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Ce que fait la “veille d’opinion” aux “lanceurs d’alerte”


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Par Fran­cis Cha­teau­ray­naud

Dans un entre­tien accor­dé à Libé­ra­tion, le 15 novembre 2008, « Veille d’opinion dans l’Education : “En aucun cas on ne peut par­ler de fichage” » http://www.liberation.fr/societe/0101266365-veille-d-opinion-dans-l-educ, la direc­tion de la com­mu­ni­ca­tion des minis­tères de l’Education Natio­nale (MEN) et de l’Enseignement Supé­rieur et la Recherche (MESR), tente de jus­ti­fier le conte­nu de l’appel d’offre qui a cir­cu­lé sur la toile la semaine der­nière et pro­vo­qué l’indignation de nom­breux citoyens, inter­nautes, dont beau­coup d’enseignants et d’enseignants-chercheurs. En guise de réponse à cette indi­gna­tion, on trouve la très clas­sique rhé­to­rique de l’incompréhension. On nous explique qu’ « en aucun cas, on ne peut par­ler de fichage ou de sur­veillance », et qu’ « il ne s’agit abso­lu­ment pas d’identifier des cas indi­vi­duels ou de consti­tuer des fiches nomi­na­tives ». Il s’agirait donc d’un pur « fan­tasme ». Mais si la direc­tion de la com­mu­ni­ca­tion estime qu’il y a eu un méchant « amal­game », elle ne va pas jusqu’à par­ler de « para­noïa » — ce qui est pour­tant un ana­thème fré­quent dès lors que l’esprit cri­tique prend la parole pour aller au-delà de la langue de bois com­mu­ni­ca­tion­nelle. Pour ras­su­rer l’ « opi­nion », notre res­pon­sable ajoute que ce type d’appel d’offre a déjà eu lieu et que la seule nou­veau­té réside cette année dans l’ajout de « pré­ci­sions » dans le cahier des clauses par­ti­cu­lières — c’est-à-dire le docu­ment qui pré­cise les élé­ments du cahier des charges accep­tés par le ou les futurs pres­ta­taires : « nous par­lons notam­ment de repé­rer des ’lea­ders d’opinion’, les ’lan­ceurs d’alerte’, etc. Mais ce voca­bu­laire a été mal inter­pré­té, par­ti­cu­liè­re­ment le second terme. Or s’agissant d’un appel d’offres, il nous fal­lait pré­ci­ser au maxi­mum le pro­duit que l’on demande à la socié­té pres­ta­taire. Et nous avons uti­li­sé la ter­mi­no­lo­gie habi­tuelle pour ce type de ser­vice. »

Il se trouve que je suis l’auteur, avec Didier Tor­ny, de la notion de « lan­ceur d’alerte », notion créée dans un but pré­cis, au cours de tra­vaux sur les risques sani­taires, envi­ron­ne­men­taux et tech­no­lo­giques menés entre 1995 et 1999. De quelles alertes nous parle-t-on dans ce mar­ché public sinon de prises de parole cri­tiques assu­mées par des per­sonnes, expres­sions qui relèvent de la citoyen­ne­té, de la pro­tes­ta­tion et du débat démo­cra­tique sur les enjeux du ser­vice public d’enseignement et de recherche ? On nous dit qu’il s’agit d’être « pré­cis » mais on uti­lise une notion sans voir que son sens est dévoyé dans le contexte. Soyons clairs : la notion de lan­ceur d’alerte désigne un indi­vi­du ou un groupe qui passe une infor­ma­tion pro­blé­ma­tique, inquié­tante ou incer­taine à d’autres, en les inter­pel­lant sur des évé­ne­ments ou des faits non encore véri­fiés et sur leurs consé­quences éven­tuelles. Ce fai­sant il amorce un pro­ces­sus de mise en dis­cus­sion d’un dan­ger ou d’un risque, et ce pro­ces­sus a une visée col­la­bo­ra­tive. Lorsque l’alerte est déniée ou mal­trai­tée, comme ce fut le cas à plu­sieurs reprises dans l’histoire récente (du sang conta­mi­né aux excès de sel dans l’alimentation, en pas­sant par l’amiante ou les pes­ti­cides) la cri­tique se déve­loppe très socio-logi­que­ment, le lan­ceur d’alerte devient un por­teur d’alerte ou passe le relais à des acteurs cri­tiques, et il devient impos­sible de dis­so­cier alerte et dénon­cia­tion. Le rôle de lan­ceur d’alerte ou de tireur d’alarme, que tout le monde peut prendre, fonc­tionne assez bien quand l’alerte est déta­chable des per­sonnes et qu’un accord se forme sur le sens du mes­sage et les suites à lui don­ner.

big-brotherOr, de quoi s’agit-il ici ? De qua­driller les espaces d’expression libre du Web et d’identifier des per­son­nages cri­tiques le plus en amont pos­sible. Sur les blogs ou les forums, il s’agit sou­vent de dénon­cer des poli­tiques publiques et de contri­buer à des mobi­li­sa­tions contre la casse du ser­vice public. La dite « veille d’opinion » a pour but de repé­rer et de tra­cer des pro­ces­sus cri­tiques dits « émer­gents » et d’organiser un contre-feu le plus tôt pos­sible. En réa­li­té, il s’agit à 95% de pro­blèmes de fonds sou­le­vés depuis belle lurette face à des gou­ver­nants inca­pables de dia­lo­guer et d’entendre. Appe­lons un chat un chat : il s’agit d’identifier des per­son­nages cri­tiques — car on voit mal com­ment on peut trai­ter leurs mes­sages sans essayer de cer­ner qui parle et pour quelle rai­son puisque l’on n’a plus les garan­ties clas­siques, celles qui accom­pagnent la revue de presse.

La veille d’opinion est-elle légi­time en démo­cra­tie ? Certes, on peut tou­jours dire que c’est une manière d’ « être à l’écoute » — tous les pou­voirs se dotent de formes de col­lecte des dis­po­si­tions col­lec­tives ou des cli­mats sociaux — mais c’est là une manière qui est asy­mé­trique et qui engendre fata­le­ment une cri­tique et une sus­pi­cion sur les fins pour­sui­vies. La liber­té d’expression expose ceux qui l’utilisent — et cela exige de la part des gou­ver­nants ou autres enti­tés déten­trices de pou­voirs (firmes, medias, etc) un mini­mum de déon­to­lo­gie. Pour­quoi par exemple ne pas ouvrir un forum de dis­cus­sion et trai­ter ouver­te­ment les points de vue qui s’expriment ? La cri­tique de ce sys­tème de veille, outre qu’il sur­git en pleine réduc­tion bud­gé­taire, ce qui n’est pas pour confor­ter l’image des minis­tères en ques­tion, est fon­dée parce qu’elle iden­ti­fie l’abolition d’une fron­tière : celle qui sépare la sur­veillance des dan­gers et des risques liés aux choses et la sur­veillance des per­sonnes et des groupes. L’abolition de cette fron­tière est au pro­gramme de la ” sécu­ri­té glo­bale ” dans laquelle on mélange tout, des feux de forêts au ter­ro­risme, en pas­sant par les groupes cri­tiques de cer­tains sec­teurs tech­no­lo­giques (OGM, nucléaire, nano­tech­no­lo­gie), ou les virus émer­gents ! Or, ce qui est légi­time face à une menace virale ou la pré­sence de toxiques dans l’environnement l’est beau­coup moins voire pas du tout quand il s’agit d’expressions d’opinions et donc de liber­tés fon­da­men­tales.

Comme dans les grandes entre­prises qui servent de modèle, l’appui de consul­tants vise à ras­su­rer des bureau­crates pani­qués par les risques de conflits et de plus en plus incom­pé­tents en matière de dia­logue social et de concer­ta­tion — l’exemple de la recherche est patent ! Et, comme pour le grand débat sur l’Ecole confié à la sta­tis­tique (le fameux rap­port Thé­lot remis en 2004, sup­po­sé résu­mer des mil­liers de débats et de points de vue sur le ter­rain à par­tir de quelques tableaux, et depuis com­plè­te­ment oublié), les diri­geants du public tentent de s’ « outiller » comme si les ques­tions sociales se rédui­saient à des ques­tions tech­niques de « veille » et de « ges­tion de crise ». Affron­ter la liber­té d’expression publique relève du poli­tique pas de la veille ins­tru­men­tale, qu’elle soit conven­tion­nelle ou numé­rique.

L’ usage du terme de lan­ceur d’alerte, ain­si que l’objectif d’identification de per­son­na­li­tés cri­tiques, déjà inac­cep­table de la part des ser­vices de ren­sei­gne­ments, doivent donc être sup­pri­més de ce genre de com­mande. Les for­mules uti­li­sées sont peut-être le résul­tat d’un copié-col­lé mal­adroit, cer­taines notions ayant été per­çues comme « très ten­dance » depuis le Gre­nelle de l’environnement. Mais, dans le contexte, la pré­sence des lan­ceurs d’alerte par­mi les cibles témoigne tout aus­si bien d’une ten­ta­tive de neu­tra­li­sa­tion de la cri­tique à sa source en sin­geant des pro­to­coles de veille qui valent plus pour la souche H5N1 que pour les citoyens, dont l’expression publique doit être écou­tée par des poli­tiques res­pon­sables et non par des sous-trai­tants. Foi de socio­logue : les direc­tions de la com­mu­ni­ca­tion et leurs armées de consul­tants ne sont pas les meilleures alliées de la démo­cra­tie…

Fran­cis Cha­teau­ray­naud

GSPREHESS

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