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Nous allons répondre à la terreur par moins de démocratie, moins d’ouverture et moins de tolérance
20 novembre 2015 Réflexions et actions
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censureAprès les atten­tats d’Oslo, Jens Stol­ten­berg, alors Ministre d’Etat en Nor­vège, décla­rait : « J’ai un mes­sage pour celui qui nous a atta­qué et pour ceux qui sont der­rière tout ça : vous ne nous détrui­rez pas. Vous ne détrui­rez pas la démo­cra­tie et notre tra­vail pour rendre le monde meilleur. Nous allons répondre à la ter­reur par plus de démo­cra­tie, plus d’ouverture et de tolé­rance ».

Après les atten­tats de Paris, Fran­çois Hol­lande déclare qu’il faut entrer en guerre, met à mal les liber­tés publiques, et sou­haite modi­fier la consti­tu­tion. Si les peuples ont les diri­geants qu’ils méritent, quel pêché a donc pu com­mettre le peuple fran­çais pour méri­ter un pré­sident doté d’un tel manque d’envergure et de per­ti­nence poli­tique ? Ajou­ter l’indécence des rodo­mon­tades et des fausses solu­tions sécu­ri­taires et guer­rières à l’horreur des crimes com­mis n’est pas à la hau­teur des enjeux.

Plus je réflé­chis à la situa­tion, et plus je pense que par­mi la mul­ti­pli­ci­té des rai­sons qui ont conduit des jeunes fran­çais à pré­fé­rer se faire explo­ser au milieu d’autres jeunes fran­çais ou à les mitrailler à la kalach­ni­kov, plu­tôt que de par­ta­ger des moments de convi­via­li­té, de musique ou de sport avec eux, il y a la manière dont les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs se sont achar­nés à détruire tout espoir dans notre pays, depuis plus de dix ans, au nom des dogmes libé­raux. Eux qui osent mon­ter aujourd’hui en tri­bune, en reven­di­quant des « valeurs » et en chan­tant la mar­seillaise, devraient plu­tôt s’excuser d’avoir détruit dans ce pays tout ce qui y créait du lien social : asso­cia­tions (dont la réduc­tion dras­tique des finan­ce­ments empêche le tra­vail), ser­vices publics (liqui­dés sur l’autel de la ren­ta­bi­li­té), lieux de savoir et de culture (voués au mar­ke­ting), uni­ver­si­tés et recherche publique (liqui­dées au nom du cré­do de la com­pé­ti­ti­vi­té). Ils ont fait de la concur­rence de tous contre tous leur alpha et leur omé­ga : les poli­tiques libé­rales, ain­si que les médias qui les servent en véhi­cu­lant une parole « décom­plexée » sans la moindre éthique du débat public, portent une lourde res­pon­sa­bi­li­té dans la mon­té des extré­mismes et des haines entre com­mu­nau­tés.

L’urgence aujourd’hui, comme hier, est de res­tau­rer l’espoir, de recons­truire un ave­nir com­mun loin de la vacui­té des dis­cours média­tiques et poli­ti­ciens. On ne le fera pas sous la pres­sion de l’urgence, et encore moins dans un cadre sécu­ri­taire et guer­rier. On ne le fera pas avec les recettes du pas­sé, qui ont prou­vé leur noci­vi­té : voyez où nous a conduit la poli­tique guer­rière des USA à l’égard de l’Irak, et où nous a menée l’incohérence d’une poli­tique exté­rieure entiè­re­ment vouée au « prag­ma­tisme » éco­no­mique, et au nom duquel la France vend des armes de guerre à des pays qui financent le ter­ro­risme. Inco­hé­rence, éga­le­ment, de l’affichage de valeurs uni­ver­sa­listes au moment-même où nous pra­ti­quons un immonde tri sélec­tif des réfu­giés fuyant des zones de guerre. Inco­hé­rence, enfin, des leçons de démo­cra­tie et de bonne ges­tion envi­ron­ne­men­tale don­nées aux pays du sud, alors que nous sommes ni capables de résoudre démo­cra­ti­que­ment nos propres conflits sociaux, ni ouverts à une tran­si­tion éco­lo­gique réelle.

On ne ré-ouvri­ra des pos­sibles qu’en retrou­vant une cohé­rence sur des bases à la fois éthiques, réflexives, et de connais­sance par­ta­gée et négo­ciée : cela pren­dra du temps, cela sera dif­fi­cile, et cela ne vien­dra pas d’en haut. Cela revient à refaire de la poli­tique au sens noble, et non au sens des par­tis poli­tiques, là où l’économique et le média­tique ont pris le des­sus.

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"29" Comments
  1. .….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….…..
    Je par­tage avec rage votre des­crip­tion de l’é­tat déla­bré de notre pays, sou­mis aux divers pou­voirs (éco­no­mique, média­tique, poli­tique, et ce n’est pas par hasard que j’ai pla­cé notre pitoyable bande de vrais-faux élus en der­nier). Mais je ne trouve pas que le lien déses­pé­rance-ter­ro­risme soit direct. On peut com­bler un vide, se trou­ver une voie ailleurs que chez les isla­mistes fana­tiques, qui se sou­cient de lut­ter contre l’horreur éco­no­mique comme de leur pre­mière kalach. On peut aller vers le véri­table huma­ni­taire, le béné­vo­lat asso­cia­tif*. Les pos­tu­lants au dji­had, sauf cas de sadique avé­ré, ne rêvent pas, au départ, de tuer. Ils ne cherchent pas ça, mais au hasard d’une ren­contre, réelle ou inter­nau­tique, ils se font mettre le grap­pin par des recru­teurs comme toutes les grandes sectes (ce qu’est Daesh) ont.

    * Ce n’est pas un hasard si, dans les quar­tiers, ce sont les écoles, les biblio­thèques, les centre sociaux, les mai­sons de jeunes qui brûlent, et pas les mos­quées (ce dont je ne rêve en rien). Tous lieux où brillent (brillaient?) l’ouverture et le par­tage…

    PS Je viens de Média­part, où je n’ai jamais vou­lu créer de blog car Ple­nel refuse d’a­ban­don­ner le pou­voir de cen­su­rer (ou mani­pu­ler) les com­men­taires. Ici, pour­quoi pas…

  2. Ce n’est pas un hasard si, dans les quar­tiers, ce sont les écoles, les biblio­thèques, les centre sociaux, les mai­sons de jeunes qui brûlent, et pas les mos­quées (ce dont je ne rêve en rien). Tous lieux où brillent (brillaient?) l’ouverture et le par­tage…

    Cette réflexion montre une mécon­nais­sance assez répan­due de ce qui se passe dans les quar­tiers. Quand on est dans une zone de relé­ga­tion eth­nique et sociale (les deux comp­tant autant) et qu’on y construit une magni­fique “média­thèque” qui reçoit les publics “bran­chés”, mais est tota­le­ment excluante pour les jeunes qui résident dans les barres, com­ment s’é­ton­ner que les émeutes prennent ce “lieu de savoir” comme objec­tif de leur colère ?

    Il me semble effec­ti­ve­ment que Igor a rai­son : c’est en affir­mant des valeurs de par­tage, de culture par­ta­gée, qu’on com­bat­tra sérieu­se­ment l’hor­reur.

    Depuis quelques années, je fais l’ex­pé­rience d’une action béné­vole en pri­son (j’y donne des cours d’in­for­ma­tique pour des déte­nus dans le cadre d’un pro­jet glo­bal de réin­ser­tion) Et ce que j’y  vois ne m’in­cite pas for­cé­ment à l’op­ti­misme : les obs­tacles a fran­chir sont redou­table ! Mais la mobi­li­sa­tion est un préa­lable. Je suis tota­le­ment per­sua­dé des limites objec­tives d’une poli­tique “volon­ta­riste”. Mais inver­se­ment, sans volon­té on arrive a rien. C’est d’ailleurs mon dis­cours vis a vis de déte­nus sou­vent trés dubi­ta­tifs sur leur capa­ci­tés a sor­tir de l’im­passe… Et c’est ceux là qui gagné par le déses­poirs se lancent sou­vent sur des actions sans issues. C’est pour cela que l’is­la­misme gagne silen­cieu­se­ment les pri­sons, et fait des ravages dans les consciences.

    C’est un peu comme les mala­dies incu­rables et les méde­cins ima­gi­naires : quand tu es condam­né, quand la “méde­cine offi­cielle” te laisse à ton sort, alors tu es pret à croire n’im­porte quel escroc.

    Quand Marx par­lait “d’o­pium du peuple” c’est bien ce qu’il signi­fiait. La reli­gion est sur­tout un symp­tome d’un mal plus géné­ral. Arré­ter l’o­pîum en lais­sant la dou­leur qu’elle est cen­sée cal­mé n’est pas trés effi­cace.

    Cela dit, c’est aus­si dans et par le débat qu’on est cen­sé avan­cer…

    • En même temps, Alceste et Marc, ce qu’il fau­dra bien affron­ter c’est aus­si le fait que les auteurs des atten­tats ne sont pas tous issus de familles très défa­vo­ri­sées. Cer­tains fai­saient même par­tie de milieux assez “classe moyenne” (bon, le bas de la classe moyenne, mais pas le sous-pro­lé­ta­riat des immi­grés récem­ment arri­vés qu’on ima­gine). J’é­cou­tais récem­ment un type du CNRS à la radio (me rap­pelle plus qui, mais un spé­cia­liste de ces ques­tions) qui affir­mait que le lien entre ter­ro­risme et pro­blèmes éco­no­miques n’é­tait pas si évident, même ailleurs qu’en Europe. La déshé­rence peut être  intense, au plan cultu­rel, dans une socié­té dont le modèle de réus­site fait une totale abs­trac­tion des ques­tions d’i­den­ti­té au nom d’une part d’un uni­ver­sa­lisme répu­bli­cain jamais incar­né dans les faits (et de toute manière illu­soire), et d’autre part au nom d’i­déo­lo­gies (éco­no­miques, mana­ge­riales, etc.) aus­si tota­li­taires que contra­dic­toires avec l’u­ni­ver­sa­lisme répu­bli­cain. Quand je vois la souf­france au tra­vail se déve­lop­per dans des admi­nis­tra­tions publiques, là où les gens sont encore un peu pro­té­gés par leur sta­tut, et la perte du sens qu’on y éprouve (moi y com­pris) face au tota­li­ta­risme mana­gé­rial et éco­no­mique qui nous a enva­hi, je me dis que là où les gens sont moins pro­té­gés et ont moins accès à des res­sources d’ex­pres­sion et de par­tage, ça doit car­ré­ment être l’en­fer à vivre.

      Le mal est très géné­ral, en effet, et on a mis tous les élé­ments bout à bout pour ne pas l’af­fron­ter, avec la classe poli­tique lamen­table qu’on a. Mais peut-être est-elle à notre image : une fin de siècle pathé­tique, fati­guée, sans idée ni direc­tion, égoïste et cynique, qui a fini par aimer la mort. Res­tau­rer des espaces de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources, y com­pris pour des popu­la­tions qui ne paraissent pas mar­gi­na­li­sées au plan éco­no­mique, serait un préa­lable.

      En revanche, juste un truc, Marc : je ne pense pas qu’on puisse dire que la reli­gion ne serait qu’un symp­tôme. Toutes les socié­tés du monde, depuis l’o­ri­gine de l’hu­ma­ni­té, ont adhé­ré à des reli­gions, et même dans des contextes qu’on ne peut pas décrire comme dou­lou­reux à vivre (pense aux socié­tés ama­zo­niennes avant la période colo­niale) : les croyances reli­gieuses sont un fon­de­ment anthro­po­lo­gique majeur. En tant qu’a­thée, je dois aus­si pen­ser que l’ab­sence de reli­gion est une excep­tion radi­cale dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, et qu’elle est peut-être tout à fait contin­gente. D’où son coro­laire d’un uni­ver­sa­lisme dés­in­car­né légué par les Lumières, assé­né avec d’au­tant plus de force qu’il cache un manque : trans­cen­dance contre trans­cen­dance, en somme… Enfin, il fau­drait faire une dif­fé­rence assez nette entre les reli­gions mono­théistes (dites “révé­lées”) et les autres : je n’ai aucun exemple en tête de socié­tés ani­mistes ayant menée des guerres au nom de leur reli­gion. On se bat­tait sans cesse chez les Nuer ou chez les Gua­ra­nis, mais pas au nom d’un dieu à la con sup­po­sé unique et tout puis­sant. Les dieux des indiens Hai­da, par exemple, sont par­ti­cu­liè­re­ment humains et décep­tifs (ils tra­hissent, sont paillards, aiment le sexe et la gau­driole, et se font foutre des raclées par les humains), et c’é­tait le cas aus­si chez les Grecs : des dieux pas chiants comme les dieux bar­bus des dogmes mono­théistes.

      • Res­tau­rer des espaces de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources, y com­pris pour des popu­la­tions qui ne paraissent pas mar­gi­na­li­sées au plan éco­no­mique, serait un préa­lable.
        Toutes les semaines, je vais dans un espace de débat, de par­tage, et de mise en com­mun de res­sources qui est… ne riez pas… le vide-gre­nier (je vends de la petite bro­cante et des livres, revues, BD etc.) !
        Ven­deurs de tous âges, de tout niveau social, avec qui je parle, j’é­change. Pareil pour mes clients. A l’ex­cep­tion de ceux (très rares) qui me traitent comme une classe enre­gis­treuse de supé­rette, j’ai celle qui, le nez dans mes vieilles pho­tos, me dit qu’elle cherche la pho­to de ses parents car elle est née sous X ; de jeunes babas qui pré­parent un tour du monde et m’a­chètent une Imi­ta­tion de Jésus-Christ que je pen­sais ne vendre qu’à des tra­di-cathos ; une petite Japo­naise de sept ans qui feuillette un beau livre sur la déco inté­rieure des burgs du Rhin… et l’a­chète ! Ce fan de mili­ta­ria (moi qui suis anti-fana-mili) qui est deve­nu un ami. Cet homme âgé qui m’a­chète de veilles ven­touses… car il est sculp­teur. Ce gar­çon de douze ans qui passe une demi-heure dans mes livres cen­te­naires, sa mère m’ap­prend qu’à l’in­ter­nat il avait inves­ti le gre­nier du pen­sion­nat. Il repar­ti­ra avec un livre de 1900 et des brouettes. Etc., je pour­rais en tirer un livre.
        Les seuls qui ne s’ar­rêtent jamais, même pas un regard, un sou­rire, sont les per­sonnes en hijab (ou voile plus simple) et en qamis. Pour­tant dans mes livres il y de tout, même des livres pour enfants (goo­glez Ecole des Loi­sirs, Nord-Sud, Milan etc).

      • La je n’ai pas vrai­ment le temps de détailler, mais je ne crois pas avoir une vision “vic­ti­maire” des choses (on s’est engueu­lé là des­sus avec l’a­mi Ben sur le forum de Média­part) Par contre je suis tota­le­ment per­sua­dé que des zones de relé­ga­tion eth­niques et sociales se créent, et qu’elles sont une veri­table peste sociale. Pas uni­que­ment d’ailleurs, sur le seul plan du “ter­ro­risme”…

        Dans ces lieux, il n’y a pas que des sdf et des gens vivant au RMI (même si la pro­por­tion de ceux là est consi­dé­rable) Il n’y a pas que des jeunes en échec sco­laire total et au chô­mage (même si la pro­por­tion des uns et des autres est de 3 a 10 fois la pro­por­tion de ces popu­la­tion dans des quar­tiers “nor­maux”) Je connais des quar­tiers “dif­fi­ciles” ou des jeunes ont un mas­ter pro, et devraient avoir un ave­nir tout tra­cé. Mais quand ce n’est pas le cas, ce sont les pre­miers à rejoindre le rang des musul­mans réac­tion­naires… D’ailleurs même quand ils réus­sissent socia­le­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment, cer­tains les rejoignent quand même !

        Aprés, il y a aus­si la situa­tion que je connais bien moins, de “lieux de relé­ga­tion” qui ne sont pas des lieux de relé­ga­tion “eth­nique” : en ven­dée, mon fils a des tas de copains dans cette situa­tion. Galére, alcoo­lisme endé­mique, absence totale de pers­pec­tive et d’es­poir…

        Le pro­bléme de ces lieux de relé­ga­tion, plus que la misère maté­rielle, c’est bien l’ab­sence d’es­poir. Qui fait accep­ter tout ven­deur de mar­chan­dise qui pro­cure l’illu­sion d’un ave­nir meilleur, même si la mar­chan­dise est fre­la­tée…

        • Le pro­bléme de ces lieux de relé­ga­tion, plus que la misère maté­rielle, c’est bien l’absence d’espoir. Qui fait accep­ter tout ven­deur de mar­chan­dise qui pro­cure l’illusion d’un ave­nir meilleur, même si la mar­chan­dise est fre­la­tée…

          En effet. Sou­ve­nir per­son­nel qui vaut ce qu’il vaut : j’a­vais un oncle, décé­dé il y a main­te­nant long­temps, qui avait été dans la résis­tance, du côté gaul­liste. Pas très à gauche, l’oncle, mais cer­tai­ne­ment pas un natio­na­liste et encore moins anti­sé­mite. Quand j’é­tais étu­diant, ça m’im­pres­sion­nait, évi­dem­ment : un vrai résis­tant, qui avait com­bat­tu, la classe ! Je me rap­pelle d’une dis­cus­sion avec lui, où il m’ex­pli­quait qu’à la fin des années 30, juste avant la guerre, le déses­poir était tel que même s’il avait fait un autre choix poli­tique, il com­pre­nait que de jeunes fran­çais aient pu être fas­ci­nés et avoir adhé­ré aux idéo­lo­gies du sur­homme, puis au nazisme. Ça repré­sen­tait un espoir. Ça m’a­vait fait froid dans le dos, mais mieux vaut affron­ter ces réa­li­tés que som­brer dans l’illu­sion d’un bien ou d’un mal trans­cen­dant, décon­tex­tua­li­sé, qui irait de soi. Faut dire que l’oncle, fils d’un prof membre du Front Popu­laire qui était éga­le­ment Franc Maçon, et héro de la guerre de 14, avait béné­fi­cié d’un bain cultu­rel peu pro­pice à l’adhé­sion au nazisme. Mais sa com­pré­hen­sion des rai­sons ayant pous­sé tant de jeunes à l’ex­trême droite et à la salo­pe­rie ultime m’a­vait ébran­lé.

          •  Je me rap­pelle d’une dis­cus­sion avec lui, où il m’expliquait qu’à la fin des années 30, juste avant la guerre, le déses­poir était tel que même s’il avait fait un autre choix poli­tique, il com­pre­nait que de jeunes fran­çais aient pu être fas­ci­nés et avoir adhé­ré aux idéo­lo­gies du sur­homme, puis au nazisme. Ça repré­sen­tait un espoir.
            Il fau­drait avoir des témoi­gnages de ces ex-jeunes Fran­çais qui, par idéa­lisme, si, si, ont choi­si le camps du mal abso­lu à croix gam­mée. Déses­poir, peut-être, mais aus­si condi­tion­ne­meent par toute une presse (et une Église) qui met­tait sans cesse la France plus bas que terre car livré au ramol­lis­se­ment par la Gueuse et son exé­cu­tant le front Popu­laire. Qui, en contraste, van­tait les réus­sites de Hit­ler et Mus­so­li­ni. Qui n’a­vait pas assez d’in­sultes contre le PCF. Il y avait (je parie) dans la Milice, dans la Légion Char­le­magne (ex Chris­tian de la Mazière), qui n’a­vaient aucune conscience d’être des salauds.

            • Le cas de Chris­tian de la Mazière est en effet plus que sin­gu­lier. Dire qu’il a été l’im­pre­sa­rio de… (ques­tion à 10 balles…) ? Hein ? Hein ?

               

              Juliette Gré­co.

               

              Ah ouais, ça fait mal…

               

              J’ai de vieux Illus­tra­tions des années 22 à 25 chez moi, reliés, conser­vés par mon grand père. Impres­sion­nant d’as­sis­ter, rétros­pec­ti­ve­ment, à la mon­tée du nazisme et du fas­cisme dans le quo­ti­dien média­tique de l’é­poque. Non pas que l’Illus­tra­tion ait eu des sym­pa­thies avec l’ex­trême droite dans ces années-là. Mais quand on par­court toutes ces années de l’Illus­tra­tion, mois après mois, avec les pre­miers articles sur les cel­lules com­mu­nistes (qui parais­saient bien mys­té­rieuses aux jour­na­listes, au point de leur consa­crer des repor­tages), et ceux sur Mus­so­li­ni et Hit­ler en paral­lèle, on a l’im­pres­sion étrange de vivre au rythme de ce pas­sé et de l’ap­pré­hen­der comme s’il s’a­gis­sait d’une actua­li­té. J’i­ma­gine que les his­to­riens qui tra­vaillent sur des archives ont sou­vent cette impres­sion. Moi qui suis plus socio­logue qu’­his­to­rien, je suis à chaque fois secoué par mes plon­gées dans ce siècle pas­sé qui passe de la mémoire à l’His­toire.

    • Quand on est dans une zone de relé­ga­tion eth­nique et sociale (les deux comp­tant autant) et qu’on y construit une magni­fique “média­thèque” qui reçoit les publics “bran­chés”, mais est tota­le­ment excluante pour les jeunes qui résident dans les barres, com­ment s’étonner que les émeutes prennent ce “lieu de savoir” comme objec­tif de leur colère ?

       

      Chaque fois que je suis allé dans un de ces lieux, je suis majo­ri­tai­re­ment tom­bé sur des lieux plus modestes que pom­peux, et n’a­vais pas la sen­sa­tion de nager dans un monde hup­pé qui aurait eu un com­por­te­ment excluant.

      Ces com­por­te­ments existent, et ce n’est pas la meilleure réponse de s’y plier avec une réac­tion rageuse. L’au­to-vic­ti­mi­sa­tion n’a jamais rien appor­té.

      Moi, je ne met­trais pas de guille­mets à lieu de savoir. Car c’en sont, et pas des lieux d’en­doc­tri­ne­ment qui eux ne brûlent pas, sauf quand les fana­tiques d’en face le font

      • En effet, les lieux de savoir sont des lieux… de savoir !  🙂

        Je pense qu’il est dif­fi­cile de rai­son­ner abs­trai­te­ment sur les média­thèques dans les quar­tiers défa­vo­ri­sés, car il y a sans doute des varia­tions pos­sibles dans l’architecture, les moda­li­tés d’inscription, l’accueil par le per­son­nel, etc., qui peuvent avoir des effets plus ou moins excluant. Et quand on fait soi-même par­tie des classes sociales rela­ti­ve­ment pri­vi­lé­giées, on court deux risques dans ce type d’analyse : soit négli­ger les effets d’exclusion des lieux (parce qu’on n’en est pas les vic­times), soit au contraire les sur-éva­luer pour des rai­sons idéo­lo­giques (parce qu’on est de gauche, et que la tra­di­tion intel­lec­tuelle de la gauche cri­tique, depuis Bour­dieu, a été mal­heu­reu­se­ment de tirer à bou­lets rouges sur les ins­ti­tu­tions du savoir, en oubliant qu’entre les années 60 et aujourd’hui, il y avait eu pas mal de trans­for­ma­tions sociales). Ici, l’enquête socio­lo­gique s’avèrerait très utile : on ne peut pas décré­ter, abs­trai­te­ment, qu’un lieu est – ou pas – excluant. Juste une obser­va­tion : je fais par­tie d’un petit groupe de recherche qui tra­vaille actuel­le­ment sur le Haut de jar­din de la BnF, et sur ses publics. La BnF : lieu qu’on peut a prio­ri consi­dé­rer comme le sum­mum du lieu excluant, tant son archi­tec­ture est impres­sion­nante, et tant son image ins­ti­tu­tion­nelle est forte. Bon, hé bien a prio­ri, faut révi­ser nos juge­ments : on y ren­contre y com­pris des SDF, et des pro­fils  qu’a prio­ri on aurait pu ima­gi­ner comme exclus. C’est un lieu très fré­quen­té par les jeunes étu­diants et lycéens, qui y trouvent ce que les appar­te­ments de ban­lieue (ou même pari­siens) ne leur per­mettent pas de trou­ver : du calme, de la place, des livres. Et dans ces publics jeunes, beau­coup de blacks et de beurs. Qui s’approprient l’espace, y com­pris en ne res­pec­tant pas vrai­ment les normes d’usage habi­tuelles (ne pas s’assoir sur les tables, ne pas y poser de bou­teilles d’eau, etc.). C’est plu­tôt ras­su­rant en fin de compte. Mais rien ne dit, évi­dem­ment, que cer­taines média­thèques ins­tal­lées à grand frais dans des zones sen­sibles ne seraient pas des échecs.

        • Sur les lieux de savoir (sans guille­mets), une expé­rience qui montre que l’ac­cès est pos­sible pour tous :

          Un de mes frères est conteur en gal­lo (les jaco­bins disent « patois »), beau­coup de ses his­toires viennent de notre défunt père. Un jour, il est invi­té à venir conter chez mon fils, qui tenait un lieu d’accueil artis­tique à Nantes, fré­quen­té aus­si bien par les cultu­reux de la ville (dont des « ins­ti­tu­tion­nels ») que par les gens du coin*. Il voit dans le public les zonards-dea­lers-soif­fards qui squat­taient l’appart’ voi­sin, bons déra­ci­nés sans pères ni repères venus du Magh­reb. Il panique… et tout se passe bien, les rebeus sont scot­chés au mur. Après dis­cus­sion avec mon fils et avec eux, il réa­lise que le cou­rant avait pas­sé parce que c’étaient des affaires de père et d’origines, d’une trans­mis­sion qui leur avait man­qué…

          * Bon, il est vrai que c’était son appar­te­ment…

        • C’est plu­tôt ras­su­rant en fin de compte. Mais rien ne dit, évi­dem­ment, que cer­taines média­thèques ins­tal­lées à grand frais dans des zones sen­sibles ne seraient pas des échecs.

          On peut très bien ins­tal­ler ce genre de lieu à grands frais, pour­quoi ces popu­la­tions ne devraient pas avoir de la beau­té chez elles (pen­ser aux cathé­drales). C’est juste que cette ins­tal­la­tion doit être le résul­tat de toute une péda­go­gie en amont, qui per­mette aux uti­li­sa­teurs de s’ap­pro­prier la chose sans mal.

          La haine du savoir libé­ra­teur est une constante chez les inté­gristes isla­mistes (plus nom­breux et net­te­ment plus tueurs que les autres, actuel­le­ment). Voir ce que signi­fie « Boko Haram ». Voir ce que font les tali­bans aux filles qui veulent étu­dier. Voir com­ment fonc­tionnent les madras­sas, où c’est du gavage.

          Cette haine du savoir a exis­té chez nous jadis, témoin cette his­toire ancienne :

          …Au fer­mier venu men­dier quelque obole pour le fils qu’il vou­lait envoyer au col­lège, son nobliau répon­dit du haut de ses guêtres :
          – Oh, Bap­tiste, à quoi bon l’école ? Ces petites mains-là, c’est tout ce qu’il faut pour arra­cher les rave­nelles dans les choux !
          Sen­taient-ils que les études pou­vaient ouvrir des portes, débrouiller des esprits, trans­for­mer l’ancestrale rési­gna­tion en fier­té ou colère. Seuls les can­di­dats au sacer­doce issus de familles hon­nêtes voyaient par­fois flot­ter les cor­dons de leur bourse. Un pla­ce­ment, quoi.

  3. On peut très bien ins­tal­ler ce genre de lieu à grands frais, pour­quoi ces popu­la­tions ne devraient pas avoir de la beau­té chez elles (pen­ser aux cathé­drales). C’est juste que cette ins­tal­la­tion doit être le résul­tat de toute une péda­go­gie en amont, qui per­mette aux uti­li­sa­teurs de s’approprier la chose sans mal.

    Oui, bien enten­du. Ca me fait pen­ser à l’é­pi­sode du film de Pierre Carles, dans lequel on voit Bour­dieu se faire allu­mer par des édu­ca­teurs sociaux au Val Four­ré. D’une cer­taine manière, il a été pié­gé par le dis­po­si­tif : un centre cultu­rel, construit par cer­tains des édu­ca­teurs sociaux nés dans cette ban­lieue, et qui n’est plein d’un public pari­sien qu’en rai­son de la venue de Bour­dieu. L’é­du­ca­teur enrage de ce fait, et dénonce que le reste du temps, quand ce n’est pas l’E­HESS qui vient à la ban­lieue, per­sonne d’autre que les “locaux” ne vient à la MJC. Bour­dieu se fait allu­mer de manière agres­sive, et il en prend plein la gueule, mais c’est cer­tai­ne­ment pas de sa faute, mais de celle des orga­ni­sa­teurs qui ins­taurent un rap­port scène-salle très mar­qué et qui, par ailleurs, n’ont pas asso­cié les “locaux” (disons les ban­lieu­sards) à l’a­ni­ma­tion de la table ronde. C’est bien l’a­mont qui semble avoir été négli­gé, au pro­fit d’une logique du contact à la Mal­raux : comme si le savoir, ou la culture, devait for­cé­ment par­ler à tout le monde sans média­tion, juste par l’ef­fet du génie des ora­teurs (ou des oeuvres, si on reprend mon ana­lo­gie avec la poli­tique cultu­relle de Mal­raux). on devrait pour­tant être vac­ci­nés contre ce genre d’illu­sions…

    J’en pro­fite pour mettre cette séquence vidéo ici, car je la trouve géniale (je pré­cise que je ne fais pas par­tie des contemp­teurs de Bour­dieu, dont je res­pecte infi­ni­ment le tra­vail, même s’il est cri­ti­quable sur cer­tains aspects) :

     

    •  comme si le savoir, ou la culture, devait for­cé­ment par­ler à tout le monde sans média­tion
      La média­tion : c’est ce que fai­sait beau­coup un centre d’Art Contem­po­rain en milieu rural (et défunt) : le TDM (le Temps d’un Moment, si on pré­fère). Défunt parce que « la crise » est un bon moyen de réduire voire sup­pri­mer les sub­ven­tions. Alors que s’il y a bien un moyen de créer du lien, des soli­da­ri­tés, de redon­ner confiance aux gens d’en bas, c ‘est la culture…
      http://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/ancenis-44150/loisirs-ultime-expo-dart-contemporain-au-temps-dun-moment-tdm-2604000
      Coïn­ci­dence : je suis à cor­ri­ger le rap­port d’activité d’un ensei­gnant en Arts Plas­tiques qui pré­pare un concours, il y a un pas­sage sur la média­tion. Avec l’Art contem­po­rain, qui reste encore très dérou­tant, la média­tion est indis­pen­sable. A condi­tion qu’elle soit claire, et évi­tant de se don­ner en posi­tion sur­plom­bante.

      • Tiens, tant que j’y pense, à pro­pos de présence/absence de média­tion pour l’art contem­po­rain : je vais assez sou­vent à la fon­da­tion Car­tier pour l’art contem­po­rain, quand je suis à Paris. D’or­di­naire, on y croise plu­tôt l’entre-soi de la classe moyenne/supérieure, disons pour ne pas faire dans la socio­lo­gie de comp­toir, qu’on n’y croise que très rament des jeunes issus de l’im­mi­gra­tion. On pour­rait se dire : manque de média­tion. Et c’est sans doute une par­tie de la réponse. Mais je suis allé voir l’ex­po “Congo”, tou­jours dans cette même fon­da­tion.  Et là, sur­prise : c’é­tait comme si la ban­lieue pari­sienne avait débar­qué ! Beau­coup de blacks, qui venaient prin­ci­pa­le­ment pour le thème. Faut dire que l’ex­po est assez fun, voire pop, et qu’on peut y écou­ter de la musique congo­laise et y voir des vidéos d’ar­tistes congo­lais. En somme, quand l’art contem­po­rain s’a­dresse à des gens en leur par­lant d’eux-mêmes (et donc, ici, de leur iden­ti­té cultu­relle), ben ça marche mieux que quand il nous sort les sem­pi­ter­nelles inter­ro­ga­tions sur le détour­ne­ment du musée à des fins de pro­duc­tion d’un dis­cours pom­peux de type “sciences humaines et sociales”. Après, fau­drait voir si ces gens reviennent à Car­tier. Mais après tout, ils s’en foutent sans doute comme de l’an 40 de l’art contem­po­rain, et c’est dif­fi­cile de leur en vou­loir…

        • En somme, quand l’art contem­po­rain s’adresse à des gens en leur par­lant d’eux-mêmes (et donc, ici, de leur iden­ti­té cultu­relle), ben ça marche mieux…

          Je ne le vois pas comme ça. Tout art (je pense) a voca­tion à nous faire « sor­tir de nous mêmes »*. Je dis ça en pen­sant à un tra­vers répan­du dans la lit­té­ra­ture jeu­nesse : on doit par­ler de leurs pro­blèmes, de leur monde. Avec le risque (soyons com­plo­tiste) vou­lu qu’ils res­tent dans le nom­bri­lisme, nom­bri­lisme dont j’a­vais eu la rééva­lua­tion ter­ri­fiante en explo­rant des dizaines de sky­blogs d’a­dos. Risque vou­lu : un même qui se cocoonne ne se révolte pas, ne demande pas de comptes aux mar­chands du risque.

          Expé­rience avec deux livres :
          — Le der­nier étu­dié, excellent au demeu­rant, qui se passe dans un quar­tier et avec des gens comme un môme en croise tous les jours :
          http://www.lirelire.net/article-25136967.html

          - Cet autre, étu­dié il y a vingt ans, Jody et le faon, une his­toire belle et dou­lou­reuse, mais qui se passe… dans une ferme en Flo­ride, au XIX° siècle. J’a­vais vou­lu le réétu­dier : épui­sé, et Gal­li­mard (Folio) ne vou­lait pas le réédi­ter ! Bah oui, quel djeun’ pour­rait s’intéresser à ces pay­san du bout du monde ! Bon, il l’a remis au cata­logue, peut-être y a‑til eu des gens comme moi pour déplo­rer qu’on mette sous le bois­seau un livre qui dit la vie l’a­mour la mort avec de mots d’une poé­sie d’une force et d’une sobrié­té rares.

          *Il faut juste que la ren­contre entre l’œuvre et nous puisse se faire. Et ça c’est une alchi­mie dont le secret m’é­chappe, je n’ai que des lan­beaux du gri­moire !

          • Mais est-ce que l’en­vie de sor­tir de soi-même n’est pas quelque chose de très “socia­le­ment construit” ? Bien enten­du, je ne dirai pas le contraire de ce que vous pro­po­sez en pen­sant à mes propres modes de faire ou à mes pra­tiques cultu­relles, mais le juge­ment moral posi­tif qu’on porte sur l’o­ri­gi­na­li­té et la capa­ci­té à sor­tir du rang, n’a rien d’u­ni­ver­sel, et — j’i­rai même plus loin — il est for­te­ment eth­no­cen­tré. C’est une construc­tion de la Moder­ni­té (au sens de l’hé­ri­tage des Lumières et de la construc­tion d’un sujet en sur­plomb, déta­ché). Dans de nom­breuses socié­tés, il est consi­dé­ré comme bien, et moral, de ne pas vou­loir sor­tir du rang : je ne parle pas uni­que­ment des socié­tés tota­li­taires, mais de la plu­part des socié­tés dites “tra­di­tion­nelles” (terme très encom­brant et mal­ve­nu), qui, même si elles évo­luent et se trans­forment en per­ma­nence comme toute socié­té, valo­risent le dis­cours de la tra­di­tion. L’i­den­ti­té, à mon sens, ce n’est pas le mal. Aucune socié­té au monde, dans toute l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, n’a tour­né le dos à la ques­tion de l’i­den­ti­té. Et on ne devrait pas en avoir peur sous pré­texte que les fachos et les fon­da­men­ta­listes s’en sont empa­rés.

            • Envie de sor­tir de soi-même n’est pas (de mon pont de vue), envie de sor­tir du rang mais envie de s’ouvrir à d’autres gens, d’autres cultures. A mes élèves, je disais ceci : « Dans la vie, il y a deux caté­go­ries de gens : ceux qui res­tent devant les portes fer­mées, et ceux qui veulent les ouvrir. Moi, je ne peux pas vous les ouvrir, je peux juste vous don­ner la clé. A vous de voir ce que vous en ferez ».

              Dans de nom­breuses socié­tés, il est consi­dé­ré comme bien, et moral, de ne pas vou­loir sor­tir du rang.

              Pas besoin d’al­ler loin pour ça : c’est l’é­du­ca­tion catho-coin­cée que j’ai reçue. L’or­gueil était le pre­mier des péchés capi­taux, et la modes­tie une ver­tu : il fal­lait être comme Jésus « doux et humble de cœur » (nom d’un can­tique. C’est ain­si que mes curés m’ont appris à ne pas com­men­cer toutes mes phrases par « je » (et que je viens d’en virer un paquet dans le rap­port que je cor­rige (voir autre com).

              L’identité, à mon sens, ce n’est pas le mal.

              Sur­tout pas. Savoir qui on est au plus juste, quelles sont nos ori­gines, notre patri­moine moral* (le com­men­taire où je parle de cette femme per­due dans son « née sous X ». C’est juste qu’il faut savoir ajus­ter notre iden­ti­té à celles des autres

              * Voir (peut-être) mon article en attente. Et écou­ter une très belle chan­son de Jacques Debron­ckart, Adé­laïde.

  4. Assez dif­fi­cile d’in­ter­ve­nir dans la pro­blé­ma­tique ouverte par Igor…

    J’ai pour­tant quelques inter­ro­ga­tions:

    repé­rer le “ter­rain” sur lequel pros­père un phé­no­mène suf­fit-il à expli­quer l’ap­pa­ri­tion de ce phé­no­mène? Il faut peut-être ne pas renou­ve­ler la théo­rie de la “géné­ra­tion spon­ta­née” qui vou­lait que du blé moi­si, de vieux chif­fon et de l’hu­mi­di­té fai­saient naître par leur réunion  les sou­ris dans un gre­nier…
    Je veux dire par là que le “dji­ha­disme” dans sa variante “mas­sacre” ne peut être expli­qué seule­ment par le contexte qui lui serait favo­rable… Il s’a­git aus­si d’un phé­no­mène poli­tique qui a sa dyna­mique propre, notam­ment pro­pre­ment poli­tique… et mili­taire.

    Autre inter­ro­ga­tion:

    peut-t-on infé­rer du repé­rage des causes de la crise sociale, morale et poli­tique que le remède consis­te­rait uni­que­ment à faire dis­pa­raître les causes en ques­tion? Faire dis­pa­raître les causes de l’i­né­ga­li­té et de l’in­jus­tice pro­duit-il imman­qua­ble­ment la jus­tice et l’é­ga­li­té ? Faire dis­pa­raître les causes de “l’in­sé­cu­ri­té” fait-il appa­raître aus­si­tôt “la sécu­ri­té”…
    J’a­voue que je n’y crois pas trop.…

    J’ai bien conscience que par de telles ques­tions je ne nous mène pas très loin…

    De cha­cun selon ses capa­ci­tés…

     

    • Non, tu as rai­son de pous­ser l’in­ter­ro­ga­tion à ce point. Il y a bien enten­du une mul­ti­pli­ci­té de causes qui ne sont pas que locales, ni contex­tuelles. Et si les SHS savaient répondre à la ques­tion de la vio­lence, ça se sau­rait. Ta remarque me fait pen­ser aux contro­verses sur la Révo­lu­tion fran­çaise, et aux mul­tiples hypo­thèses à pro­pos de ses “causes”, sou­vent insa­tis­fai­santes. Entre l’ex­pli­ca­tion phi­lo­so­phi­co-libé­rale par “l’es­prit des Lumières”, l’ex­pli­ca­tion mar­xiste par “les rap­ports de classe”, ou l’ex­pli­ca­tion  prag­ma­tique micro-locale d’un his­to­rien comme Tackett, on ne sait pas vrai­ment sur quelles bases tran­cher. Bon, j’a­voue avoir été scot­ché par tackett, bien plus que par les mar­xistes ou les libé­raux, mais je n’en ferai pas une bible pour autant. Avec les mas­sacres dji­ha­distes, c’est pareil : com­ment expli­quer l’appétit mor­bide pour le meurtre et le sui­cide de jeunes fran­çais éle­vés par­mi nous ? Com­ment ne pas résu­mer cela à des causes seule­ment psy­cho­lo­giques, ni seule­ment géo­po­li­tiques, ni seule­ment contex­tuelles-régio­nales, ni seule­ment reli­gieuses, et de plus com­ment ne pas en res­ter à l’ad­di­tion de ces causes ? Seules des enquêtes pré­cises, qu’on ne peut pas mener actuel­le­ment, pour­ront répondre, sans doute pas avant des siècles. On ne com­prend pas encore bien la Révo­lu­tion fran­çaise, com­ment pour­rait-on pré­tendre com­prendre l’hor­reur dji­ha­diste ? En même temps, il nous faut bien une “morale pro­vi­soire”, si on veut soit agir, soit ten­ter de pen­ser le phé­no­mène. Inutile de dire que nos cré­tins de poli­ti­ciens n’ont pas encore fait le mil­lième du che­min à par­cou­rir pour envi­sa­ger un début de com­men­ce­ment de pen­sée : leur nul­li­té fait par­tie du pro­blème.

      • ” com­ment expli­quer l’appétit mor­bide pour le meurtre et le sui­cide de jeunes fran­çais éle­vés par­mi nous ? ”

        Pour eux ce n’est pas un sui­cide, c’est un auto-mar­tyre qui leur don­ne­ra droit à accé­der à un monde meilleur. « Le monde meilleur » est un clas­sique des reli­gions, les curés nous le ven­daient pour conso­la­tion de devoir vivre dans une « val­lée de larmes »

        Quant au meurtre. Pour eux, ils ne tuent pas des êtres humains mais des images, des repré­sen­ta­tions. Et pas n’im­porte les­quelles : des repré­sen­ta­tions du Mal. Com­ment un Merah a‑t-il pu tuer une petite fille à bout por­tant ? Très faci­le­ment : comme un membre des ein­satz­grup­pen, qui tuait à la chaîne hommes femmes et sur­tout enfants pour, en perm’, embras­ser les siens. Pour­quoi ? Parce que c’étaient des unter­mensch et, à la fin, des luft­mensch (lire jus­qu’à la fin Le der­nier des Justes).

        • Oui, bien enten­du, on connait ce type d’ex­pli­ca­tion par les dogmes reli­gieux. Mais le pro­blème c’est qu’au­tant ça serait (presque) com­pré­hen­sible s’il s’a­gis­sait de pay­sans ira­kiens éle­vés dans une culture sala­fiste loin de tout, et sou­mis à la guerre et à des domi­na­tions féo­dales depuis des décen­nies, autant chez des gens qui ont moins de 30 ans et qui sont pas­sés par l’é­cole fran­çaise et qui ont été nos élèves, ça inter­roge. La ques­tion, c’est com­ment notre socié­té a‑t-elle pu pro­duire de telles hor­reurs, et per­mettre une telle adhé­sion à des dogmes reli­gieux qui nous semblent archaïques. Ça nous ramène au sujet de mon billet.

          • ” Oui, bien enten­du, on connaît ce type d’explication par les dogmes reli­gieux. ”

            Merah n’a pas tué par dogme reli­gieux, mais par anti­sé­mi­tisme (même s’il y a lien). Pas les ein­satz­grup­pen.

            ” Mais le pro­blème c’est qu’autant ça serait (presque) com­pré­hen­sible s’il s’agissait de pay­sans ira­kiens éle­vés dans une culture sala­fiste loin de tout, et sou­mis à la guerre et à des domi­na­tions féo­dales depuis des décen­nies, autant chez des gens qui ont moins de 30 ans et qui sont pas­sés par l’école fran­çaise et qui ont été nos élèves*, ça inter­roge. ”

            Sur­tout que nombre de dji­ha­distes ne sont pas, comme les pay­sans ira­kiens, de culture reli­gieuse. Que notre socié­té soit de plus en plus dure, inéga­li­taire, géné­ra­trice de révoltes, c’est vrai mais cela n’est pas une expli­ca­tion suf­fi­sante. Il y a suf­fi­sam­ment de moyens de trans­for­mer cette révolte en actions posi­tives (j’en ai citées quelques-unes une plus haut). Alors, pour­quoi ce choix ? Parce que Daesh est une secte, avec les tech­niques de recru­te­ment d’une secte : poser comme pré­misses que le monde est malade, qu’eux seuls peuvent le gué­rir, et avan­cer dans le cer­veau de leur vic­time avec des tech­niques de har­cè­le­ment soft au début, d’embrigadement d e plus en plus dur ensuite jus­qu’à l’en­fer­me­ment radi­cal dans la mort par atten­tat ou par com­bat. Et que les par­tis et asso­cia­tions ne sont pas des sectes.

            Moyen­nant quoi il faut se battre pour une socié­té plus juste (le tra­vail de tout le monde) et (tra­vail des musul­mans) faire taire, cas­ser les pré­di­ca­teurs wah­ha­bites qui four­nissent des argu­ments aux tueurs : ceux qui ont fra­cas­sé le Bata­clan avaient écou­té jus­qu’à plus soif des conne­ries comme celles que déba­goule l’i­ma­boule de Brest

            * J’ai été prof. J’ai vu, années après années, mon­ter le dis­cré­dit des ensei­gnants chez les parents et bien sûr les élèves (cas­ser du prof en famille est d’un banal…), et Inter­net-qui-sait-mieux que le prof a pous­sé der­rière. Alors, quand celui-ci parle de morale, de loi qui oblige mais qui pro­tège.… pouf­pouf ! Sur­tout que le prof a un ter­rible défaut pour ces jeunes dro­gués au jeu­nisme, condi­tion­née par des déma­gogues les per­sua­dant que tout est rin­gard qui remonte à plus de six mois (j’en ferais bien un article, tiens) : il est vieux. Donc con.

  5. Il s’est créé sur cette ques­tion de la sacro-sainte “laï­ci­té” (la loi de 1905 ne suf­fi­rait pas), uni­ver­sa­li­sante (de quoi ???), il va sans dire, d’une part, et d’autre part sur une pos­si­bi­li­té à admettre un plu­ra­lisme eth­nique, voire même à le consi­dé­rer comme poten­tiel­le­ment enri­chis­sant, de bien étranges débats depuis les atten­tats. Ceux qui se déclarent en faveur de la seconde option se trou­vant relé­gués sans autre dis­cus­sion par les pre­miers, dont le débar­ras idéo­lo­gique, très vaste, et par­ve­nant même à réunir ce qui est en prin­cipe oppo­sé (fémi­nistes, cathos plus ou moins extré­mistes, autres droites plus ou moins extrêmes confon­dues et tenants de “l’es­prit des Lumières” aisé­ment confon­du avec de l’eu­ro­péo­cen­trisme) à la case “pas­séistes naïfs”. La vraie ques­tion des ban­lieues ‑mais pas seule­ment, en effet- réside peut-être aus­si, même si pour beau­coup c’est un point sen­sible, dans le refus d’ad­mettre l’Autre dans son alté­ri­té, et donc lui dénier impli­ci­te­ment le nom de citoyen.

    Une femme voi­lée est néces­sai­re­ment alié­née (j’en ai dis­cu­té avec cer­taines de mes étu­diantes, elles ne le vivent pas ain­si), un croyant (ou sim­ple­ment quel­qu’un qui se réclame d’une tra­di­tion cultu­relle reli­gieuse, sans néces­sai­re­ment être croyant) est un obs­cu­ran­tiste et c’est faire bien peu cas de la sym­bo­lique humaine qui lie l’art, le lan­gage et le sacré comme ses formes d’ex­pres­sion sans doute les plus ache­vées. C’est dire à l’autre “tu n’es pas, si tu n’es pas comme nous paran­gon de l’es­pèce humaine, tu n’as pas droit de cité, ni d’i­den­ti­té”.

    Peut-être faut-il aus­si cher­cher là ce déses­poir qui sai­sit une par­tie de la jeu­nesse, certes la par­tie la plus igno­rée, sans codes, se plaît-on à dire, pour ne plus avoir à y pen­ser. Et où les auraient-ils trou­vés ?  De leur culture accul­tu­rés, de celle où ils vivent, sans ave­nir, sans pré­sent, sans pas­sé. Ce n’est pas quelques cours de laï­ci­tés ici et là assé­nés qui vont le leur per­mettre. Tous ne viennent pas des cités, exact, mais un por­table, des sel­fies toutes les deux minutes, une socié­té où tout, et ils le savent bien, y com­pris eux-mêmes, doit se vendre et s’a­che­ter n’a jamais rem­pla­cé le lien social, ni le sens. Voi­là de quoi (re)commencer à pen­ser. Com­ment, en fait, redon­ner du sens, ce que les recru­teurs de Daesch leur donnent, même s’il est mor­ti­fère, sur­tout peut-être parce qu’il l’est. Nihi­lisme. C’est mieux que rien, c’est peut-être déjà beau­coup de croire qu’à défaut de vivre on meurt en héros. Les causes sont com­plexes, ceci ne sau­rait suf­fire à les épui­ser. Mais c’est un début de réflexion, et il fau­dra, je pense, bien finir par la mener.

  6. Tout le monde réagi par rap­port à la seconde moi­tié du teste, mais moi, ce qui me pré­oc­cupe tout autant, c’est cette dérive tota­li­taire de l’é­tat qui découle de l’é­tat d’ur­gence , des assi­gna­tions à rési­dence et autre déchéance de natio­na­li­té. En France, comme aux USA aupa­ra­vant, on réponds au fas­cisme isla­mique par un fas­cisme d’é­tat. C’est tota­le­ment nau­séa­bond et cela nous laisse entre­voir les pré­mices d’une dictature.C’est assez éton­nant venant de gens qui se pré­tendent de gauche ( pour moi ils ne le sont plus depuis 1981 ) mais on voit bien com­ment celle ci a pu se fondre dans le libé­ra­lisme, qui rap­pe­lons le est une dic­ta­ture éco­no­mique. Les socia­listes sont des fas­cistes, au même titre que tous les par­tis à droite de ceux ci. Quand au PCF, ce n’est qu’un par­ti mori­bond et tota­li­taire. Donc on voit bien que l’en­semble ou presque de l’é­chi­quier poli­tique ne nous laisse pas beau­coup d’es­poir. La démo­cra­tie est pour ain­si dire morte. Le pou­voir du peuple, quelle belle uto­pie!

  7. J’ai un nou­veau mot pour décrire l’é­tat de ces jeunes gens : l’i­nes­poir.

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