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Retour sur la lettre pétition adressée au comité de visite de l’AERES à l’EHESS, 4° Grand Débat de l’EHESS, 30/04/09


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Par Michel Bar­thé­lé­my, Socio­logue, CNRS.

Le qua­trième « grand débat de l’EHESS » a eu pour thème la récep­tion de la lettre péti­tion adres­sée au comi­té de visite de l’AERES (1) char­gé d’évaluer l’établissement « EHESS » dans son ensemble. Cette éva­lua­tion admi­nis­tra­tive fait suite aux éva­lua­tions scien­ti­fiques des centres de l’Ecole. Pro­gram­mée pour la période 27–30 avril, cette visite a fina­le­ment été repor­tée sine die.


La visite admi­nis­tra­tive serait-elle sans impor­tance ?

La « sec­tion des éta­blis­se­ments » est l’une des trois sec­tions de l’AERES (les deux autres sec­tions étant : « uni­tés de recherche » et « for­ma­tions et diplômes ») (2). Elle est com­pé­tente pour l’évaluation des uni­ver­si­tés, éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur, orga­nismes de recherche, ANR, pour l’ensemble de leurs mis­sions et acti­vi­tés. Elle est éga­le­ment com­pé­tente pour la vali­da­tion des pro­cé­dures d’évaluation des per­son­nels de ces éta­blis­se­ments et orga­nismes.

La des­crip­tion des pro­fils des six membres de ce comi­té de visite fait res­sor­tir une orien­ta­tion mar­quée d’administrateurs de la recherche issus de dis­ci­plines, pour les cher­cheurs et uni­ver­si­taires, assez éloi­gnées des sciences sociales.

L’argument déve­lop­pé dans cette par­tie découle de l’enquête sur les pro­fils et la métho­do­lo­gie sui­vie par les membres des comi­tés AERES pour pro­cé­der à l’évaluation des éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur. L’accent est mis sur un cer­tain de mots-clés de la démarche telle qu’elle est pré­sen­tée sur le site de l’agence (sous l’intitulé : « Le guide de l’expert »). Il en res­sort que le pro­to­cole et les cri­tères d’évaluation qui ont la faveur de l’agence sont étran­gers au monde de la recherche et de l’enseignement supé­rieur. Le point étant que le « dan­ger » repré­sen­té par cette visite est que l’établissement visi­té accepte que lui sont appli­quée une grille d’évaluation contes­table car repo­sant sur une vision des choses qui ne tient aucun compte de la spé­ci­fi­ci­té du milieu ain­si éva­lué. Ce qui peut à terme peser néga­ti­ve­ment sur l’organisation des acti­vi­tés de l’établissement, le choix de ses prio­ri­tés, l’évaluation interne de ses résul­tats, en sur­dé­ter­mi­nant ces der­niers de l’extérieur par les propres outils et concepts de l’AERES (stra­té­gie, pilo­tage, gou­ver­nance, tableaux de bord, sen­ti­ment d’appartenance, adhé­sion au pro­jet d’établissement…), eux-mêmes lar­ge­ment emprun­tés au monde de l’entreprise et à la démarche qua­li­té qui y est appli­quée. Ce qui va natu­rel­le­ment avec la logique de l’orientation hié­rar­chique qui pré­vaut dans ce milieu. Ain­si les uni­ver­si­taires admi­nis­tra­teurs sont-ils une caté­go­rie liée de manière cohé­rente à celle du pré­sident-mana­ger d’université. Ils sont le pro­duit et les agents des réformes en cours. C’est tout cela qui serait impli­ci­te­ment accep­té par les éta­blis­se­ments jouant le jeu, sans réserves, de l’agenda impo­sé par ces agences. Par consé­quent, c’est ce risque qu’entendait dénon­cer la lettre-péti­tion.

La récep­tion de la lettre-péti­tion

- La ques­tion de l’arrogance sup­po­sée de l’Ecole

La péti­tion a sus­ci­té un ensemble de réac­tions dont un cer­tain nombre favo­rables et d’autres hos­tiles à des degrés divers. Les rédac­teurs de ce texte se sont inter­ro­gés sur les motifs des inter­pré­ta­tions faites par cer­tains lec­teurs et ayant conduit à ces réac­tions plus ou moins fortes. Une ana­lyse du petit cor­pus de mes­sages reçus conduit à une ven­ti­la­tion en quelques types de réac­tions. Par­mi les plus cri­tiques, on trouve les points de vue sui­vants :

- l’Ecole ferait preuve d’arrogance par rap­port à l’université en s’appuyant sur une spé­ci­fi­ci­té la met­tant à part des uni­ver­si­tés et de la forme d’évaluation qui leur est appli­quée. L’une des phrases de la péti­tion ayant pu déclen­cher l’ire de cer­tains com­men­ta­teurs pour­rait avoir été celle-ci : « La spé­ci­fi­ci­té de notre Ecole ne peut en outre qu’être dis­soute par des cri­tères stan­dar­di­sés qui pri­vi­lé­gient en réa­li­té les démarches les plus confor­mistes », si elle a pu être enten­due comme signi­fiant qu’il n’y a qu’à l’Ecole des Hautes Etudes qu’il n’y a pas de démarche confor­miste cepen­dant que celle-ci est de règle à l’université ;

- l’idée qu’il est nor­mal que les agents de l’Etat se sou­mettent à des éva­lua­tions externes, conduites par les auto­ri­tés admi­nis­tra­tives et non pas par les membres de la com­mu­nau­té (3).

Un point sup­plé­men­taire est que ce sen­ti­ment dif­fus selon lequel l’Ecole se sen­ti­rait au-des­sus des autres pour pou­voir être éva­luée, sous-enten­du, comme les uni­ver­si­tés. Vrai ou faux, ce sen­ti­ment fait obs­tacle à une rela­tion équi­li­brée entre les uni­ver­si­tés et l’Ecole, afin de pou­voir œuvrer ensemble pour évi­ter ce qui se pro­file et concer­ne­ra fina­le­ment tous les éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur. Pour bien appuyer sur ce que les réformes en cours vont signi­fier, un exemple est don­né d’une uni­ver­si­té de la région pari­sienne en pointe dans le « nou­veau mana­ge­ment public ». Dans cette uni­ver­si­té, ce ne sont plus les uni­ver­si­taires qui décident des cours qu’ils donnent. Ces cours sont pro­po­sés par le dépar­te­ment mais sont vali­dés par la pré­si­dence. Les cours sont consti­tués autour de thèmes (tant d’heures sur un sujet, tant d’heures sur un autre) conçus en fonc­tion du mana­ge­ment géné­ral de l’université. Par ailleurs, c’est la pré­si­dence qui décide l’ouverture ou la fer­me­ture de cours en fonc­tion du nombre d’étudiants ins­crits. Ce qui vaut éga­le­ment pour les mas­ters de recherche (qui requièrent 25 étu­diants au mini­mum). Les cri­tères étant plus souples pour les mas­ters pro­fes­sion­nels, cette mesure per­met de sup­pri­mer les mas­ters de recherche de cette uni­ver­si­té. La recherche y est défi­nie sous la forme de fiches-pro­jets sous une forme stan­dar­di­sée.

Par ailleurs, le fait que les membres de l’AERES soient nom­més change la nature de l’évaluation. Les membres du CoCnrs eux sont élus. Chaque cher­cheur élec­teur est libre de consul­ter les cv de cha­cun avant de voter pour les can­di­dats. Les­quels sont de toute façon des gens qui par­ti­cipent à la recherche, et sont donc des « pairs » élus par la com­mu­nau­té des cher­cheurs et non pas dési­gnés par le pou­voir poli­tique. En outre, on a l’impression que l’AERES par­ti­cipe d’une logique auto­ri­taire de gou­ver­ne­ment que l’on retrouve par­tout en France, selon laquelle la com­pé­tence doit être dési­gnée par le haut et non pas par ceux qui par­tagent une com­mu­nau­té de lan­gage et de pra­tiques au sein d’un envi­ron­ne­ment pro­fes­sion­nel. Ce qui abou­tit à l’idée qu’il y a une seule véri­té et que celle-ci est construite par des per­sonnes com­pé­tentes indi­vi­duel­le­ment et n’émerge donc pas d’un débat. La quan­ti­fi­ca­tion est inhé­rente à cette logique de gou­ver­ne­ment, au sens où, à par­tir du moment où l’on est pos­ses­sion de chiffres, le débat n’a plus lieu d’être. Le poli­tique dis­pose par là-même des moyens de juger la com­mu­nau­té de la recherche indé­pen­dam­ment d’elle-même. Or, la tota­li­té de l’action publique est éta­blie en objec­tifs chif­frés. L’AERES n’est qu’une expres­sion par­mi d’autres de cette logique d’ensemble, au-delà des per­sonnes qui y par­ti­cipent. Car ins­crit dans cette struc­ture et dans la logique de gou­ver­ne­ment que l’on a aujourd’hui, cela ne peut rien don­ner d’autre que ce dont il est fait le constat (4).

Une sug­ges­tion est faite d’établir des mono­gra­phies cir­cons­tan­ciées sur les comi­tés de visite de l’AERES, tant la méthode choi­sie semble aber­rante s’il s’agit de connaître l’activité d’un centre de recherches par un dépla­ce­ment de quelques heures sur place.


Par­mi les argu­ments en faveur de l’AERES on trouve :

- que les modes nou­veaux d’évaluation repré­sentent un pro­grès par rap­port à la situa­tion pré­cé­dente, au sens où ils se tra­dui­raient par une plus grande trans­pa­rence ain­si que par la prise en compte de com­po­santes de l’activité des uni­ver­si­taires qui n’étaient jusque là pas consi­dé­rées ;

- qu’il est bon de dif­fé­ren­cier l’évaluation consa­crée à la par­tie admi­nis­tra­tive (orga­ni­sa­tion et struc­ture) de la vie des agents et éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur et de recherche, de l’évaluation du registre pro­pre­ment scien­ti­fique ;

- que l’AERES repré­sen­te­rait mal­gré tout une éva­lua­tion faite par des « pairs » plu­tôt que par des agents tota­le­ment exté­rieurs au monde de la recherche et de l’enseignement supé­rieur et à ses carac­té­ris­tiques dis­tinc­tives. En outre, la com­po­si­tion des comi­tés de visite par dis­ci­plines, met­trait la com­mu­nau­té à l’abri de la scien­to­mé­trie dans ses aspects les plus durs.

A cela il convient d’ajouter un cer­tain opti­misme dans la pos­si­bi­li­té d’amender et d’améliorer le fonc­tion­ne­ment de l’AERES, par un cer­tain nombre de sug­ges­tions : faire en sorte d’éviter que l’évaluation se fige dans un cer­tain pro­fes­sion­na­lisme, revoir le mode de dési­gna­tion des experts, en pas­sant de la nomi­na­tion à l’élection par les pairs, etc.

Les remarques cri­tiques à l’égard de l’AERES mettent l’accent sur la main­mise des poli­tiques sur la science, avec la crainte de la confor­mi­té intel­lec­tuelle qui pour­rait en décou­ler, et se tra­dui­sant par un étouf­fe­ment de la créa­ti­vi­té en pri­vi­lé­giant les recherches qui per­mettent d’obtenir des résul­tats rapides sur celles qui peuvent ouvrir de nou­veaux champs mais à plus long terme et sans garan­tie ini­tiale de retom­bées clai­re­ment défi­nies.

Par­mi ces cri­tiques, il y a éga­le­ment l’indigence de l’évaluation (le temps mini­mal de la visite) et celle du rap­port (un Power­point de 7 pages, p.e.) rap­por­tée au tra­vail mené en comi­té natio­nal (s’agissant du Cnrs), notam­ment fait par des col­lègues dont les réfé­rences épis­té­miques sont diverses, et qui forgent de manière concer­tée les moyens d’élaborer un juge­ment par­ta­gé.

La remarque qui revient désor­mais de façon qua­si récur­rente et qui consiste à s’interroger sur le fait de savoir pour­quoi, s’il est si pro­blé­ma­tique qu’on le dit, le nou­veau régime d’évaluation qui se met actuel­le­ment en place n’a pas sus­ci­té de lever de bou­cliers à l’origine, appelle plu­sieurs réponses. L’une d’entre elles est de dire que les per­sonnes impli­quées, les direc­teurs-trices et les membres d’UMR qui allaient être éva­luées étaient dans l’expectative et redou­taient les mesures de rétor­sion en cas de refus de l’évaluation. Une autre consiste tout sim­ple­ment à recon­naître que, pour cer­tains, cette éva­lua­tion à venir n’avait pas sus­ci­té d’inquiétude par­ti­cu­lière. Ils n’avaient donc pas d’apriori. C’est seule­ment à par­tir des pre­miers « retours d’expérience » des centres visi­tés que leur atten­tion a été atti­rée sur les risques que ce régime d’évaluation pou­vait faire cou­rir, en tant que pièce d’un sys­tème com­plet qui en conte­nait d’autres, à l’exercice de la recherche.

- Dif­fé­rence vs. arro­gance

Le sta­tut par­ti­cu­lier de « Grand éta­blis­se­ment » dont jouit l’Ecole avec six autres éta­blis­se­ments (dont le Muséum d’histoire natu­relle, le Cnam, le Col­lège de France, Dau­phine,…) aurait pu conduire ces éta­blis­se­ments pré­ci­sé­ment à sou­li­gner leur dif­fé­rence avec les uni­ver­si­tés, à la fois sur leurs mis­sions et sur leur fonc­tion en terme d’élaboration et de dif­fu­sion des savoirs, et qui se mani­feste éga­le­ment dans leur moda­li­té de recru­te­ment de leurs per­son­nels. Cette pers­pec­tive aurait pu per­mettre de construire un débat visant à faire admettre des dif­fé­rences de modes de fonc­tion­ne­ment et d’orientations entre les éta­blis­se­ments de recherche et d’enseignement supé­rieur. Sachant par ailleurs que ces dif­fé­rences, sou­li­gnées par des sta­tuts, n’empêchent en rien la soli­da­ri­té de ces éta­blis­se­ments avec les uni­ver­si­tés dans le com­bat qu’elles mènent en ce moment pour une autre approche de l’autonomie que celle qui leur est octroyée par le gou­ver­ne­ment. Par ailleurs, cette spé­ci­fi­ci­té entre les éta­blis­se­ments n’interdit pas les coopé­ra­tions scien­ti­fiques entre eux.

Il n’y a pas d’arrogance dans cette péti­tion, laquelle, d’une part, ne concerne pas la défense du sta­tut de l’Ecole, et, d’autre part, est cen­trée non pas sur l’évaluation en géné­ral, mais sur le régime par­ti­cu­lier d’évaluation qui se met en place à tra­vers l’AERES, à par­tir de l’expérience qui en a été faite à l’EHESS.

La pers­pec­tive du mou­ve­ment

Il ne s’agit pas de mar­quer une dif­fé­rence en soi de l’Ecole par rap­port aux uni­ver­si­tés. L’objet de la mobi­li­sa­tion consiste à appe­ler à une réforme radi­cale de l’AERES si celle-ci veut deve­nir légi­time au sein de la com­mu­nau­té. Il faut donc convaincre les col­lègues de ces­ser de jouer ce jeu. C’est pour­quoi il faut tous, uni­ver­si­tés et Ecole, argu­men­ter dans les mêmes termes car nous sommes tous dans le même bateau. Le but est de par­ve­nir à l’arrêt du fonc­tion­ne­ment de l’AERES telle qu’elle fonc­tionne aujourd’hui, sous la forme d’une agence de nota­tion.

Légi­ti­mi­té des éva­lua­teurs et légi­ti­mi­té de l’évaluation

Une inter­ve­nante met en cause le sys­tème d’élection des membres des sec­tions du comi­té natio­nal du Cnrs sur liste syn­di­cale, en tant qu’il n’est pas en soi une garan­tie de com­pé­tence scien­ti­fique des per­sonnes ain­si élues à la fonc­tion d’évaluateur. Une pre­mière réponse a consis­té à dire que l’élection au CoCnrs est une élec­tion au scru­tin nomi­nal, que l’appartenance syn­di­cale n’est pas obli­ga­toire. Une autre réponse est d’avancer que l’élection per­met le choix et garan­tit une éva­lua­tion par les pairs. Une der­nière réponse est de dire qu’il est sou­hai­table d’avoir une éva­lua­tion repo­sant sur l’objectivité col­lé­giale, fon­dée sur la mise en place de sys­tèmes d’équivalence entre scien­ti­fiques de dif­fé­rents bords, cou­rants, de dif­fé­rentes dis­ci­plines ou de la même mais de styles de recherches dif­fé­rents. L’exemple du Cnrs peut être amé­lio­ré au lieu d’être sim­ple­ment rem­pla­cé par un sys­tème tota­le­ment dif­fé­rent. L’AERES, via une réforme radi­cale de son fonc­tion­ne­ment pour­rait être le moyen de cette objec­ti­vi­té éla­bo­rée sur un mode col­lé­gial que ce soit au Cnrs, ou dans les uni­ver­si­tés. Sa trans­ver­sa­li­té par rap­port aux orga­nismes et aux éta­blis­se­ments pour­rait deve­nir alors un atout dans la concep­tion d’un pro­ces­sus d’évaluation plus conforme aux exi­gences et pra­tiques des milieux de la recherche et de l’enseignement supé­rieur. On peut au demeu­rant voir la dif­fé­rence de concep­tion entre, d’un côté, l’intervenante qui met l’accent sur la com­pé­tence pré­su­mée des indi­vi­dus qui com­posent un groupe d’évaluateurs, qui est une pro­prié­té per­son­nelle préa­lable à la com­po­si­tion du groupe dans lequel ces indi­vi­dus siègent et, de l’autre, cette idée issue de l’expérience de la pra­tique, d’une éva­lua­tion fon­dée sur des outils et méthodes ad hoc conçus à par­tir d’une acti­vi­té concer­tée entre des membres réunis pour éva­luer des pro­jets, des équipes, des tra­vaux, des per­sonnes et ayant à consti­tuer ensemble les pers­pec­tives d’une com­pré­hen­sion com­mune aux fins de la réa­li­sa­tion de la tâche qui est la leur. Ce sont deux concep­tions assez éloi­gnées l’une de l’autre, dont vrai­sem­bla­ble­ment la seconde est celle qui cor­res­pond aux pra­tiques effec­tives. L’activité de recherche, et celle de l’administration de la recherche sont en effet rem­plies par ceux qui sont enga­gés au quo­ti­dien dans les tâches de recherche ou/et d’enseignement. L’idée que les fonc­tions d’évaluation devraient être réser­vées aux « meilleurs » ouvre la boîte de Pan­dore. Qui va en déci­der ? For­cé­ment arbi­traire, car nul ne peut être spé­cia­liste de tout, cette vision des choses est en outre inapte à rendre compte du fonc­tion­ne­ment d’un petit groupe de pairs appe­lé à éla­bo­rer ses règles de fonc­tion­ne­ment dans une cer­taine dif­fi­cul­té mais pas sans effi­ca­ci­té jusqu’ici et, pour­rait-on ajou­ter, sous une forme qui res­pecte l’expression plu­rielle de la recherche vivante. Ceci à l’inverse de l’administration de ques­tion­naires liés à des grilles d’évaluation passe-par­tout ou de juge­ments d’autorité de membres cen­sés être plus com­pé­tents que les autres.

- Sur les biais de la lettre péti­tion

Une gêne éprou­vée à la lec­ture de la lettre-péti­tion, c’est qu’elle s’adresse plus à des per­sonnes qu’à des ins­ti­tu­tions.

Ce qui pose pro­blème, c’est moins le conte­nu que le sta­tut de la péti­tion qui s’adressait aux membres de l’institution. Ensuite elle s’ouvrait aux membres de l’Ecole. Après elle s’est ouverte bien au-delà. Ce qui était pro­blé­ma­tique eu égard à la tour­nure ini­tiale du texte de la péti­tion. En outre la péti­tion arri­vait au terme des éva­lua­tions des centres et la péti­tion s’achevait sur une pré­oc­cu­pa­tion propre à l’Ecole.

Sur toute cette réflexion sur l’AERES, on a eu trop sou­vent en tête sou­vent de façon impli­cite le modèle alter­na­tif de l’évaluation au Cnrs. Or il fau­drait com­pa­rer avec l’évaluation par le minis­tère de l’enseignement supé­rieur et de la recherche. Par rap­port à celle-ci on constate trois évo­lu­tions posi­tives : la clar­té de l’identité et du rôle des éva­lua­teurs, la pari­té, la visite. Par ailleurs, la ques­tion mise en avant par la péti­tion qui est de « lire les œuvres » pré­sente le biais de limi­ter l’évaluation à l’activité scien­ti­fique, ce qui ne met pas en évi­dence les condi­tions de pro­duc­tion des­dites œuvres.

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Notes

  1. http://www.ipetitions.com/petition/ehess/index.html Cette péti­tion a obte­nu 278 signa­tures, dont 258 per­sonnes tra­vaillant à l’Ecole.

  2. Les lignes qui suivent ont été tirées du texte de pré­sen­ta­tion de l’AERES et de la sec­tion des éta­blis­se­ments acces­sible sur le site de cette agence http://www.aeres-evaluation.fr/Presentation-des-rapports-de-la

  3. Signa­lons à cet égard, l’exemple du Conseil d’Etat, et des mesures par les­quelles ses membres et cette ins­ti­tu­tion pré­servent leur indé­pen­dance à l’égard des pres­sions éven­tuelles des auto­ri­tés publiques. http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/03/18/nicolas-sarkozy-la-reforme-du-cnrs-et-le-vieux-statut-mite-d.html

  4. Sur ce der­nier point, qui se veut conci­liant, on remar­que­ra néan­moins que le res­pect du point de vue de tous, et sin­gu­liè­re­ment de ceux qui par­ti­cipent aux éva­lua­tions de l’AERES et croient à sa méthode, n’est pas dénué d’ambigüité. En effet, il exo­nère ces der­niers de toute res­pon­sa­bi­li­té, à titre indi­vi­duel, dans l’entreprise de « réduc­tion– tra­duc­tion » de l’activité d’enseignement et de recherche en don­nées quan­ti­fiées. Laquelle exo­né­ra­tion s’étend aux consé­quences décou­lant de l’évaluation des agents, éta­blis­se­ments et orga­nismes de ce sec­teur, en tant que l’intérêt de ces der­niers est consi­dé­ré par les poli­tiques à tra­vers ces seuls signes et que des déci­sions sont prises par ces der­niers sur cette base là et appli­quées aux membres de la com­mu­nau­té qui n’en peut mais. En somme, que les membres de ces agences com­mu­nient ou pas avec la phi­lo­so­phie du « nou­veau mana­ge­ment public » mis en œuvre par ces agences de nota­tion, le simple fait qu’ils prennent part à leur fonc­tion­ne­ment, conduit au résul­tat consta­té. Le para­doxe est que reti­rer la res­pon­sa­bi­li­té de leurs actes aux agents, dans l’intention de les pré­mu­nir contre une cri­tique trop acé­rée de leur action et impli­ca­tion, en fait de fac­to des marion­nettes au ser­vice d’une logique de gou­ver­ne­ment. On ne peut ici que son­ger aux tra­vaux de Han­nah Arendt sur la capa­ci­té de juger, qui est une pro­prié­té dont l’usage trans­forme l’être humain en une per­sonne, c’est à dire en un ani­mal poli­tique capable de s’extraire des us et cou­tumes, des manières de faire et de pen­ser conve­nues, rou­ti­nières, pour exa­mi­ner le poids des consé­quences, en par­ti­cu­lier, de son action per­son­nelle dans le monde, de sa par­ti­ci­pa­tion à n’importe quelle entre­prise, indi­vi­duelle ou col­lec­tive, et dis­cer­ner en quoi elle l’engage vis-à-vis des autres et de lui-même. Ce qui l’autorise à faire la part des choses dans la manière flat­teuse dont se pré­sentent les situa­tions, les actions qui sol­li­citent son enga­ge­ment et en les jau­geant sur leurs traits moraux et poli­tiques effec­tifs. H. Arendt sou­ligne que pen­ser n’est pas affaire d’intelligence ni d’érudition. C’est sim­ple­ment se rendre dis­po­nible pour consi­dé­rer à nou­veaux frais et sous un regard neuf ou renou­ve­lé ce qui naguère parais­sait être incon­tes­table et frap­pé du sceau de l’évidence. Cette pos­ture, natu­rel­le­ment, à la fois com­mune à tous les êtres humains, et si rare dans son exer­cice effec­tif, n’est, bien enten­du pas recom­man­dée uni­que­ment à ceux et celles qui par­ti­cipent avec entrain aux réformes gou­ver­ne­men­tales actuelles. Les oppo­sants à celles-ci trou­ve­raient éga­le­ment un avan­tage à s’y confron­ter. Ce serait vrai­sem­bla­ble­ment le moyen de trou­ver un moyen de s’entendre entre les par­ti­sans de ces orien­ta­tions diver­gentes. Néan­moins, cette note conteste le pro­pos rap­por­té dans le texte selon lequel per­sonne ne por­te­rait au fond la res­pon­sa­bi­li­té de ce que l’action de nom­breux acteurs fait émer­ger dans les pra­tiques et la culture de cette com­mu­nau­té. Pour aller plus loin, cf. Han­nah Arendt, Res­pon­sa­bi­li­té et juge­ment, Payot, 2009. Notons, en pas­sant, qu’un exemple concret de cette absence de juge­ment, rem­pla­cé par une suite de sté­réo­types, pour­rait se trou­ver dans la façon dont V. Pécresse « voit » le mou­ve­ment uni­ver­si­taire : http://www.slru.ehess.org/index.php?post/2009/05/03/Une-journee-a-Berkeley




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