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Propos de Claude Guéant sur les civilisations : De la contre-productivité d’une certaine forme d’antiracisme


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On sait le bruit média­tique et les réac­tions outrées qu’ont sus­ci­té, chez de nom­breux intel­lec­tuels et res­pon­sables poli­tiques de gauche, les désor­mais fameux pro­pos de Claude Guéant sur les civi­li­sa­tions qui, selon lui, « ne se valent pas ».

La ficelle semble si grosse qu’on s’étonne que les uns – médias en quête de « petites phrases » qui font vendre et ali­mentent le buzz – comme les autres – res­pon­sables poli­tiques de gauche si pré­vi­sibles qu’ils se jettent à corps per­du dans le pre­mier piège qu’on leur tend – ne semblent pas s’être deman­dé une seconde à qui pro­fi­te­rait cette polé­mique, plus encore que les pro­pos ini­tia­le­ment incri­mi­nés.

Elle pro­fite évi­dem­ment à la « droite dure » si bien repré­sen­tée par Mes­sieurs Guéant, Sar­ko­zy, Hor­te­feux et consorts, comme nous le démon­tre­rons aisé­ment, et d’une manière bien plus com­plète et insi­dieuse qu’on ne nous l’a dit, fei­gnant de croire ou croyant de bonne foi – mais non sans naï­ve­té – que ces pro­pos avaient pour seul objec­tif de « rabattre des voix d’électeurs du Front Natio­nal » au pro­fit du Pré­sident-can­di­dat Sar­ko­zy, en vue de l’élection pré­si­den­tielle qui s’annonce.

Ces pro­pos, jus­te­ment, resi­tuons-les dans leur double contexte : contexte au sens lit­té­ral, d’une part (d’où est extraite la fameuse petite phrase ? et que dit Mon­sieur Guéant avant et après, qui lui per­mette d’avancer une telle opi­nion, a prio­ri scan­da­leuse à l’aune de la doxa anti­ra­ciste et post­co­lo­niale ?) et contexte d’énonciation d’autre part (qui parle, où, quand et à qui ?).

Les pro­pos dans leur contexte, rap­por­tés par le Jour­nal du Dimanche dans son édi­tion du 5 février 2012, les voi­ci :

Or il y a des com­por­te­ments, qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étran­gers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en par­ti­cu­lier, de la digni­té de la femme et de l’homme. Contrai­re­ment à ce que dit l’idéologie rela­ti­viste de gauche, pour nous, toutes les civi­li­sa­tions ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avan­cées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liber­té, l’égalité et la fra­ter­ni­té nous paraissent supé­rieures à celles qui acceptent la tyran­nie, la mino­ri­té des femmes, la haine sociale ou eth­nique. En tout état de cause, nous devons pro­té­ger notre civi­li­sa­tion.”

Remar­quons d’abord que les pro­pos res­ti­tués dans le dis­cours au sein duquel ils appa­raissent, non seule­ment ne sont pas racistes, mais sont même ouver­te­ment et objec­ti­ve­ment anti­ra­cistes (et sug­gé­rons au pas­sage que ce n’est pas pour rien…). Est-il raciste d’affirmer que « [les civi­li­sa­tions] qui défendent la liber­té, l’égalité et la fra­ter­ni­té nous paraissent supé­rieures à celles qui acceptent la tyran­nie, la mino­ri­té des femmes, la haine sociale ou eth­nique” (c’est moi qui sou­ligne) ? Même s’il eût mieux valu, pour évi­ter toute ambi­guï­té liée au carac­tère très conno­té du terme « civi­li­sa­tion » (nous y revien­drons, mais là encore le choix du terme n’est pas inno­cent), par­ler de « sys­tème de valeurs » ou, de manière plus res­tric­tive, de « sys­tème poli­tique », on ne peut pas dire que cet énon­cé soit raciste. Ou bien, ren­ver­sant la pro­po­si­tion le temps d’une démons­tra­tion par l’absurde, fau­drait-il affir­mer à rebours que les civi­li­sa­tions qui défendent la haine sociale ou eth­nique valent celles qui les com­battent ? On voit bien que cet énon­cé consti­tue­rait, pour le coup, une pro­mo­tion objec­tive du racisme.

Alors, pour­quoi de tels cris d’orfraie ? D’une part à cause de l’emploi contro­ver­sé et contro­ver­sable du terme « civi­li­sa­tions », et d’autre part à cause des inten­tions que l’on prête à Claude Guéant lorsqu’il uti­lise ce terme et évoque, même en ver­tu d’arguments par­fai­te­ment rece­vables par un anti­ra­ciste convain­cu, une hié­rar­chie des civi­li­sa­tions au nom de cer­taines valeurs, qui jus­ti­fie­rait que l’on « pro­tège » la nôtre (de civi­li­sa­tion), et les nôtres (de valeurs).

Les « civi­li­sa­tions » dont il est ques­tion, il n’est pas ano­din de le noter, Claude Guéant ne les nomme jamais. Cha­cun met ain­si ce qu’il veut der­rière le terme, qui semble qua­li­fier assez vague­ment un groupe de popu­la­tion glo­ba­le­ment homo­gène lié par des croyances, des valeurs et peut-être une tra­di­tion (une his­toire) com­mune d’où seraient issues ces valeurs. Mais pour les « élites édu­quées », par­ta­geant une même culture uni­ver­si­taire et poli­tique, dont font par­tie à l’évidence les jour­na­listes et res­pon­sables poli­tiques, le terme ren­voie à une réfé­rence pré­cise : le célèbre essai Le Choc des civi­li­sa­tions, de Samuel Hun­ting­ton, qui fonde la notion de civi­li­sa­tion sur le par­tage, par une popu­la­tion don­née, de valeurs prin­ci­pa­le­ment issues d’une même reli­gion, et affirme en outre que les civi­li­sa­tions sont en lutte pour impo­ser leurs valeurs. Or si Hun­ting­ton n’établit pas lui-même une hié­rar­chie morale entre les civi­li­sa­tions (mais une hié­rar­chie tout de même quant aux chances de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et à l’aptitude au libé­ra­lisme ou à l’autoritarisme poli­tique des socié­tés humaines en fonc­tion de leur appar­te­nance à telle ou telle civi­li­sa­tion), sa thèse a été et est régu­liè­re­ment inter­pré­tée par les tenants d’une supé­rio­ri­té « essen­tielle » du modèle occi­den­tal, comme une double jus­ti­fi­ca­tion de cette supé­rio­ri­té sup­po­sée d’une part, et de la néces­si­té de pro­té­ger ou défendre « notre » civi­li­sa­tion (en l’occurrence la civi­li­sa­tion occi­den­tale, tirant ses ori­gines du chris­tia­nisme) contre celle(s) qui la menace(raient), au pre­mier rang des­quelles la civi­li­sa­tion isla­mique, d’autre part. Par exemple via la « guerre contre le ter­ro­risme », y com­pris « pré­ven­tive », mais aus­si par la répres­sion, dans les pays de civi­li­sa­tion occi­den­tale majo­ri­taire, de pra­tiques et par­fois d’opinions jugées non conformes aux valeurs de la civi­li­sa­tion occi­den­tale.

Ain­si quand Claude Guéant affirme que toutes les civi­li­sa­tions ne se valent pas et que la « nôtre » est « plus avan­cée », bien qu’il évite – d’ailleurs à des­sein – toute réfé­rence directe à quelque reli­gion que ce soit, le micro­cosme poli­ti­co-média­tique s’offusque non pas de ce qu’il dit, mais de ce qu’il sous-entend pour un public d’initiés. Au risque de n’être pas com­pris par l’immense majo­ri­té des citoyens-élec­teurs qui, elle, n’y ver­ra pas ce sous-enten­du, mais pre­nant connais­sance des pro­pos effec­ti­ve­ment pro­non­cés par Claude Guéant, juge­ra à juste titre qu’ils ne sont pas racistes, voire qu’ils condamnent le racisme.

Car l’accusation por­tée contre Claude Guéant est en fait une accu­sa­tion de double dis­cours : Claude Guéant tien­drait un dis­cours en appa­rence anti­ra­ciste, mais impli­ci­te­ment for­mu­lé de telle manière qu’il soit com­pris comme raciste par les racistes, ces der­niers inter­pré­tant la pro­fes­sion de foi anti­ra­ciste de Claude Guéant non pas comme l’expression de ses convic­tions, mais comme un simple arti­fice rhé­to­rique des­ti­né à ce que ses pro­pos impli­ci­te­ment racistes ne puissent tom­ber sous le coup de la loi, et qui ne reflète en rien sa pen­sée pro­fonde.

Notre convic­tion – celle de l’auteur de cet article – est que cette accu­sa­tion est fon­dée. Reste qu’elle est extrê­me­ment dif­fi­cile à étayer, pré­ci­sé­ment parce que la dénon­cia­tion d’un double dis­cours repose sur le pro­cès d’intention, au sens lit­té­ral, si facile à contes­ter par l’intéressé : ne pou­vant incri­mi­ner direc­te­ment les pro­pos, on accuse celui qui les tient de ne pas dire ce qu’il pense, et même de dire le contraire de ce qu’il pense, au nom des inten­tions qu’on lui prête. L’auteur des pro­pos et ses sou­tiens ont beau jeu, dès lors, de contes­ter ces inten­tions, et d’affirmer que nous cher­chons, men­son­gè­re­ment, à faire croire au public que l’auteur des pro­pos a dit exac­te­ment le contraire de ce qu’il a dit… et pense. Et ain­si, l’accusé retourne l’accusation, et se pose en vic­time d’une dif­fa­ma­tion : à ce compte là, peut-il arguer, n’importe quel pro­pos peut être com­pris comme raciste même s’il ne l’est pas, pour peu qu’on sup­pose des inten­tions racistes à leur auteur. Quoi que je dise, et même si j’affirme que les civi­li­sa­tions qui com­battent le racisme sont supé­rieures à celles qui l’acceptent, on me traite de raciste. Alors cette condam­na­tion n’a aucune impor­tance : c’est la pos­ture habi­tuelle de la gauche qui n’a pas de pro­gramme et se contente de jeter l’anathème sur l’adversaire, faute d’idées, etc.

La défense, après tout, et quelle que soit notre intime convic­tion, est rece­vable, et pros­pé­re­rait sans le moindre doute devant un tri­bu­nal si une asso­cia­tion anti­ra­ciste, par exemple, s’avisait de citer M. Guéant à com­pa­raître pour rendre compte de ses pro­pos (ce qu’aucune n’a d’ailleurs fait à ce jour, et pour cause).

Aus­si les dom­mages pos­sibles dans l’opinion d’une telle polé­mique et des posi­tions qu’elle amène l’un et l’autre camp à prendre sur­passent de loin, on le voit, la ques­tion désor­mais tra­di­tion­nelle de « l’appel du pied » du camp sar­ko­zyste aux élec­teurs poten­tiels du Front Natio­nal. Et c’est ce qui nous amène, au-delà de la ques­tion du sens caché des pro­pos tenus par Claude Guéant et de ses inten­tions réelles, à nous poser une deuxième ques­tion, non moins essen­tielle à nos yeux : à qui Claude Guéant s’adressait-il réel­le­ment, et doit-on croire que ses pro­pos n’avaient pas voca­tion à sor­tir de la salle dans laquelle il les a tenus ?

Notons d’abord cette évi­dence (mais est-ce une évi­dence ?) que le « off » a vécu, et que c’est prendre les poli­ti­ciens pour des enfants de chœur de croire que les pro­pos qu’ils tiennent, même en petit comi­té devant un public choi­si, ne sont pas inten­tion­nel­le­ment des­ti­nés à « fui­ter ». On aurait grand tort de s’imaginer que Claude Guéant a com­mis une sorte de lap­sus, ou un « déra­page » comme on dit main­te­nant – sug­gé­rant que les poli­ti­ciens ne se contrôlent pas et passent leur temps, les pauvres, à se lais­ser débor­der par l’expression sou­daine et inopi­née de leur incons­cient, révé­lant au public ébau­di la dégueu­las­se­rie habi­tuel­le­ment mas­quée de ce qu’ils pensent vrai­ment.

En outre, pour­quoi Claude Guéant se serait-il embar­ras­sé de telles cir­con­vo­lu­tions devant un public acquis à sa cause, et connu pour être mar­qué très à droite, en affir­mant le contraire de ce qu’il sous-entend, s’il n’avait craint – ou sou­hai­té – que ses pro­pos fussent por­tés à la connais­sance d’un public beau­coup plus large, a prio­ri beau­coup plus hos­tile au sens caché de son dis­cours ? Après tout, M. Guéant a suf­fi­sam­ment sou­vent tenu par le pas­sé des pro­pos ouver­te­ment racistes  (« il y a une immi­gra­tion como­rienne qui est la cause de beau­coup de vio­lences », 11 sep­tembre 2011) ou ten­dant à légi­ti­mer le racisme (« Les Fran­çais, à force d’immigration incon­trô­lée, ont par­fois le sen­ti­ment de ne plus être chez eux »,17 mars 2011) et même pris, une fois au moins dans le cadre de ses fonc­tions, une mesure objec­ti­ve­ment dis­cri­mi­na­toire à l’encontre des res­sor­tis­sants étran­gers (cir­cu­laire du 31 mai 2011 restrei­gnant la pos­si­bi­li­té pour des diplô­més étran­gers d’obtenir un sta­tut de sala­rié après leurs études), pour qu’on se demande pour­quoi, cette fois-ci, il se serait sen­ti tenu de mas­quer le sens véri­table de son pro­pos en le dis­si­mu­lant sous un « ver­nis » anti­ra­ciste. Pour ne pas être une fois de plus accu­sé de racisme ? Si tel est le cas, le moins qu’on puisse dire est que c’est raté.

Sup­po­sons donc, non sans rai­son de très for­te­ment sup­po­ser que nous sup­po­sons juste, que les pro­pos de Claude Guéant n’aient pas été des­ti­nés en pre­mier lieu à son public direct, les étu­diants de l’UNI, mais aux médias et adver­saires poli­tiques qui s’en sont effec­ti­ve­ment sai­si : bref, qu’ils aient eu voca­tion, pré­ci­sé­ment, à sus­ci­ter la polé­mique qu’ils ont sus­ci­tée.

La ques­tion, c’est : pour­quoi faire ? En vue de quels béné­fices pour le camp sar­ko­zyste, dans le contexte actuel de cam­pagne élec­to­rale ?

Nous en voyons quatre, dont nous avons tout lieu de pen­ser, pour toutes les rai­sons évo­quées pré­cé­dem­ment, qu’ils ont été lar­ge­ment atteints. En tenant ces pro­pos sur les civi­li­sa­tions de la manière dont ils ont été tenus (c’est-à-dire à mots cou­verts) et en déclen­chant la polé­mique qui s’est ensui­vie, Claude Guéant et le camp sar­ko­zyste qu’il repré­sente ont réus­si ce qua­druple tour de force :

  • D’adresser un signal d’amitié, à l’extrême droite, aux par­ti­sans de la thèse du « choc des civi­li­sa­tions » et du com­bat poli­tique contre l’Islam.
  • De décré­di­bi­li­ser le dis­cours anti­ra­ciste de gauche à son encontre, pré­sen­té comme une lubie obses­sion­nelle sans rap­port avec les faits.
  • De ras­su­rer l’électorat de droite modé­rée et de centre droit, tra­di­tion­nel­le­ment réfrac­taire aux dérives racistes de la droite dure, en pro­cla­mant (contre l’évidence et les faits) son atta­che­ment à com­battre « la haine sociale ou eth­nique ».
  • De se pré­sen­ter en vic­time per­pé­tuelle d’une gauche à court d’arguments, réduite à manier l’invective et n’hésitant pas pour cela à défor­mer, à cari­ca­tu­rer ses idées et ses pro­pos, voire à leur faire dire le contraire exact de ce qu’ils disent.

Sur­tout, en pre­nant ses adver­saires en fla­grant délit d’accusation de racisme improu­vable, le camp sar­ko­zyste sug­gère, non sans habi­le­té, que l’ensemble des accu­sa­tions de racisme dont il fait si fré­quem­ment l’objet (dont cer­taines se sont d’ailleurs vues jugées comme fon­dées et ont été condam­nées par les tri­bu­naux) sont infon­dées ou pour­raient l’être, parce qu’elles relè­ve­raient d’un « fan­tasme » de la gauche qui cher­che­rait par ce moyen à le dis­cré­di­ter.

Ain­si, en dénon­çant les pro­pos de Claude Guéant dont il est ques­tion au seul et unique motif qu’il y est fait men­tion d’une hié­rar­chie des civi­li­sa­tions, les res­pon­sables poli­tiques de gauche jettent un soup­çon de par­ti pris sur toutes leurs indi­gna­tions liées à la ques­tion du racisme, quand bien même elles sont, le plus sou­vent, légi­times ET sus­cep­tibles d’être com­prises, donc par­ta­gées, par une grande par­tie des citoyens.

Que Claude Guéant soit per­son­nel­le­ment raciste, c’est plus que vrai­sem­blable (il a en tout cas, on l’a dit, déjà don­né maintes rai­sons par le pas­sé qu’on l’en soup­çonne). Que les pro­pos qu’il a tenus devant les étu­diants de l’UNI aient été des­ti­nés à être com­pris comme racistes par les racistes (donc à rabattre des voix d’électeurs poten­tiels du Front Natio­nal, comme on l’a abon­dam­ment sup­po­sé), nous avons toutes les rai­sons de le pen­ser…  Mais fal­lait-il dénon­cer pré­ci­sé­ment, comme on l’a fait, ce qu’il a effec­ti­ve­ment dit sur la valeur rela­tive des civi­li­sa­tions les unes par rap­port aux autres, au vu des argu­ments avan­cés pour étayer cette idée ?  Ne pas être dupe de ses inten­tions implique-t-il for­cé­ment que l’on doive accep­ter de faire le jeu de l’adversaire poli­tique ?

N’y avait-il vrai­ment aucun moyen d’affronter Claude Guéant sur son propre ter­rain et de le contraindre à se dévoi­ler, à  s’expliquer sur la por­tée et les pos­sibles consé­quences poli­tiques et légales de ses pro­pos, autre­ment qu’en se jetant sur le chif­fon rouge de l’inégalité des civi­li­sa­tions, réac­tion pav­lo­vienne dont nous venons de démon­trer le carac­tère notoi­re­ment contre-pro­duc­tif, puisque pro­fi­table à l’adversaire poli­tique, et nui­sible par contre­coup à la cause anti­ra­ciste elle-même ?

N’aurait-il pas mieux valu inter­ro­ger Claude Guéant sur le fond, et lui deman­der, par exemple :

  • Si notre “civi­li­sa­tion” sous régime sar­ko­ziste défend effec­ti­ve­ment la liber­té, l’égalité et la fra­ter­ni­té (ou au contraire y porte atteinte conti­nuel­le­ment, en favo­ri­sant les plus favo­ri­sés, en ins­tau­rant la sur­veillance géné­ra­li­sée, en vio­lant l’indépendance du pou­voir judi­ciaire, en dres­sant des caté­go­ries de popu­la­tion les unes contre les autres, etc.), et si elle n’est pas à ran­ger au nombre de celles, infé­rieures selon lui, qui pro­meuvent “la haine sociale ou eth­nique”, au vu des pro­pos divers tenus par Mes­sieurs Sar­ko­zy, Guéant et d’autres membres du gou­ver­ne­ment sur les chô­meurs, les ROM, les béné­fi­ciaires du RSA, les “assis­tés”, les Fran­çais de natu­ra­li­sa­tion récente, ceux avec qui « ça va » quand il y en a un, mais qui causent des « pro­blèmes » quand il y en a plu­sieurs…
  •  Ce qu’il enten­dait pré­ci­sé­ment par “pro­té­ger” notre civi­li­sa­tion : contre qui, contre quoi, et par quels moyens ? Par exemple concer­nant la « civi­li­sa­tion isla­mique », que M. Guéant doit juger infé­rieure puisqu’elle est, ten­dan­ciel­le­ment, moins sou­cieuse que n’est cen­sé être la « nôtre » d’égalité des sexes, les lois antis-bur­qa suf­fisent-elles, ou faut-il aller beau­coup plus loin et envi­sa­ger, par exemple, de deman­der aux Musul­mans étran­gers sou­hai­tant deve­nir Fran­çais d’abjurer offi­ciel­le­ment leur reli­gion pour espé­rer obte­nir la natio­na­li­té fran­çaise, ou de pous­ser les Arabes dans la Seine ?…

Il y avait moyen – et l’on peut par­ler d’occasion man­quée – de déjouer le piège rhé­to­rique ten­du par Claude Guéant à ses adver­saires poli­tiques, et, peut-être, de le retour­ner contre lui.

Espé­rons que les intel­lec­tuels et res­pon­sables poli­tiques de gauche auront tiré les leçons de ce fias­co. Il y a mal­heu­reu­se­ment lieu de croire qu’il n’en est rien, et lieu, pour qui rejette les fon­de­ments idéo­lo­giques nau­séa­bonds de la poli­tique sar­ko­zyste en matière d’intégration et de ges­tion de l’immigration, de s’en déso­ler. L’enfer, c’est bien connu, est pavé de bonnes inten­tions. Il n’est cepen­dant jamais trop tard pour se reprendre, et s’assurer, lorsqu’on dénonce avec rai­son les sous-enten­dus odieux d’une droite qui n’en finit plus de se « droi­ti­ser », que l’on a une chance d’être com­pris et enten­du par l’opinion, et qu’on ne sert pas mal­gré soi les inté­rêts de l’adversaire que l’on com­bat.

 




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    Une réponse “Propos de Claude Guéant sur les civilisations : De la contre-productivité d’une certaine forme d’antiracisme”

    1. Igor Babou 13 mars 2012 à 19 h 44 min

      Belle argu­men­ta­tion !

      Mais j’ai du mal, ins­tinc­ti­ve­ment, à y adhé­rer. Avant de t’exposer mes doutes “ins­tinc­tifs”, je peux au moins avan­cer deux élé­ments fac­tuels.

      D’une part, c’est dif­fi­cile de savoir si les prises de posi­tion au nom de valeurs sont contre-pro­duc­tives ou pas : on n’a aucun moyen de le mesu­rer, à part le pifo­mètre média­tique, c’est à dire : rien. Donc, même si je peux com­prendre ton argu­men­ta­tion, elle repose tou­te­fois sur ce pré­sup­po­sé-là, qui est invé­ri­fiable.

      Deuxième élé­ment, que tu négliges à mon avis, et qui jus­ti­fie qu’on s’exprime au nom de valeurs (et d’idéaux), et non qu’on se prenne au jeu d’une argu­men­ta­tion qui, à mon sens (et semble-t-il aus­si au tien), n’en est pas une : Géant est ministre d’Etat, et quand il s’exprime, il le fait en tant que repré­sen­tant de l’Etat. Donc, c’est la Répu­blique qui parle quand Guéant annone ses dis­cours où figure le terme de “civi­li­sa­tion”. D’où l’ire des intel­lec­tuels, car ce concept est, de fait, aban­don­né depuis que l’anthropologie en a mon­tré la vacui­té. En gros, depuis près d’un 1/2 siècle. Notre pays est, me semble-t-il, le seul en Europe où un ministre d’Etat tient ce type de pro­pos. D’où l’enjeu de la prise de parole de Let­chi­my à l’Assemblée, qui a été le seul à cri­ti­quer dans cette ins­ti­tu­tion, les pro­pos du Sinistre de l’intérieur.

      Au delà des réac­tions poli­tiques (minces…), il y a eu des argu­men­ta­tions scien­ti­fiques. En par­ti­cu­lier l’anthropologue Fran­çoise Héri­tier (http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/02/11/francoise-heritier-m-gueant-est-relativiste_1642156_823448.html) ou encore d’autres anthro­po­logues (http://www.francetv.fr/info/civilisations-des-anthropologues-repondent-a-claude-gueant_58969.html#xtor=RSS-9-%5Bpolitique%5D) qui, en gros, ne prennent pas tant posi­tion en tant qu’intellectuels de gauche, mais en tant que scien­ti­fiques. Il me semble qu’en l’occurrence, tu amal­games un peu rapi­de­ment toutes les cri­tiques en les rame­nant à la cri­tique de la gauche “bien pen­sante”, et en négli­geant le fait que l’on a des argu­ments (et des faits) scien­ti­fiques qui montrent que le “concept” de civi­li­sa­tion n’en est pas un, et qu’il est faux. L’idée d’un “choc des civi­li­sa­tion”, ou celle d’une hié­rar­chie entre les “civi­li­sa­tions” n’est donc pas seule­ment mora­le­ment condam­nable, elle est avant tout scien­ti­fi­que­ment fausse. Elle relève de l’évolutionnisme, qui est la base argu­men­ta­tive du racisme, mais qui lui-même ne repose que sur des pré­ju­gés, et n’a aucun fait tan­gible à appor­ter à l’argumentation. A moins de jeter au panier tout ce que l’anthropologie a pu écrire depuis Mar­cel Mauss, ou de som­brer dans la cri­tique facile (et tout aus­si fausse, telle celle qui sévit au Musée Bran­ly, ce haut lieu d’inculture et d’anti-humanisme) d’une anthro­po­lo­gie qui serait par nature et de tout temps colo­nia­liste.

      J’en viens main­te­nant à mes réti­cences “ins­tinc­tives”, sans doute bien moins ration­nelles :

      J’ai un peu de répu­gnance à accep­ter l’idée qu’on argu­mente avec cette ordure fas­ciste car le fait d’argumenter revien­drait à accep­ter, qu’on le veuille ou non, la légi­ti­mi­té de l’usage du concept de “civi­li­sa­tion” et on se met­trait de ce fait au même niveau de médio­cri­té imbé­cile et inculte que cet indi­vi­du.

      Il me semble qu’on ne peut pas argu­men­ter avec les fas­cistes : on doit avant tout les com­battre, et si on le peut, les éli­mi­ner. Car on n’est plus avant la Shoah, mais bien APRES : c’est ça qui change tout. Six mil­lions de per­sonnes sont mortes à cause de ce type d’idées, de cette manière d’user du concept de “civi­li­sa­tion” et de l’utiliser pour clas­ser des popu­la­tions sur des échelles de valeurs. Avant 39–45, on a argu­men­té. Ensuite, on a pris les armes, et on a vain­cu par la force : sans l’usage de la vio­lence (celle des armées alliées et de la Résis­tance), il y aurait eu sans doute une éra­di­ca­tion totale des juifs, et on ferait actuel­le­ment tous le salut nazi en se croi­sant dans la rue. C’est une vraie ques­tion, mais je ne suis pas cer­tain de l’intérêt de l’argumentation quand on arrive dans cer­taines zones de la pen­sée : je pré­fère soit la force des armes, soit la loi, qui inter­dit cer­taines argu­men­ta­tions (par exemple : les pro­pos racistes, xéno­phobes ou sexistes) au nom du refus des effets attes­tés par l’Histoire de cer­taines idées. Peut-être que je ne crois plus autant qu’avant au pou­voir des argu­ments, ni à la capa­ci­té de cer­tains humains à chan­ger grâce au débat d’idées…

      En tout cas, mer­ci pour ta longue contri­bu­tion : débattre, oui, mais pas avec n’importe qui jus­te­ment ! 🙂

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