ce qui remet­trait en cause le libre arbitre humain.

              • 28 décembre 2015 à 13 h 13 min

                Mer­ci de vos obser­va­tions.
                Je ne nie pas l’existence d’une “culture ani­male”, bien que celle-ci me semble res­sor­tir des com­por­te­ments de meute ou de harde, ou de “conser­va­tisme” chez les insectes sociaux.
                Je ne pense pas qu’il existe une cou­pure net­te­ment iden­ti­fiable entre Nature et Culture, mais qu’il y a plu­tôt des phé­no­mènes de franges, de confins sur les­quels on peut dif­fi­ci­le­ment dis­tin­guer un point zéro.
                Chez les humains, ces confins sont beau­coup plus éten­dus et la bien­veillance est allée beau­coup plus loin que la man­sué­tude consta­tée chez les ani­maux, notam­ment dans les com­por­te­ments de sou­mis­sion ou de domi­na­tion.
                Je constate, lors des ate­liers de média­tion artis­tique que nous ani­mons, que depuis que nous avons ins­tau­ré la mise en place préa­lable d’un cli­mat de bien­veillance entre les par­ti­ci­pants, les choses vont beau­coup plus vite, qu’une entraide dés­in­té­res­sée se mani­feste. Je n’en conclus pas que cette bien­veillance est tota­le­ment cultu­relle, il doit bien encore res­ter un peu de l’homo habi­lis en nous.
                Je vois que cette approche est effi­cace et je ne sais pas pour­quoi, mais je n’ai ni le temps ni le savoir néces­saire pour en faire une théo­rie ou me rat­ta­cher à des tra­vaux exis­tants que j’ignore.
                Je suis auto­di­dacte, un fouillis d’informations et de consta­ta­tions sans queue ni tête me per­met de confec­tion­ner un patch­work impro­bable, mais qui marche.
                Je vous remer­cie des res­sources que vous m’indiquez, mais mes petits moyens finan­ciers ne me per­mettent d’accéder à ce savoir que par le biais des biblio­thèques ou par le pillage d’amis aisés.
                Je suis heu­reux de voir que ces pro­blèmes inté­ressent des scien­ti­fiques rom­pus à l’analyse. Cette facul­té me manque, par­fois cruel­le­ment.
                Mer­ci de vos retours.

                • 28 décembre 2015 à 16 h 55 min

                  Mer­ci Lar­bi benB. d’avoir ouvert ce débat. Notam­ment en mon­trant qu’une pra­tique de créa­tion et d’échange artis­tique inno­vante, et ins­crite dans une démarche d’éducation popu­laire démo­cra­tique et inter­ac­tive, vous a conduits à la néces­si­té de pen­ser et dia­lo­guer ensemble sur des ques­tions comme la, les culture(s) et leurs sta­tuts pour la vien sn socié­té et avec la nature? En mon­trant aus­si que ces ques­tions ne sont pas que des ques­tions pour ceux qui en font des livres et des articles (comme moi, par exemple…) mais aus­si et pro­ba­ble­ment d’abord pour … tout le monde.

                  Il me semble assez dis­cu­table d’inscrire la ques­tion de la culture, de son émer­gence, de sa pra­tique dans une repré­sen­ta­tion linéaire de l’humanité comme en “pro­grès”…

                  Il est facile de voir que ce qu’il nous est fspon­ta­né d’imaginer comme un récit condui­sant les humains d’un monde de néces­si­tés et de sur­vi­vance à un monde ou des sur­plus et des marges per­met­traient “la culture”, le “loi­sir”, “l’esthétique” existe aus­si dans l’espace du contem­po­rain…

                  En simul­ta­néi­té… selon que vous serez un kos­so­var pour­chas­sé par la misère et le racisme ou un petit-bour­geois bi-résident dans le 10° aron­dis­se­ment pari­sien et à Biar­ritz ou dans le Lube­ron, vous pou­vez occu­per les deux pôles de ce que vous racon­tez dans votre texte sur un axe tem­po­rel…

                  Mais, en contem­po­ra­néï­té comme sur un axe his­to­rique de pro­grès … les choses sont en fait beau­coup plus com­pli­quées car le “pri­mi­tif” est l’auteur de pote­ries et sculp­tures que l’humanité ulté­rieure n’égalera jamais… et le nomade paria de la socié­té “moderne” est le por­teur de l’innnovation musi­cale, ins­tru­men­tale et vocale, cho­ré­gra­phique, comme aus­si de poé­sie, de gra­phisme et même de desi­gn.

                  J’ai aus­si envie de sou­li­gner que, quelques soient les myens de tré­so­re­rie des uns et des autres, les cher­cheurs pro­fes­sion­nels de l’Université ont en com­mun avec les cher­cheurs dont la recherche n’est pas le pre­mier moyen de sub­stance, de ne pas être pro­prié­taires de leurs res­sources docu­men­taires (car il fau­drait avoir bien plus de moyens que ceux dont vous signa­lez qu’ils créent une inéga­li­té entre les deux caté­go­ries que nous envi­sa­geons) et que les uns comme les autres sont fort bien décrits quand vous dites:

                  un fouillis d’informations et de consta­ta­tions sans queue ni tête me per­met de confec­tion­ner un patch­work impro­bable, mais qui marche.
                  Je vous remer­cie des res­sources que vous m’indiquez, mais mes petits moyens finan­ciers ne me per­mettent d’accéder à ce savoir que par le biais des biblio­thèques ou par le pillage d’amis aisés.”

                  C’est faire un grand pas que de dis­tin­guer pro­prié­té et usage des res­sources.

                  En tant qu’universitaire, j’ai régu­liè­re­ment obser­vé le pas déci­sif fait par un(e) étudiant(e) quand il prend enfin le che­min des biblio­thèques et du par­tage pour se docu­men­ter… Et s’aperçoit que ce n’est pas du tout un “biais” … mais au contraire une res­source aus­si que d’entrer en dia­logue, en biblio­tèque, avec d’autres usa­gers et avec les pro­fes­sion­nels de la docu­men­ta­tion  …

                  • 28 décembre 2015 à 20 h 36 min

                    Mer­ci de vos com­men­taires
                    Je citais l’escargot dans son puits. Qui grimpe de trois mètres pen­dant le jour et qui redes­cend d’une dis­tance aléa­toire durant la nuit. Il n’y a pas de pro­gres­sion linéaire dans ce cas, mais il finit par en sor­tir. Je pense que les humains, sur le che­min du vivre ensemble sont sou­mis aux mêmes aléas. Nos pro­grès sont par­fois le fruit de la réflexion (comme le rap­port entre la cir­con­fé­rence et le dia­mètre), par­fois le fruit du hasard (comme la décou­verte de la pho­to­sen­si­bi­li­té des sels d’argent). Mais nos régres­sions sont presque tou­jours le fruit de la “méchan­ce­té”, des autres ou de la nature.
                    J’ai eu la chance de voir une pote­rie Jomon qui confirme ce que vous dites : on ne l’égale pas. Mais ceux qui l’ont faite, était-ce dû au hasard ou à la réflexion ? Les deux sont pos­sibles.
                    Sur le sujet de l’accès aux res­sources, je par­tage votre opi­nion quant au “pas déci­sif” qui nous fait nous rap­pro­cher d’elles. Mais nous n’avons pas affaire à des étu­diants qui ont gran­di dans un milieu où le savoir fait par­tie des choses dont ils savent qu’on peut s’en empa­rer quand on le veut. Nous avons affaire à des gens per­dus qui me disent que “la poé­sie, c’est pas pour moi !” et dont le par­cours édu­ca­tif a été un cal­vaire déva­lo­ri­sant. On doit trou­ver d’autres méthodes et ce sont celles-là que j’essaie de trou­ver. Récon­ci­lier ces per­dus avec eux-mêmes, alors que les psy­cho­pathes qui nous dirigent n’y tiennent abso­lu­ment pas. Nos diri­geants ne veulent pas d’un déve­lop­pe­ment d’une pen­sée auto­nome, ils y per­draient leur sta­tut d’êtres supé­rieurs.
                    Je compte sur l’art pour déve­lop­per la culture.
                    Mer­ci encore de me don­ner du grain à moudre.

        • VICTORIA ABRAHAM
          29 décembre 2015 à 1 h 35 min

          Cher Lar­bi,

          Voi­ci un billet très ins­truc­tif et où Igor se demande si une théo­ri­sa­tion de la “culture” est pos­sible. Vous théo­ri­sez tous deux très bien la ques­tion. Et la théo­rie en ce sens s’apparente à l’épistémologie des connais­sances. Voi­là ce que je peux en dire (sachant que vous avez tous, bien résu­mé et appro­fon­di la ques­tion), du point de vue phi­lo­so­phique de la culture.

          En effet, vous dites que “dans ces ate­liers, nous inter­ve­nons sur les mots et les émo­tions: res­sen­tis, pen­sés (je dirais pen­sée), par­lés,( je dirais ver­ba­li­sés), écrites, et inter­ac­tions entre ces expres­sions du vécu. Démon­ter une signi­fi­ca­tion accep­tée et la remon­ter dif­fé­rem­ment, réa­li­ser que les mots par­lés pour décrire une situa­tion ou une émo­tion deviennent les mots avec les­quels on pense et avec les­quels on échange”.

          Sublime! C’est la défi­ni­tion même du mot “Culture”, votre inti­tu­lé, qui ne dit que l’expérience humaine telle qu’elle s’est accu­mu­lée et trans­mise à tra­vers des géné­ra­tions.

          En effet, si la notion “d’échange” nous fait voir d’emblée la fonc­tion fon­da­men­tale inhé­rente à notre sys­tème et notre concep­tion du vivant, c’est dans la notion de la “culture” et dans la socié­tés (voire socié­tés) humaine(s) que le mot “échange” prend sa véri­table signi­fi­ca­tion. C’est alors que nous pou­vons nous poser des ques­tions plus ou moins phi­lo­so­phiques, socio­lo­giques et anthro­po­lo­giques.

          Com­ment com­prendre l’échange dans une optique lin­guis­tique? N’est-il pas l’expression la plus remar­quable de l’échange en géné­rale? Deuxiè­me­ment, com­ment assu­rer un fonc­tion­ne­ment juste et équi­table de l’échange? la mon­naie ne va-t-elle pas ser­vir de valeur de réfé­rence? Et enfin, qu’elle est l’origine de “l’échange”? Goût du pou­voir, de l’intérêt per­son­nel ou d’une néces­si­té de satis­faire nos besoins humains?

          Je dois avouer d’emblée que je ne connais rien en ce qui concerne “la masse  sala­riale” dont il est ques­tion dans votre billet et j’ai beau essayé, je n’y com­prends pas beau­coup. Cepen­dant, je pense, sui­vant la logique que ceci peut-être tan­gible au point de vue phi­lo­so­phique (pas à pos­te­rio­ri). Par exemple, Georg Sim­mel voit les rap­ports entre les hommes dans une caté­go­rie de l’échange, à savoir comme une sorte d’interaction, tan­dis que Rous­seau le consi­dère comme un pro­ces­sus néces­saire et comme base qui fonde la socié­té. Je vais trop vite, ceci est évident.

          Cepen­dant, si nous pre­nons pour exemple la pen­sée de Jur­gen Haber­mas, nous pou­vons dire que l’échange lin­guis­tique et la com­mu­ni­ca­tion comme dia­logue entre deux ou plu­sieurs forment le coeur de la pen­sée de notre temps dans la “rai­son com­mu­ni­ca­tion­nelle” entre les êtres, qui se dis­tingue de l’activité ins­tru­men­tale donc d’une acti­vi­té stra­té­gique qui ten­drait à la mani­pu­la­tion de l’autre par l’autre…(nous ne sommes pas loin de Bour­dieu et sa concep­tion de la consom­ma­tion de la lit­té­ra­ture), sauf que chez Haber­mas, la culture ou les arts doivent cor­res­pondre à une attente entre par­te­naires argu­men­tant et n’ayant affaire qu’à des rai­sons.

          Comme vous l’évoquez si bien Lar­bi dans les socié­tés archaïques. Là don­ner, c’était se sur­pas­ser, comme le don “POTLATCH”  pat­lotch a détour­né sur MDP.

          Moi, ici, la ques­tion que je pose dont les réponses semblent m’échapper est la sui­vante: Dans cette accep­tion conce­vable de l’échange, sub­siste-t-il l’échange éco­no­mique à pro­pre­ment par­ler? Est-il pos­sible de se réfé­rer à une notion d’intérêt per­son­nel de la culture sans confondre celui-ci avec l’égoïsme comme le pré­tend Adam Smith, par exemple? En effet, les inté­rêts indi­vi­duels ne concourent-t-ils pas au bien-être géné­ral de la socié­té?

          Sujet phi­lo­so­phique, socio­lo­gique et poli­tique, qui pose la ques­tion de notre ère. Oui.

          • VICTORIA ABRAHAM
            29 décembre 2015 à 2 h 48 min

            Com­ment faire pour cor­ri­ger un com­men­taire? Il y a des trous, des coquilles et des phrases mal for­mu­lées dans mon commentaire…rire! Bref!

            • Igor Babou 29 décembre 2015 à 14 h 43 min

              Vic­to­ria, pour cor­ri­ger un com­men­taire, on a une durée de 15 minutes une fois le com­men­taire pos­té. Il y a un décompte qui se met en place une fois le com­men­taire envoyé. C’est sans doute frus­trant ces 15 minutes, mais en même temps, si je met­tais un temps infi­ni pour qu’on puisse modi­fier les com­men­taires, je crains que ça com­plique les échanges : on ris­que­rait d’avoir des réponses à des états anté­rieurs des com­men­taires, ce qui ren­drait le sui­vi des dis­cus­sions peu com­pré­hen­sible. Ce qu’il faut se dire, à mon avis, c’est qu’on est dans une for­mule mixte entre écrit et oral, et qu’on peut, comme vous le faites, mettre de petites remarques sous forme de com­men­taires pour cor­ri­ger les fautes inévi­tables quand on écrit vite.

          • Igor Babou 7 janvier 2016 à 0 h 59 min

            L’origine de l’échange, c’est un vaste sujet, qu’il soit moné­taire ou non. Il y a des pistes extrê­me­ment sti­mu­lantes (et encore très modernes) chez Mar­cel Mauss, qui était enga­gé dans le mou­ve­ment coopé­ra­tif (et très à gauche) en plus d’être le fon­da­teur de l’anthropologie en France. Son “Essai sur le don”, un grand clas­sique, est un texte fon­da­men­tal, je trouve. Déjà, c’est moins dés­in­car­né qu’Habermas, du moins que l’Habermas d’après le lin­guis­tic turn, qui, j’avoue, me tombe des mains (je pré­fé­rais ses textes d’avant les années 80). La cri­tique de la désym­bo­li­sa­tion par l’échange mar­chand que mène Mauss devrait vous inté­res­ser, Vic­to­ria.

    2. 28 décembre 2015 à 17 h 39 min

      Deux très petites remarques, Lar­bi, que vous pren­drez avec toute la dis­tance néces­saire :

      il me semble qu’Igor Babou a bien poin­té que ce qui fait éven­tuel­le­ment dis­cus­sion dans votre écrit c’est son entrée en matière “théo­ri­sante”.
      Pour­tant je ne crois pas qu’en l’espace d’un billet de blog on puisse régler la ques­tion de la nature de la culture (sans jeu de mots) — des gens qui y ont consa­cré leur vie s’y sont à moi­tié cas­sé les dents (Levi Strauss ou Mos­co­vi­ci, pour n’en citer que deux).

      Je vous sug­gère donc tout sim­ple­ment d’élaguer ce que vous pen­siez être un “fon­de­ment néces­saire”, qui ne l’est pas for­cé­ment.

      Les deux meilleurs trai­tés que je connaisse sur la ques­tion ne sont pas des ouvrages uni­ver­si­taires, mais des romans : Les ani­maux déna­tu­rés et Tinou­nours sapiens (qui n’est en fait qu’un remake moder­ni­sé du pre­mier).

      C’est à par­tir d’eux que je me per­mets de vous applau­dir quand vous écri­vez : “Je ne pense pas qu’il existe une cou­pure net­te­ment iden­ti­fiable entre Nature et Culture, mais qu’il y a plu­tôt des phé­no­mènes de franges, de confins sur les­quels on peut dif­fi­ci­le­ment dis­tin­guer un point zéro”.

      Ami­ca­le­ment.

      • 28 décembre 2015 à 19 h 46 min

        Mer­ci de vos com­men­taires.
        L’élagage et le bou­tu­rage de mes réflexions à ce sujet est le but de ce billet. Je me vou­lais un peu pro­vo­ca­teur en uti­li­sant des rac­cour­cis exa­gé­rés. Cha­cun des inter­ve­nants a mis en lumière une ou plu­sieurs des dif­fi­cul­tés que je ren­contre. Il me fau­dra digé­rer tout cela avant de pou­voir en faire un sem­blant de syn­thèse. J’ai 69 ans et je vais bien­tôt rac­cro­cher les gants, mais aupa­ra­vant, je vou­drais com­prendre et, si pos­sible, pas­ser à d’autres les rai­sons pour les­quelles nos inter­ven­tions de média­tion cultu­relle ne marchent pas trop mal.
        Je vais me pré­sen­ter un peu afin que vous com­pre­niez l’émotion intense que j’ai res­sen­tie à pro­pos des ” meilleurs trai­tés que je connaisse sur la ques­tion”.
        Mes parents ont fui la Kaby­lie à la suite des évé­ne­ments de Sétif. Ma mère était enceinte et a accou­ché de moi en France. J’avais 10 mois lors de notre retour en Kaby­lie. 7 ans plus tard, la guerre d’Algérie a démar­ré et nous sommes reve­nus en France, mépri­sés mais vivants, disait mon père. Anal­pha­bète et ne par­lant pas le fran­çais, l’école a pour moi, au début, été une tor­ture. D’autant que nos parents exi­geaient que nous per­dions tout accent et pour ce faire inter­di­saient for­mel­le­ment l’usage d’une langue autre que le fran­çais. J’ai quit­té l’école le jour de mes 14 ans mais j’ai conti­nué à lire, tout et n’importe quoi. Ver­cors fai­sait par­tie de ce n’importe quoi, on a vu pire.
        Les tro­pis sont-ils des hommes ? Les bicots sont-ils des hommes ?
        Le pro­cès des “Ani­maux déna­tu­rés” m’a don­né l’idée de mon pre­mier spec­tacle, de ma pre­mière mise en scène, à 17 ans. Avec quelques amis d’origine magh­ré­bine, nous avons mon­té une troupe que j’ai appe­lée “Les Dés­in­té­grés” et ils ont joué cette pièce. Avec l’accent.
        Tout ça ne me rajeu­nit pas.

        • 28 décembre 2015 à 21 h 07 min

          Tout ça ne nous rajeu­nit pas, rire… La der­nière fois que j’ai relu Les ani­maux déna­tu­rés, ce devait être il a au moins vingt-cinq ans. Mais je le cite encore de temps à autre quand j’ai une inter­ven­tion à faire qui se rap­porte aux pro­ces­sus de culture. Et votre “remé­mo­ra­tion” me fait pen­ser que je n’ai jamais rien publié qui s’y rap­porte. Mer­ci ; ça me donne l’idée que je pour­rais étof­fer un futur article, grâce au “fil en aiguille” que vous avez sus­ci­té.

          Dans tous les cas si ça ne nous rajeu­nit pas ça nous per­met donc de res­sus­ci­ter quelques pas­sés (j’ai connu quelqu’un qui avait eu à peu près le même par­cours que vous, même si il ne venait pas d’Algérie, mais des Bal­kans ; lui ça n’a pas été le spec­tacle au sens propre, mais la musique), et donc de bou­cler la boucle.

    3. Joëlle Le Marec 28 décembre 2015 à 22 h 33 min

      Bon­jour

      Le roman “les ani­maux déna­tu­rés”  est vrai­ment bien. Je me sou­viens l’avoir fait lire en même temps qu’un des très nom­breux textes du grand bio­lo­giste, écri­vain et vul­ga­ri­sa­teur Ste­phen Jay Gould : “l’égalité des hommes est un acci­dent de l’histoire”, dans un de ses recueils, “le sou­rire du fla­mant rose”. On essayait de réflé­chir au pro­blème des repré­sen­ta­tions que l’on se fait plus ou moine expli­ci­te­ment de l’évolution, du pro­grès, des par­tages (nous/les autres — nature/culture). Le pro­cès dans les ani­maux déna­tu­rés oblige les pro­ta­go­nistes à réflé­chir parce qu’ils ont un pro­blème à résoudre. Je me dis que ce qui est le plus riche, c’est vrai­ment de par­tir de soi, de ce qu’on cherche à pen­ser et  par­ta­ger à par­tir pre­miè­re­ment de ce qui nous arrive d’une part et deuxiè­me­ment ce que l’on com­prend de ce qu’ont cher­ché à faire d’autres que nous. Il y a pas mal de textes qui m’intéressent désor­mais moins pour les idées en elles-mêmes, que pour les rai­sons qui ont ame­né les auteurs à for­mu­ler et pro­po­ser ces idées. Je me dis qu’il y a de la vie cultu­relle à ce moment. Quand on essaie de se mettre en contact avec la pen­sée d’autrui (pour­quoi pas d’ailleurs un ani­mal par­fois!). Peut-être qu’on se trompe, qu’il y a des mal­en­ten­dus, mais on essaie de com­prendre autrui, et de com­prendre avec autrui. Et des per­sonnes qui mettent en scène des textes ou qui créent eux-mêmes, comme vous, nous montrent com­ment ils essaient de com­prendre. Pour moi c’est ça qui est super. Et aus­si pour­quoi on essaie de par­ta­ger, comme vous le faîtes. J’ai de plus en plus de mal à lire des théo­ri­ciens dont je ne connai­trais rien d’autre que les théo­ries. J’ai de plus en plus besoin de lire les avant-pro­pos (quand ils disent “je” et quand ils tentent de dire com­ment ils en sont venus à pen­ser telle chose et à la par­ta­ger). La vie cultu­relle c’est sou­vent, je trouve, ce qui se vit dans ces efforts qu’on fait, cha­cun, soit pour créer soit pour inter­pré­ter, dans un envi­ron­ne­ment don­né, avec une his­toire, tou­jours avec autrui, exac­te­ment ce qui se passe dans ces échanges. Je crois qu’on a envie de voir vos spec­tacles d’ailleurs!

      • 28 décembre 2015 à 23 h 20 min

        Mer­ci de vos com­men­taires,
        En effet, par­tir de soi, si trom­peur que cela puisse être, on rec­ti­fie­ra en route. Et dans nos rap­ports avec les autres, se poser la ques­tion “Pour­quoi dit-elle/il cela ?”, et aus­si “Pour­quoi le dit-elle/il de cette façon ?”. Les mots avec les­quels on parle deviennent les mots avec les­quels on pense, d’où la néces­si­té de refu­ser le prêt-à-par­ler dont on nous gave.

        Quant à voir mes spec­tacles, je n’en fais plus : place aux jeunes, comme en poli­tique. Le der­nier était sur le désir d’aimer envers et contre tous, envers et contre tout, chez Jean Genêt.
        4 ans déjà.
        J’interviens depuis en tant que “dra­ma­turge” auprès de la cho­ré­graphe de notre com­pa­gnie.
        http://www.derniersoupir.com/
        Bonne soi­rée.

        • VICTORIA ABRAHAM
          29 décembre 2015 à 1 h 47 min

          J’ai essayé un peu plus haut, Adam Smith n’était-il pas plus vision­naire? Ne faut-t-il pas pen­ser le bien-être géné­ral avant tout autre?

          J’espère vous lire TOUS encore ici.

           

           

           

          • 29 décembre 2015 à 15 h 26 min

            Mer­ci Vic­to­ria,
            Je ne vais pas reprendre point par point ton com­men­taire, ça m’entraînerait trop loin sur un che­min que je connais peu et mal. Juste une expli­ca­tion au sujet de la masse sala­riale : c’est ce que les salauds qui ont pour but de nous gou­ver­ner appellent “le coût du tra­vail”.
            Je vais essayer de répondre d’un bloc, indul­gence implo­rée si bric-à-brac. Ce qui suit n’est pas gra­vé dans le marbre, c’est juste l’endroit où je patauge. J’emploie le mas­cu­lin, ça ne me plaît pas, mais c’est plus facile. Je pré­fère évi­ter les réfé­rences de peur d’amener des gens dans mon camp sans leur deman­der leur avis. Mais je recon­nais dans ce que je vis du Spi­no­za, du Mau­pas­sant, du Camus…

            L’intelligence est la facul­té que cha­cun a de ten­ter de rendre le monde intel­li­gible, pour lui et à des­ti­na­tion d’autres, ce qui fait déjà deux caté­go­ries d’expression.
            Cha­cun de nous a au moins deux modes d’intelligence : l’intelligence “céré­brale” et l’intelligence “sen­sible”.
            La “céré­brale” est celle qui ana­lyse les évé­ne­ments, la “sen­sible” est celle qui les res­sent.
            Chez les humains, les deux modes s’allient pour ten­ter d’exprimer une émo­tion en mots, à usage interne ou pour par­tage. Les inter­ven­tions de cha­cun des deux modes s’additionnent en pro­por­tions variables. Chez un humain “cou­rant”, aucun des modes n’est absent.
            Exemple : un enfant meurt dans les bras de sa mère. Cas extrêmes :
            Céré­bral 100 % : “Tiens ! Mon enfant est mort !”. La ver­ba­li­sa­tion se fait aisé­ment.
            Sen­sible 100 % : ” ! ? “. La ver­ba­li­sa­tion est plus tar­dive.
            J’essayais de faire des ate­liers en direc­tion de per­sonnes sidé­rées par la vie, de tous âges mais toutes avec un point com­mun : une par­tie d’eux-mêmes ne vou­lait plus fonc­tion­ner, ne plus voir, ne plus entendre, etc. Cette sidé­ra­tion avait pour ori­gine un sen­ti­ment d’infériorité agres­sif, agres­si­vi­té tem­pé­rée par la médio­cri­té de leurs moyens d’expression et leur vul­né­ra­bi­li­té face aux “sachants”. Cette agres­si­vi­té était exa­cer­bée en com­pa­gnie de leurs sem­blables en sidé­ra­tion.
            La pre­mière étape consis­tait à éta­blir un cli­mat de bien­veillance entre nous. Au début de toute réunion entre incon­nus, le céré­mo­nial veut que cha­cun se pré­sente. J’ai chan­gé ce céré­mo­nial en deman­dant à cha­cun de pré­sen­ter (décrire) son voi­sin de la façon la plus simple (neutre) pos­sible. Ça a mar­ché.
            Je me suis ren­du compte que mes champs séman­tiques étaient beau­coup plus éten­dus que celui des par­ti­ci­pants et il a fal­lu que je les restreigne sans pour autant être mépri­sant ou hau­tain. Dur ! Suivre un dia­pa­son dont on n’a plus l’habitude, uti­li­ser un voca­bu­laire simple pour être à l’unisson demande une atten­tion aigüe mais invi­sible.
            Je m’aperçois que la suite est encore très désor­don­née dans ma tête. Je dois aller bûche­ron­ner mes haies pour le bois des années à venir. La cris­tal­li­sa­tion se fera à la tron­çon­neuse et je repren­drai plus tard.
            J’aime bien ce qu’Igor appelle “l’oral-verbal”.
            Bonne jour­née à tous.

          • 6 janvier 2016 à 23 h 55 min

            Bon­soir Vic­to­ria. Déso­lé du retard. Je perds le fil.
            Je pense que Smith voyait dans l’entraide une spé­cu­la­tion, un échange : don/­contre-don. La bien­veillance n’attend rien en échange sinon l’estime de soi, et encore, j’en doute.

    4. 29 décembre 2015 à 17 h 14 min

      Lar­bi, voi­ci un article et un fil de dis­cus­sion comme je les aime. Un peu pres­sé je ne répon­drai donc pas à tout et à tous, mais je t’indique mon accord pro­fond avec la phrase “Les frac­tures sociales sont pro­vo­quées par les frac­tures cultu­relles”. Par ailleurs, dès l’époque de l’art parié­tal, comme à Chau­vet qui me tient à cœur, comme tu le sais, il y a eu du cultu­rel très éla­bo­ré.

      Enfin je suis très inté­res­sé par votre pro­jet. Nous pré­pa­rons un pro­jet assez ambi­tieux sur le ter­ri­toire de l’Ardèche et de la Haute-Loire qui n’est pas sans simi­li­tude, mais j’en repar­le­rai ulté­rieu­re­ment.

      Bien à toi. Jean-Paul

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