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Nous allons répondre à la terreur par moins de démocratie, moins d’ouverture et moins de tolérance


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censureAprès les atten­tats d’Oslo, Jens Stol­ten­berg, alors Ministre d’Etat en Nor­vège, décla­rait : « J’ai un mes­sage pour celui qui nous a atta­qué et pour ceux qui sont der­rière tout ça : vous ne nous détrui­rez pas. Vous ne détrui­rez pas la démo­cra­tie et notre tra­vail pour rendre le monde meilleur. Nous allons répondre à la ter­reur par plus de démo­cra­tie, plus d’ouverture et de tolé­rance ».

Après les atten­tats de Paris, Fran­çois Hol­lande déclare qu’il faut entrer en guerre, met à mal les liber­tés publiques, et sou­haite modi­fier la consti­tu­tion. Si les peuples ont les diri­geants qu’ils méritent, quel pêché a donc pu com­mettre le peuple fran­çais pour méri­ter un pré­sident doté d’un tel manque d’envergure et de per­ti­nence poli­tique ? Ajou­ter l’indécence des rodo­mon­tades et des fausses solu­tions sécu­ri­taires et guer­rières à l’horreur des crimes com­mis n’est pas à la hau­teur des enjeux.

Plus je réflé­chis à la situa­tion, et plus je pense que par­mi la mul­ti­pli­ci­té des rai­sons qui ont conduit des jeunes fran­çais à pré­fé­rer se faire explo­ser au milieu d’autres jeunes fran­çais ou à les mitrailler à la kalach­ni­kov, plu­tôt que de par­ta­ger des moments de convi­via­li­té, de musique ou de sport avec eux, il y a la manière dont les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs se sont achar­nés à détruire tout espoir dans notre pays, depuis plus de dix ans, au nom des dogmes libé­raux. Eux qui osent mon­ter aujourd’hui en tri­bune, en reven­di­quant des « valeurs » et en chan­tant la mar­seillaise, devraient plu­tôt s’excuser d’avoir détruit dans ce pays tout ce qui y créait du lien social : asso­cia­tions (dont la réduc­tion dras­tique des finan­ce­ments empêche le tra­vail), ser­vices publics (liqui­dés sur l’autel de la ren­ta­bi­li­té), lieux de savoir et de culture (voués au mar­ke­ting), uni­ver­si­tés et recherche publique (liqui­dées au nom du cré­do de la com­pé­ti­ti­vi­té). Ils ont fait de la concur­rence de tous contre tous leur alpha et leur omé­ga : les poli­tiques libé­rales, ain­si que les médias qui les servent en véhi­cu­lant une parole « décom­plexée » sans la moindre éthique du débat public, portent une lourde res­pon­sa­bi­li­té dans la mon­té des extré­mismes et des haines entre com­mu­nau­tés.

L’urgence aujourd’hui, comme hier, est de res­tau­rer l’espoir, de recons­truire un ave­nir com­mun loin de la vacui­té des dis­cours média­tiques et poli­ti­ciens. On ne le fera pas sous la pres­sion de l’urgence, et encore moins dans un cadre sécu­ri­taire et guer­rier. On ne le fera pas avec les recettes du pas­sé, qui ont prou­vé leur noci­vi­té : voyez où nous a conduit la poli­tique guer­rière des USA à l’égard de l’Irak, et où nous a menée l’incohérence d’une poli­tique exté­rieure entiè­re­ment vouée au « prag­ma­tisme » éco­no­mique, et au nom duquel la France vend des armes de guerre à des pays qui financent le ter­ro­risme. Inco­hé­rence, éga­le­ment, de l’affichage de valeurs uni­ver­sa­listes au moment-même où nous pra­ti­quons un immonde tri sélec­tif des réfu­giés fuyant des zones de guerre. Inco­hé­rence, enfin, des leçons de démo­cra­tie et de bonne ges­tion envi­ron­ne­men­tale don­nées aux pays du sud, alors que nous sommes ni capables de résoudre démo­cra­ti­que­ment nos propres conflits sociaux, ni ouverts à une tran­si­tion éco­lo­gique réelle.

On ne ré-ouvri­ra des pos­sibles qu’en retrou­vant une cohé­rence sur des bases à la fois éthiques, réflexives, et de connais­sance par­ta­gée et négo­ciée : cela pren­dra du temps, cela sera dif­fi­cile, et cela ne vien­dra pas d’en haut. Cela revient à refaire de la poli­tique au sens noble, et non au sens des par­tis poli­tiques, là où l’économique et le média­tique ont pris le des­sus.

Igor Babou

Igor Babou

Je suis professeur des universités en Sciences de l'information et de la communication.

Je travaille sur les relations entre nature, savoirs et sociétés, sur la patrimonialisation de l'environnement, sur les discours à propos de sciences, ainsi que sur la communication dans les institutions du savoir et de la culture. Au plan théorique, je me situe à l'articulation du champ de l'ethnologie et de la sémiotique des discours.

Sinon, dans la "vraie vie", je fais aussi plein d'autres choses tout à fait contre productives et pas scientifiques du tout... mais ça, c'est pour la vraie vie !
Igor Babou



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    29 réponses “Nous allons répondre à la terreur par moins de démocratie, moins d’ouverture et moins de tolérance”

    1. Al Ceste
      24 novembre 2015 à 22 h 32 min

      .….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….…..
      Je par­tage avec rage votre des­crip­tion de l’état déla­bré de notre pays, sou­mis aux divers pou­voirs (éco­no­mique, média­tique, poli­tique, et ce n’est pas par hasard que j’ai pla­cé notre pitoyable bande de vrais-faux élus en der­nier). Mais je ne trouve pas que le lien déses­pé­rance-ter­ro­risme soit direct. On peut com­bler un vide, se trou­ver une voie ailleurs que chez les isla­mistes fana­tiques, qui se sou­cient de lut­ter contre l’horreur éco­no­mique comme de leur pre­mière kalach. On peut aller vers le véri­table huma­ni­taire, le béné­vo­lat asso­cia­tif*. Les pos­tu­lants au dji­had, sauf cas de sadique avé­ré, ne rêvent pas, au départ, de tuer. Ils ne cherchent pas ça, mais au hasard d’une ren­contre, réelle ou inter­nau­tique, ils se font mettre le grap­pin par des recru­teurs comme toutes les grandes sectes (ce qu’est Daesh) ont.

      * Ce n’est pas un hasard si, dans les quar­tiers, ce sont les écoles, les biblio­thèques, les centre sociaux, les mai­sons de jeunes qui brûlent, et pas les mos­quées (ce dont je ne rêve en rien). Tous lieux où brillent (brillaient?) l’ouverture et le par­tage…

      PS Je viens de Média­part, où je n’ai jamais vou­lu créer de blog car Ple­nel refuse d’abandonner le pou­voir de cen­su­rer (ou mani­pu­ler) les com­men­taires. Ici, pour­quoi pas…

      • 25 novembre 2015 à 19 h 11 min

        Pour aller au-delà de la for­mule sur “les biblio­thèques qui brûlent” un article sti­mu­lant de “Vacarme”:

        http://www.vacarme.org/article2769.html

         

        • Igor Babou 25 novembre 2015 à 19 h 18 min

          L’article a l’air très inté­res­sant, en effet, mais il faut être abon­né pour y accé­der en entier, dom­mage. L’as-tu lu en ver­sion papier ? Quelle est la conclu­sion de l’auteur ?

          • 26 novembre 2015 à 15 h 04 min

            Déso­lé… Je croyais que le conte­nu était en accès libre.

            Vacarme édite d’abord en ver­sion papier, puis met en ligne au bout d’un mois.

            J’ai lu moi-même la ver­sion papier, étant abon­né. (Mais je dois renou­ve­ler mon abon­ne­ment, je crois)

            Vacarme est une revue phi­lo­so­phi­co-poli­ti­co-lit­té­raire qui mérite d’être sui­vie…

            Elle est sans doute dis­po­nible en biblio­thèque.…

    2. 24 novembre 2015 à 23 h 07 min

      Ce n’est pas un hasard si, dans les quar­tiers, ce sont les écoles, les biblio­thèques, les centre sociaux, les mai­sons de jeunes qui brûlent, et pas les mos­quées (ce dont je ne rêve en rien). Tous lieux où brillent (brillaient?) l’ouverture et le par­tage…

      Cette réflexion montre une mécon­nais­sance assez répan­due de ce qui se passe dans les quar­tiers. Quand on est dans une zone de relé­ga­tion eth­nique et sociale (les deux comp­tant autant) et qu’on y construit une magni­fique “média­thèque” qui reçoit les publics “bran­chés”, mais est tota­le­ment excluante pour les jeunes qui résident dans les barres, com­ment s’étonner que les émeutes prennent ce “lieu de savoir” comme objec­tif de leur colère ?

      Il me semble effec­ti­ve­ment que Igor a rai­son : c’est en affir­mant des valeurs de par­tage, de culture par­ta­gée, qu’on com­bat­tra sérieu­se­ment l’horreur.

      Depuis quelques années, je fais l’expérience d’une action béné­vole en pri­son (j’y donne des cours d’informatique pour des déte­nus dans le cadre d’un pro­jet glo­bal de réin­ser­tion) Et ce que j’y  vois ne m’incite pas for­cé­ment à l’optimisme : les obs­tacles a fran­chir sont redou­table ! Mais la mobi­li­sa­tion est un préa­lable. Je suis tota­le­ment per­sua­dé des limites objec­tives d’une poli­tique “volon­ta­riste”. Mais inver­se­ment, sans volon­té on arrive a rien. C’est d’ailleurs mon dis­cours vis a vis de déte­nus sou­vent trés dubi­ta­tifs sur leur capa­ci­tés a sor­tir de l’impasse… Et c’est ceux là qui gagné par le déses­poirs se lancent sou­vent sur des actions sans issues. C’est pour cela que l’islamisme gagne silen­cieu­se­ment les pri­sons, et fait des ravages dans les consciences.

      C’est un peu comme les mala­dies incu­rables et les méde­cins ima­gi­naires : quand tu es condam­né, quand la “méde­cine offi­cielle” te laisse à ton sort, alors tu es pret à croire n’importe quel escroc.

      Quand Marx par­lait “d’opium du peuple” c’est bien ce qu’il signi­fiait. La reli­gion est sur­tout un symp­tome d’un mal plus géné­ral. Arré­ter l’opîum en lais­sant la dou­leur qu’elle est cen­sée cal­mé n’est pas trés effi­cace.

      Cela dit, c’est aus­si dans et par le débat qu’on est cen­sé avan­cer…

      • Igor Babou 25 novembre 2015 à 7 h 18 min

        En même temps, Alceste et Marc, ce qu’il fau­dra bien affron­ter c’est aus­si le fait que les auteurs des atten­tats ne sont pas tous issus de familles très défa­vo­ri­sées. Cer­tains fai­saient même par­tie de milieux assez “classe moyenne” (bon, le bas de la classe moyenne, mais pas le sous-pro­lé­ta­riat des immi­grés récem­ment arri­vés qu’on ima­gine). J’écoutais récem­ment un type du CNRS à la radio (me rap­pelle plus qui, mais un spé­cia­liste de ces ques­tions) qui affir­mait que le lien entre ter­ro­risme et pro­blèmes éco­no­miques n’était pas si évident, même ailleurs qu’en Europe. La déshé­rence peut être  intense, au plan cultu­rel, dans une socié­té dont le modèle de réus­site fait une totale abs­trac­tion des ques­tions d’identité au nom d’une part d’un uni­ver­sa­lisme répu­bli­cain jamais incar­né dans les faits (et de toute manière illu­soire), et d’autre part au nom d’idéologies (éco­no­miques, mana­ge­riales, etc.) aus­si tota­li­taires que contra­dic­toires avec l’universalisme répu­bli­cain. Quand je vois la souf­france au tra­vail se déve­lop­per dans des admi­nis­tra­tions publiques, là où les gens sont encore un peu pro­té­gés par leur sta­tut, et la perte du sens qu’on y éprouve (moi y com­pris) face au tota­li­ta­risme mana­gé­rial et éco­no­mique qui nous a enva­hi, je me dis que là où les gens sont moins pro­té­gés et ont moins accès à des res­sources d’expression et de par­tage, ça doit car­ré­ment être l’enfer à vivre.

        Le mal est très géné­ral, en effet, et on a mis tous les élé­ments bout à bout pour ne pas l’affronter, avec la classe poli­tique lamen­table qu’on a. Mais peut-être est-elle à notre image : une fin de siècle pathé­tique, fati­guée, sans idée ni direc­tion, égoïste et cynique, qui a fini par aimer la mort. Res­tau­rer des espaces de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources, y com­pris pour des popu­la­tions qui ne paraissent pas mar­gi­na­li­sées au plan éco­no­mique, serait un préa­lable.

        En revanche, juste un truc, Marc : je ne pense pas qu’on puisse dire que la reli­gion ne serait qu’un symp­tôme. Toutes les socié­tés du monde, depuis l’origine de l’humanité, ont adhé­ré à des reli­gions, et même dans des contextes qu’on ne peut pas décrire comme dou­lou­reux à vivre (pense aux socié­tés ama­zo­niennes avant la période colo­niale) : les croyances reli­gieuses sont un fon­de­ment anthro­po­lo­gique majeur. En tant qu’athée, je dois aus­si pen­ser que l’absence de reli­gion est une excep­tion radi­cale dans l’histoire de l’humanité, et qu’elle est peut-être tout à fait contin­gente. D’où son coro­laire d’un uni­ver­sa­lisme dés­in­car­né légué par les Lumières, assé­né avec d’autant plus de force qu’il cache un manque : trans­cen­dance contre trans­cen­dance, en somme… Enfin, il fau­drait faire une dif­fé­rence assez nette entre les reli­gions mono­théistes (dites “révé­lées”) et les autres : je n’ai aucun exemple en tête de socié­tés ani­mistes ayant menée des guerres au nom de leur reli­gion. On se bat­tait sans cesse chez les Nuer ou chez les Gua­ra­nis, mais pas au nom d’un dieu à la con sup­po­sé unique et tout puis­sant. Les dieux des indiens Hai­da, par exemple, sont par­ti­cu­liè­re­ment humains et décep­tifs (ils tra­hissent, sont paillards, aiment le sexe et la gau­driole, et se font foutre des raclées par les humains), et c’était le cas aus­si chez les Grecs : des dieux pas chiants comme les dieux bar­bus des dogmes mono­théistes.

        • Al Ceste
          25 novembre 2015 à 11 h 50 min

          Res­tau­rer des espaces de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources, y com­pris pour des popu­la­tions qui ne paraissent pas mar­gi­na­li­sées au plan éco­no­mique, serait un préa­lable.
          Toutes les semaines, je vais dans un espace de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources qui est… ne riez pas… le vide-gre­nier (je vends de la petite bro­cante et des livres, revues, BD etc.) !
          Ven­deurs de tous âges, de tout niveau social, avec qui je parle, j’échange. Pareil pour mes clients. A l’exception de ceux (très rares) qui me traitent comme une classe enre­gis­treuse de supé­rette, j’ai celle qui, le nez dans mes vieilles pho­tos, me dit qu’elle cherche la pho­to de ses parents car elle est née sous X ; de jeunes babas qui pré­parent un tour du monde et m’achètent une Imi­ta­tion de Jésus-Christ que je pen­sais ne vendre qu’à des tra­di-cathos ; une petite Japo­naise de sept ans qui feuillette un beau livre sur la déco inté­rieure des burgs du Rhin… et l’achète ! Ce fan de mili­ta­ria (moi qui suis anti-fana-mili) qui est deve­nu un ami. Cet homme âgé qui m’achète de veilles ven­touses… car il est sculp­teur. Ce gar­çon de douze ans qui passe une demi-heure dans mes livres cen­te­naires, sa mère m’apprend qu’à l’internat il avait inves­ti le gre­nier du pen­sion­nat. Il repar­ti­ra avec un livre de 1900 et des brouettes. Etc., je pour­rais en tirer un livre.
          Les seuls qui ne s’arrêtent jamais, même pas un regard, un sou­rire, sont les per­sonnes en hijab (ou voile plus simple) et en qamis. Pour­tant dans mes livres il y de tout, même des livres pour enfants (goo­glez Ecole des Loi­sirs, Nord-Sud, Milan etc).

        • 26 novembre 2015 à 16 h 29 min

          La je n’ai pas vrai­ment le temps de détailler, mais je ne crois pas avoir une vision “vic­ti­maire” des choses (on s’est engueu­lé là des­sus avec l’ami Ben sur le forum de Média­part) Par contre je suis tota­le­ment per­sua­dé que des zones de relé­ga­tion eth­niques et sociales se créent, et qu’elles sont une veri­table peste sociale. Pas uni­que­ment d’ailleurs, sur le seul plan du “ter­ro­risme”…

          Dans ces lieux, il n’y a pas que des sdf et des gens vivant au RMI (même si la pro­por­tion de ceux là est consi­dé­rable) Il n’y a pas que des jeunes en échec sco­laire total et au chô­mage (même si la pro­por­tion des uns et des autres est de 3 a 10 fois la pro­por­tion de ces popu­la­tion dans des quar­tiers “nor­maux”) Je connais des quar­tiers “dif­fi­ciles” ou des jeunes ont un mas­ter pro, et devraient avoir un ave­nir tout tra­cé. Mais quand ce n’est pas le cas, ce sont les pre­miers à rejoindre le rang des musul­mans réac­tion­naires… D’ailleurs même quand ils réus­sissent socia­le­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment, cer­tains les rejoignent quand même !

          Aprés, il y a aus­si la situa­tion que je connais bien moins, de “lieux de relé­ga­tion” qui ne sont pas des lieux de relé­ga­tion “eth­nique” : en ven­dée, mon fils a des tas de copains dans cette situa­tion. Galére, alcoo­lisme endé­mique, absence totale de pers­pec­tive et d’espoir…

          Le pro­bléme de ces lieux de relé­ga­tion, plus que la misère maté­rielle, c’est bien l’absence d’espoir. Qui fait accep­ter tout ven­deur de mar­chan­dise qui pro­cure l’illusion d’un ave­nir meilleur, même si la mar­chan­dise est fre­la­tée…

          • Igor Babou 26 novembre 2015 à 17 h 51 min

            Le pro­bléme de ces lieux de relé­ga­tion, plus que la misère maté­rielle, c’est bien l’absence d’espoir. Qui fait accep­ter tout ven­deur de mar­chan­dise qui pro­cure l’illusion d’un ave­nir meilleur, même si la mar­chan­dise est fre­la­tée…

            En effet. Sou­ve­nir per­son­nel qui vaut ce qu’il vaut : j’avais un oncle, décé­dé il y a main­te­nant long­temps, qui avait été dans la résis­tance, du côté gaul­liste. Pas très à gauche, l’oncle, mais cer­tai­ne­ment pas un natio­na­liste et encore moins anti­sé­mite. Quand j’étais étu­diant, ça m’impressionnait, évi­dem­ment : un vrai résis­tant, qui avait com­bat­tu, la classe ! Je me rap­pelle d’une dis­cus­sion avec lui, où il m’expliquait qu’à la fin des années 30, juste avant la guerre, le déses­poir était tel que même s’il avait fait un autre choix poli­tique, il com­pre­nait que de jeunes fran­çais aient pu être fas­ci­nés et avoir adhé­ré aux idéo­lo­gies du sur­homme, puis au nazisme. Ça repré­sen­tait un espoir. Ça m’avait fait froid dans le dos, mais mieux vaut affron­ter ces réa­li­tés que som­brer dans l’illusion d’un bien ou d’un mal trans­cen­dant, décon­tex­tua­li­sé, qui irait de soi. Faut dire que l’oncle, fils d’un prof membre du Front Popu­laire qui était éga­le­ment Franc Maçon, et héro de la guerre de 14, avait béné­fi­cié d’un bain cultu­rel peu pro­pice à l’adhésion au nazisme. Mais sa com­pré­hen­sion des rai­sons ayant pous­sé tant de jeunes à l’extrême droite et à la salo­pe­rie ultime m’avait ébran­lé.

            • Al Ceste
              26 novembre 2015 à 20 h 26 min

               Je me rap­pelle d’une dis­cus­sion avec lui, où il m’expliquait qu’à la fin des années 30, juste avant la guerre, le déses­poir était tel que même s’il avait fait un autre choix poli­tique, il com­pre­nait que de jeunes fran­çais aient pu être fas­ci­nés et avoir adhé­ré aux idéo­lo­gies du sur­homme, puis au nazisme. Ça repré­sen­tait un espoir.
              Il fau­drait avoir des témoi­gnages de ces ex-jeunes Fran­çais qui, par idéa­lisme, si, si, ont choi­si le camps du mal abso­lu à croix gam­mée. Déses­poir, peut-être, mais aus­si condi­tion­ne­meent par toute une presse (et une Église) qui met­tait sans cesse la France plus bas que terre car livré au ramol­lis­se­ment par la Gueuse et son exé­cu­tant le front Popu­laire. Qui, en contraste, van­tait les réus­sites de Hit­ler et Mus­so­li­ni. Qui n’avait pas assez d’insultes contre le PCF. Il y avait (je parie) dans la Milice, dans la Légion Char­le­magne (ex Chris­tian de la Mazière), qui n’avaient aucune conscience d’être des salauds.

              • Igor Babou 26 novembre 2015 à 20 h 44 min

                Le cas de Chris­tian de la Mazière est en effet plus que sin­gu­lier. Dire qu’il a été l’impresario de… (ques­tion à 10 balles…) ? Hein ? Hein ?

                 

                Juliette Gré­co.

                 

                Ah ouais, ça fait mal…

                 

                J’ai de vieux Illus­tra­tions des années 22 à 25 chez moi, reliés, conser­vés par mon grand père. Impres­sion­nant d’assister, rétros­pec­ti­ve­ment, à la mon­tée du nazisme et du fas­cisme dans le quo­ti­dien média­tique de l’époque. Non pas que l’Illustration ait eu des sym­pa­thies avec l’extrême droite dans ces années-là. Mais quand on par­court toutes ces années de l’Illustration, mois après mois, avec les pre­miers articles sur les cel­lules com­mu­nistes (qui parais­saient bien mys­té­rieuses aux jour­na­listes, au point de leur consa­crer des repor­tages), et ceux sur Mus­so­li­ni et Hit­ler en paral­lèle, on a l’impression étrange de vivre au rythme de ce pas­sé et de l’appréhender comme s’il s’agissait d’une actua­li­té. J’imagine que les his­to­riens qui tra­vaillent sur des archives ont sou­vent cette impres­sion. Moi qui suis plus socio­logue qu’historien, je suis à chaque fois secoué par mes plon­gées dans ce siècle pas­sé qui passe de la mémoire à l’Histoire.

      • Al Ceste
        25 novembre 2015 à 11 h 22 min

        Quand on est dans une zone de relé­ga­tion eth­nique et sociale (les deux comp­tant autant) et qu’on y construit une magni­fique “média­thèque” qui reçoit les publics “bran­chés”, mais est tota­le­ment excluante pour les jeunes qui résident dans les barres, com­ment s’étonner que les émeutes prennent ce “lieu de savoir” comme objec­tif de leur colère ?

         

        Chaque fois que je suis allé dans un de ces lieux, je suis majo­ri­tai­re­ment tom­bé sur des lieux plus modestes que pom­peux, et n’avais pas la sen­sa­tion de nager dans un monde hup­pé qui aurait eu un com­por­te­ment excluant.

        Ces com­por­te­ments existent, et ce n’est pas la meilleure réponse de s’y plier avec une réac­tion rageuse. L’auto-victimisation n’a jamais rien appor­té.

        Moi, je ne met­trais pas de guille­mets à lieu de savoir. Car c’en sont, et pas des lieux d’endoctrinement qui eux ne brûlent pas, sauf quand les fana­tiques d’en face le font

        • Igor Babou 25 novembre 2015 à 11 h 44 min

          En effet, les lieux de savoir sont des lieux… de savoir !  🙂

          Je pense qu’il est dif­fi­cile de rai­son­ner abs­trai­te­ment sur les média­thèques dans les quar­tiers défa­vo­ri­sés, car il y a sans doute des varia­tions pos­sibles dans l’architecture, les moda­li­tés d’inscription, l’accueil par le per­son­nel, etc., qui peuvent avoir des effets plus ou moins excluant. Et quand on fait soi-même par­tie des classes sociales rela­ti­ve­ment pri­vi­lé­giées, on court deux risques dans ce type d’analyse : soit négli­ger les effets d’exclusion des lieux (parce qu’on n’en est pas les vic­times), soit au contraire les sur-éva­luer pour des rai­sons idéo­lo­giques (parce qu’on est de gauche, et que la tra­di­tion intel­lec­tuelle de la gauche cri­tique, depuis Bour­dieu, a été mal­heu­reu­se­ment de tirer à bou­lets rouges sur les ins­ti­tu­tions du savoir, en oubliant qu’entre les années 60 et aujourd’hui, il y avait eu pas mal de trans­for­ma­tions sociales). Ici, l’enquête socio­lo­gique s’avèrerait très utile : on ne peut pas décré­ter, abs­trai­te­ment, qu’un lieu est – ou pas – excluant. Juste une obser­va­tion : je fais par­tie d’un petit groupe de recherche qui tra­vaille actuel­le­ment sur le Haut de jar­din de la BnF, et sur ses publics. La BnF : lieu qu’on peut a prio­ri consi­dé­rer comme le sum­mum du lieu excluant, tant son archi­tec­ture est impres­sion­nante, et tant son image ins­ti­tu­tion­nelle est forte. Bon, hé bien a prio­ri, faut révi­ser nos juge­ments : on y ren­contre y com­pris des SDF, et des pro­fils  qu’a prio­ri on aurait pu ima­gi­ner comme exclus. C’est un lieu très fré­quen­té par les jeunes étu­diants et lycéens, qui y trouvent ce que les appar­te­ments de ban­lieue (ou même pari­siens) ne leur per­mettent pas de trou­ver : du calme, de la place, des livres. Et dans ces publics jeunes, beau­coup de blacks et de beurs. Qui s’approprient l’espace, y com­pris en ne res­pec­tant pas vrai­ment les normes d’usage habi­tuelles (ne pas s’assoir sur les tables, ne pas y poser de bou­teilles d’eau, etc.). C’est plu­tôt ras­su­rant en fin de compte. Mais rien ne dit, évi­dem­ment, que cer­taines média­thèques ins­tal­lées à grand frais dans des zones sen­sibles ne seraient pas des échecs.

          • Al Ceste
            25 novembre 2015 à 12 h 09 min

            Sur les lieux de savoir (sans guille­mets), une expé­rience qui montre que l’accès est pos­sible pour tous :

            Un de mes frères est conteur en gal­lo (les jaco­bins disent « patois »), beau­coup de ses his­toires viennent de notre défunt père. Un jour, il est invi­té à venir conter chez mon fils, qui tenait un lieu d’accueil artis­tique à Nantes, fré­quen­té aus­si bien par les cultu­reux de la ville (dont des « ins­ti­tu­tion­nels ») que par les gens du coin*. Il voit dans le public les zonards-dea­lers-soif­fards qui squat­taient l’appart’ voi­sin, bons déra­ci­nés sans pères ni repères venus du Magh­reb. Il panique… et tout se passe bien, les rebeus sont scot­chés au mur. Après dis­cus­sion avec mon fils et avec eux, il réa­lise que le cou­rant avait pas­sé parce que c’étaient des affaires de père et d’origines, d’une trans­mis­sion qui leur avait man­qué…

            * Bon, il est vrai que c’était son appar­te­ment…

          • Al Ceste
            25 novembre 2015 à 12 h 49 min

            C’est plu­tôt ras­su­rant en fin de compte. Mais rien ne dit, évi­dem­ment, que cer­taines média­thèques ins­tal­lées à grand frais dans des zones sen­sibles ne seraient pas des échecs.

            On peut très bien ins­tal­ler ce genre de lieu à grands frais, pour­quoi ces popu­la­tions ne devraient pas avoir de la beau­té chez elles (pen­ser aux cathé­drales). C’est juste que cette ins­tal­la­tion doit être le résul­tat de toute une péda­go­gie en amont, qui per­mette aux uti­li­sa­teurs de s’approprier la chose sans mal.

            La haine du savoir libé­ra­teur est une constante chez les inté­gristes isla­mistes (plus nom­breux et net­te­ment plus tueurs que les autres, actuel­le­ment). Voir ce que signi­fie « Boko Haram ». Voir ce que font les tali­bans aux filles qui veulent étu­dier. Voir com­ment fonc­tionnent les madras­sas, où c’est du gavage.

            Cette haine du savoir a exis­té chez nous jadis, témoin cette his­toire ancienne :

            …Au fer­mier venu men­dier quelque obole pour le fils qu’il vou­lait envoyer au col­lège, son nobliau répon­dit du haut de ses guêtres :
            – Oh, Bap­tiste, à quoi bon l’école ? Ces petites mains-là, c’est tout ce qu’il faut pour arra­cher les rave­nelles dans les choux !
            Sen­taient-ils que les études pou­vaient ouvrir des portes, débrouiller des esprits, trans­for­mer l’ancestrale rési­gna­tion en fier­té ou colère. Seuls les can­di­dats au sacer­doce issus de familles hon­nêtes voyaient par­fois flot­ter les cor­dons de leur bourse. Un pla­ce­ment, quoi.

    3. Igor Babou 25 novembre 2015 à 15 h 21 min

      On peut très bien ins­tal­ler ce genre de lieu à grands frais, pour­quoi ces popu­la­tions ne devraient pas avoir de la beau­té chez elles (pen­ser aux cathé­drales). C’est juste que cette ins­tal­la­tion doit être le résul­tat de toute une péda­go­gie en amont, qui per­mette aux uti­li­sa­teurs de s’approprier la chose sans mal.

      Oui, bien enten­du. Ca me fait pen­ser à l’épisode du film de Pierre Carles, dans lequel on voit Bour­dieu se faire allu­mer par des édu­ca­teurs sociaux au Val Four­ré. D’une cer­taine manière, il a été pié­gé par le dis­po­si­tif : un centre cultu­rel, construit par cer­tains des édu­ca­teurs sociaux nés dans cette ban­lieue, et qui n’est plein d’un public pari­sien qu’en rai­son de la venue de Bour­dieu. L’éducateur enrage de ce fait, et dénonce que le reste du temps, quand ce n’est pas l’EHESS qui vient à la ban­lieue, per­sonne d’autre que les “locaux” ne vient à la MJC. Bour­dieu se fait allu­mer de manière agres­sive, et il en prend plein la gueule, mais c’est cer­tai­ne­ment pas de sa faute, mais de celle des orga­ni­sa­teurs qui ins­taurent un rap­port scène-salle très mar­qué et qui, par ailleurs, n’ont pas asso­cié les “locaux” (disons les ban­lieu­sards) à l’animation de la table ronde. C’est bien l’amont qui semble avoir été négli­gé, au pro­fit d’une logique du contact à la Mal­raux : comme si le savoir, ou la culture, devait for­cé­ment par­ler à tout le monde sans média­tion, juste par l’effet du génie des ora­teurs (ou des oeuvres, si on reprend mon ana­lo­gie avec la poli­tique cultu­relle de Mal­raux). on devrait pour­tant être vac­ci­nés contre ce genre d’illusions…

      J’en pro­fite pour mettre cette séquence vidéo ici, car je la trouve géniale (je pré­cise que je ne fais pas par­tie des contemp­teurs de Bour­dieu, dont je res­pecte infi­ni­ment le tra­vail, même s’il est cri­ti­quable sur cer­tains aspects) :

       

      • Al Ceste
        25 novembre 2015 à 18 h 13 min

         comme si le savoir, ou la culture, devait for­cé­ment par­ler à tout le monde sans média­tion
        La média­tion : c’est ce que fai­sait beau­coup un centre d’Art Contem­po­rain en milieu rural (et défunt) : le TDM (le Temps d’un Moment, si on pré­fère). Défunt parce que « la crise » est un bon moyen de réduire voire sup­pri­mer les sub­ven­tions. Alors que s’il y a bien un moyen de créer du lien, des soli­da­ri­tés, de redon­ner confiance aux gens d’en bas, c ‘est la culture…
        http://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/ancenis-44150/loisirs-ultime-expo-dart-contemporain-au-temps-dun-moment-tdm-2604000
        Coïn­ci­dence : je suis à cor­ri­ger le rap­port d’activité d’un ensei­gnant en Arts Plas­tiques qui pré­pare un concours, il y a un pas­sage sur la média­tion. Avec l’Art contem­po­rain, qui reste encore très dérou­tant, la média­tion est indis­pen­sable. A condi­tion qu’elle soit claire, et évi­tant de se don­ner en posi­tion sur­plom­bante.

        • Igor Babou 25 novembre 2015 à 18 h 31 min

          Tiens, tant que j’y pense, à pro­pos de présence/absence de média­tion pour l’art contem­po­rain : je vais assez sou­vent à la fon­da­tion Car­tier pour l’art contem­po­rain, quand je suis à Paris. D’ordinaire, on y croise plu­tôt l’entre-soi de la classe moyenne/supérieure, disons pour ne pas faire dans la socio­lo­gie de comp­toir, qu’on n’y croise que très rament des jeunes issus de l’immigration. On pour­rait se dire : manque de média­tion. Et c’est sans doute une par­tie de la réponse. Mais je suis allé voir l’expo “Congo”, tou­jours dans cette même fon­da­tion.  Et là, sur­prise : c’était comme si la ban­lieue pari­sienne avait débar­qué ! Beau­coup de blacks, qui venaient prin­ci­pa­le­ment pour le thème. Faut dire que l’expo est assez fun, voire pop, et qu’on peut y écou­ter de la musique congo­laise et y voir des vidéos d’artistes congo­lais. En somme, quand l’art contem­po­rain s’adresse à des gens en leur par­lant d’eux-mêmes (et donc, ici, de leur iden­ti­té cultu­relle), ben ça marche mieux que quand il nous sort les sem­pi­ter­nelles inter­ro­ga­tions sur le détour­ne­ment du musée à des fins de pro­duc­tion d’un dis­cours pom­peux de type “sciences humaines et sociales”. Après, fau­drait voir si ces gens reviennent à Car­tier. Mais après tout, ils s’en foutent sans doute comme de l’an 40 de l’art contem­po­rain, et c’est dif­fi­cile de leur en vou­loir…

          • Al Ceste
            25 novembre 2015 à 20 h 44 min

            En somme, quand l’art contem­po­rain s’adresse à des gens en leur par­lant d’eux-mêmes (et donc, ici, de leur iden­ti­té cultu­relle), ben ça marche mieux…

            Je ne le vois pas comme ça. Tout art (je pense) a voca­tion à nous faire « sor­tir de nous mêmes »*. Je dis ça en pen­sant à un tra­vers répan­du dans la lit­té­ra­ture jeu­nesse : on doit par­ler de leurs pro­blèmes, de leur monde. Avec le risque (soyons com­plo­tiste) vou­lu qu’ils res­tent dans le nom­bri­lisme, nom­bri­lisme dont j’avais eu la rééva­lua­tion ter­ri­fiante en explo­rant des dizaines de sky­blogs d’ados. Risque vou­lu : un même qui se cocoonne ne se révolte pas, ne demande pas de comptes aux mar­chands du risque.

            Expé­rience avec deux livres :
            — Le der­nier étu­dié, excellent au demeu­rant, qui se passe dans un quar­tier et avec des gens comme un môme en croise tous les jours :
            http://www.lirelire.net/article-25136967.html

            - Cet autre, étu­dié il y a vingt ans, Jody et le faon, une his­toire belle et dou­lou­reuse, mais qui se passe… dans une ferme en Flo­ride, au XIX° siècle. J’avais vou­lu le réétu­dier : épui­sé, et Gal­li­mard (Folio) ne vou­lait pas le réédi­ter ! Bah oui, quel djeun’ pour­rait s’intéresser à ces pay­san du bout du monde ! Bon, il l’a remis au cata­logue, peut-être y a-til eu des gens comme moi pour déplo­rer qu’on mette sous le bois­seau un livre qui dit la vie l’amour la mort avec de mots d’une poé­sie d’une force et d’une sobrié­té rares.

            *Il faut juste que la ren­contre entre l’œuvre et nous puisse se faire. Et ça c’est une alchi­mie dont le secret m’échappe, je n’ai que des lan­beaux du gri­moire !

            • Igor Babou 25 novembre 2015 à 21 h 03 min

              Mais est-ce que l’envie de sor­tir de soi-même n’est pas quelque chose de très “socia­le­ment construit” ? Bien enten­du, je ne dirai pas le contraire de ce que vous pro­po­sez en pen­sant à mes propres modes de faire ou à mes pra­tiques cultu­relles, mais le juge­ment moral posi­tif qu’on porte sur l’originalité et la capa­ci­té à sor­tir du rang, n’a rien d’universel, et — j’irai même plus loin — il est for­te­ment eth­no­cen­tré. C’est une construc­tion de la Moder­ni­té (au sens de l’héritage des Lumières et de la construc­tion d’un sujet en sur­plomb, déta­ché). Dans de nom­breuses socié­tés, il est consi­dé­ré comme bien, et moral, de ne pas vou­loir sor­tir du rang : je ne parle pas uni­que­ment des socié­tés tota­li­taires, mais de la plu­part des socié­tés dites “tra­di­tion­nelles” (terme très encom­brant et mal­ve­nu), qui, même si elles évo­luent et se trans­forment en per­ma­nence comme toute socié­té, valo­risent le dis­cours de la tra­di­tion. L’identité, à mon sens, ce n’est pas le mal. Aucune socié­té au monde, dans toute l’histoire de l’humanité, n’a tour­né le dos à la ques­tion de l’identité. Et on ne devrait pas en avoir peur sous pré­texte que les fachos et les fon­da­men­ta­listes s’en sont empa­rés.

              • Al Ceste
                25 novembre 2015 à 22 h 47 min

                Envie de sor­tir de soi-même n’est pas (de mon pont de vue), envie de sor­tir du rang mais envie de s’ouvrir à d’autres gens, d’autres cultures. A mes élèves, je disais ceci : « Dans la vie, il y a deux caté­go­ries de gens : ceux qui res­tent devant les portes fer­mées, et ceux qui veulent les ouvrir. Moi, je ne peux pas vous les ouvrir, je peux juste vous don­ner la clé. A vous de voir ce que vous en ferez ».

                Dans de nom­breuses socié­tés, il est consi­dé­ré comme bien, et moral, de ne pas vou­loir sor­tir du rang.

                Pas besoin d’aller loin pour ça : c’est l’éducation catho-coin­cée que j’ai reçue. L’orgueil était le pre­mier des péchés capi­taux, et la modes­tie une ver­tu : il fal­lait être comme Jésus « doux et humble de cœur » (nom d’un can­tique. C’est ain­si que mes curés m’ont appris à ne pas com­men­cer toutes mes phrases par « je » (et que je viens d’en virer un paquet dans le rap­port que je cor­rige (voir autre com).

                L’identité, à mon sens, ce n’est pas le mal.

                Sur­tout pas. Savoir qui on est au plus juste, quelles sont nos ori­gines, notre patri­moine moral* (le com­men­taire où je parle de cette femme per­due dans son « née sous X ». C’est juste qu’il faut savoir ajus­ter notre iden­ti­té à celles des autres

                * Voir (peut-être) mon article en attente. Et écou­ter une très belle chan­son de Jacques Debron­ckart, Adé­laïde.

    4. 25 novembre 2015 à 19 h 22 min

      Assez dif­fi­cile d’intervenir dans la pro­blé­ma­tique ouverte par Igor…

      J’ai pour­tant quelques inter­ro­ga­tions:

      repé­rer le “ter­rain” sur lequel pros­père un phé­no­mène suf­fit-il à expli­quer l’apparition de ce phé­no­mène? Il faut peut-être ne pas renou­ve­ler la théo­rie de la “géné­ra­tion spon­ta­née” qui vou­lait que du blé moi­si, de vieux chif­fon et de l’humidité fai­saient naître par leur réunion  les sou­ris dans un gre­nier…
      Je veux dire par là que le “dji­ha­disme” dans sa variante “mas­sacre” ne peut être expli­qué seule­ment par le contexte qui lui serait favo­rable… Il s’agit aus­si d’un phé­no­mène poli­tique qui a sa dyna­mique propre, notam­ment pro­pre­ment poli­tique… et mili­taire.

      Autre inter­ro­ga­tion:

      peut-t-on infé­rer du repé­rage des causes de la crise sociale, morale et poli­tique que le remède consis­te­rait uni­que­ment à faire dis­pa­raître les causes en ques­tion? Faire dis­pa­raître les causes de l’inégalité et de l’injustice pro­duit-il imman­qua­ble­ment la jus­tice et l’égalité ? Faire dis­pa­raître les causes de “l’insécurité” fait-il appa­raître aus­si­tôt “la sécu­ri­té”…
      J’avoue que je n’y crois pas trop.…

      J’ai bien conscience que par de telles ques­tions je ne nous mène pas très loin…

      De cha­cun selon ses capa­ci­tés…

       

      • Igor Babou 25 novembre 2015 à 20 h 45 min

        Non, tu as rai­son de pous­ser l’interrogation à ce point. Il y a bien enten­du une mul­ti­pli­ci­té de causes qui ne sont pas que locales, ni contex­tuelles. Et si les SHS savaient répondre à la ques­tion de la vio­lence, ça se sau­rait. Ta remarque me fait pen­ser aux contro­verses sur la Révo­lu­tion fran­çaise, et aux mul­tiples hypo­thèses à pro­pos de ses “causes”, sou­vent insa­tis­fai­santes. Entre l’explication phi­lo­so­phi­co-libé­rale par “l’esprit des Lumières”, l’explication mar­xiste par “les rap­ports de classe”, ou l’explication  prag­ma­tique micro-locale d’un his­to­rien comme Tackett, on ne sait pas vrai­ment sur quelles bases tran­cher. Bon, j’avoue avoir été scot­ché par tackett, bien plus que par les mar­xistes ou les libé­raux, mais je n’en ferai pas une bible pour autant. Avec les mas­sacres dji­ha­distes, c’est pareil : com­ment expli­quer l’appétit mor­bide pour le meurtre et le sui­cide de jeunes fran­çais éle­vés par­mi nous ? Com­ment ne pas résu­mer cela à des causes seule­ment psy­cho­lo­giques, ni seule­ment géo­po­li­tiques, ni seule­ment contex­tuelles-régio­nales, ni seule­ment reli­gieuses, et de plus com­ment ne pas en res­ter à l’addition de ces causes ? Seules des enquêtes pré­cises, qu’on ne peut pas mener actuel­le­ment, pour­ront répondre, sans doute pas avant des siècles. On ne com­prend pas encore bien la Révo­lu­tion fran­çaise, com­ment pour­rait-on pré­tendre com­prendre l’horreur dji­ha­diste ? En même temps, il nous faut bien une “morale pro­vi­soire”, si on veut soit agir, soit ten­ter de pen­ser le phé­no­mène. Inutile de dire que nos cré­tins de poli­ti­ciens n’ont pas encore fait le mil­lième du che­min à par­cou­rir pour envi­sa­ger un début de com­men­ce­ment de pen­sée : leur nul­li­té fait par­tie du pro­blème.

        • Al Ceste
          25 novembre 2015 à 23 h 02 min

          ” com­ment expli­quer l’appétit mor­bide pour le meurtre et le sui­cide de jeunes fran­çais éle­vés par­mi nous ? ”

          Pour eux ce n’est pas un sui­cide, c’est un auto-mar­tyre qui leur don­ne­ra droit à accé­der à un monde meilleur. « Le monde meilleur » est un clas­sique des reli­gions, les curés nous le ven­daient pour conso­la­tion de devoir vivre dans une « val­lée de larmes »

          Quant au meurtre. Pour eux, ils ne tuent pas des êtres humains mais des images, des repré­sen­ta­tions. Et pas n’importe les­quelles : des repré­sen­ta­tions du Mal. Com­ment un Merah a-t-il pu tuer une petite fille à bout por­tant ? Très faci­le­ment : comme un membre des ein­satz­grup­pen, qui tuait à la chaîne hommes femmes et sur­tout enfants pour, en perm’, embras­ser les siens. Pour­quoi ? Parce que c’étaient des unter­mensch et, à la fin, des luft­mensch (lire jusqu’à la fin Le der­nier des Justes).

          • Igor Babou 26 novembre 2015 à 5 h 31 min

            Oui, bien enten­du, on connait ce type d’explication par les dogmes reli­gieux. Mais le pro­blème c’est qu’autant ça serait (presque) com­pré­hen­sible s’il s’agissait de pay­sans ira­kiens éle­vés dans une culture sala­fiste loin de tout, et sou­mis à la guerre et à des domi­na­tions féo­dales depuis des décen­nies, autant chez des gens qui ont moins de 30 ans et qui sont pas­sés par l’école fran­çaise et qui ont été nos élèves, ça inter­roge. La ques­tion, c’est com­ment notre socié­té a-t-elle pu pro­duire de telles hor­reurs, et per­mettre une telle adhé­sion à des dogmes reli­gieux qui nous semblent archaïques. Ça nous ramène au sujet de mon billet.

            • Al Ceste
              26 novembre 2015 à 10 h 39 min

              ” Oui, bien enten­du, on connaît ce type d’explication par les dogmes reli­gieux. ”

              Merah n’a pas tué par dogme reli­gieux, mais par anti­sé­mi­tisme (même s’il y a lien). Pas les ein­satz­grup­pen.

              ” Mais le pro­blème c’est qu’autant ça serait (presque) com­pré­hen­sible s’il s’agissait de pay­sans ira­kiens éle­vés dans une culture sala­fiste loin de tout, et sou­mis à la guerre et à des domi­na­tions féo­dales depuis des décen­nies, autant chez des gens qui ont moins de 30 ans et qui sont pas­sés par l’école fran­çaise et qui ont été nos élèves*, ça inter­roge. ”

              Sur­tout que nombre de dji­ha­distes ne sont pas, comme les pay­sans ira­kiens, de culture reli­gieuse. Que notre socié­té soit de plus en plus dure, inéga­li­taire, géné­ra­trice de révoltes, c’est vrai mais cela n’est pas une expli­ca­tion suf­fi­sante. Il y a suf­fi­sam­ment de moyens de trans­for­mer cette révolte en actions posi­tives (j’en ai citées quelques-unes une plus haut). Alors, pour­quoi ce choix ? Parce que Daesh est une secte, avec les tech­niques de recru­te­ment d’une secte : poser comme pré­misses que le monde est malade, qu’eux seuls peuvent le gué­rir, et avan­cer dans le cer­veau de leur vic­time avec des tech­niques de har­cè­le­ment soft au début, d’embrigadement d e plus en plus dur ensuite jusqu’à l’enfermement radi­cal dans la mort par atten­tat ou par com­bat. Et que les par­tis et asso­cia­tions ne sont pas des sectes.

              Moyen­nant quoi il faut se battre pour une socié­té plus juste (le tra­vail de tout le monde) et (tra­vail des musul­mans) faire taire, cas­ser les pré­di­ca­teurs wah­ha­bites qui four­nissent des argu­ments aux tueurs : ceux qui ont fra­cas­sé le Bata­clan avaient écou­té jusqu’à plus soif des conne­ries comme celles que déba­goule l’imaboule de Brest

              * J’ai été prof. J’ai vu, années après années, mon­ter le dis­cré­dit des ensei­gnants chez les parents et bien sûr les élèves (cas­ser du prof en famille est d’un banal…), et Inter­net-qui-sait-mieux que le prof a pous­sé der­rière. Alors, quand celui-ci parle de morale, de loi qui oblige mais qui pro­tège.… pouf­pouf ! Sur­tout que le prof a un ter­rible défaut pour ces jeunes dro­gués au jeu­nisme, condi­tion­née par des déma­gogues les per­sua­dant que tout est rin­gard qui remonte à plus de six mois (j’en ferais bien un article, tiens) : il est vieux. Donc con.

    5. 1 décembre 2015 à 23 h 57 min

      Il s’est créé sur cette ques­tion de la sacro-sainte “laï­ci­té” (la loi de 1905 ne suf­fi­rait pas), uni­ver­sa­li­sante (de quoi ???), il va sans dire, d’une part, et d’autre part sur une pos­si­bi­li­té à admettre un plu­ra­lisme eth­nique, voire même à le consi­dé­rer comme poten­tiel­le­ment enri­chis­sant, de bien étranges débats depuis les atten­tats. Ceux qui se déclarent en faveur de la seconde option se trou­vant relé­gués sans autre dis­cus­sion par les pre­miers, dont le débar­ras idéo­lo­gique, très vaste, et par­ve­nant même à réunir ce qui est en prin­cipe oppo­sé (fémi­nistes, cathos plus ou moins extré­mistes, autres droites plus ou moins extrêmes confon­dues et tenants de “l’esprit des Lumières” aisé­ment confon­du avec de l’européocentrisme) à la case “pas­séistes naïfs”. La vraie ques­tion des ban­lieues -mais pas seule­ment, en effet- réside peut-être aus­si, même si pour beau­coup c’est un point sen­sible, dans le refus d’admettre l’Autre dans son alté­ri­té, et donc lui dénier impli­ci­te­ment le nom de citoyen.

      Une femme voi­lée est néces­sai­re­ment alié­née (j’en ai dis­cu­té avec cer­taines de mes étu­diantes, elles ne le vivent pas ain­si), un croyant (ou sim­ple­ment quelqu’un qui se réclame d’une tra­di­tion cultu­relle reli­gieuse, sans néces­sai­re­ment être croyant) est un obs­cu­ran­tiste et c’est faire bien peu cas de la sym­bo­lique humaine qui lie l’art, le lan­gage et le sacré comme ses formes d’expression sans doute les plus ache­vées. C’est dire à l’autre “tu n’es pas, si tu n’es pas comme nous paran­gon de l’espèce humaine, tu n’as pas droit de cité, ni d’identité”.

      Peut-être faut-il aus­si cher­cher là ce déses­poir qui sai­sit une par­tie de la jeu­nesse, certes la par­tie la plus igno­rée, sans codes, se plaît-on à dire, pour ne plus avoir à y pen­ser. Et où les auraient-ils trou­vés ?  De leur culture accul­tu­rés, de celle où ils vivent, sans ave­nir, sans pré­sent, sans pas­sé. Ce n’est pas quelques cours de laï­ci­tés ici et là assé­nés qui vont le leur per­mettre. Tous ne viennent pas des cités, exact, mais un por­table, des sel­fies toutes les deux minutes, une socié­té où tout, et ils le savent bien, y com­pris eux-mêmes, doit se vendre et s’acheter n’a jamais rem­pla­cé le lien social, ni le sens. Voi­là de quoi (re)commencer à pen­ser. Com­ment, en fait, redon­ner du sens, ce que les recru­teurs de Daesch leur donnent, même s’il est mor­ti­fère, sur­tout peut-être parce qu’il l’est. Nihi­lisme. C’est mieux que rien, c’est peut-être déjà beau­coup de croire qu’à défaut de vivre on meurt en héros. Les causes sont com­plexes, ceci ne sau­rait suf­fire à les épui­ser. Mais c’est un début de réflexion, et il fau­dra, je pense, bien finir par la mener.

    6. 27 décembre 2015 à 20 h 05 min

      Tout le monde réagi par rap­port à la seconde moi­tié du teste, mais moi, ce qui me pré­oc­cupe tout autant, c’est cette dérive tota­li­taire de l’état qui découle de l’état d’urgence , des assi­gna­tions à rési­dence et autre déchéance de natio­na­li­té. En France, comme aux USA aupa­ra­vant, on réponds au fas­cisme isla­mique par un fas­cisme d’état. C’est tota­le­ment nau­séa­bond et cela nous laisse entre­voir les pré­mices d’une dictature.C’est assez éton­nant venant de gens qui se pré­tendent de gauche ( pour moi ils ne le sont plus depuis 1981 ) mais on voit bien com­ment celle ci a pu se fondre dans le libé­ra­lisme, qui rap­pe­lons le est une dic­ta­ture éco­no­mique. Les socia­listes sont des fas­cistes, au même titre que tous les par­tis à droite de ceux ci. Quand au PCF, ce n’est qu’un par­ti mori­bond et tota­li­taire. Donc on voit bien que l’ensemble ou presque de l’échiquier poli­tique ne nous laisse pas beau­coup d’espoir. La démo­cra­tie est pour ain­si dire morte. Le pou­voir du peuple, quelle belle uto­pie!

    7. 4 janvier 2016 à 12 h 01 min

      J’ai un nou­veau mot pour décrire l’état de ces jeunes gens : l’inespoir.

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