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L’ANR vue par les praticiens de la recherche : Réflexions autour du deuxième des « Grands débats de l’EHESS », du 1/04/09


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Par Michel Barthélémy, Sociologue, CNRS.

Suivi d’une réponse de Jean-Michel Roddaz, Responsable Département SHS/ANR

Après le débat consacré à l’AERES (1), des enseignants-chercheurs de l’EHESS organisaient une deuxième rencontre (2) portant cette fois sur une autre institution récente, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) (3). Celle-ci a pour objet de financer des recherches sur projet, émanant d’équipes de recherche publiques comme privées (entreprises, notamment), autour de certaines thématiques, et concernant les grandes branches de la connaissance. A côté de ces programmes, il existe la possibilité de soutenir un petit nombre de projets de recherches libres quant à leur sujet, appelés « programmes blancs ». Les financements portent sur une période maximale de quatre ans (4).

L’apport ambivalent de l’ANR à la recherche

Les constats des participants à ce débat qui ont soit participé au conseil scientifique de l’ANR à ses débuts ou bien bénéficié d’un contrat de cet organisme, se rejoignent sur un certain nombre de points. Ils reconnaissent tout d’abord que les sommes que l’ANR met au service des équipes dépassent de loin ce qu’ils auraient pu obtenir de leurs laboratoires de recherche. L’ANR a pu ainsi concourir à la réalisation de recherches de qualité y compris en finançant des disciplines sous-dotées.

Si au départ l’apport financier de l’ANR se faisait dans une perspective de supplémentation des ressources dont les équipes disposent sur les crédits récurrents de leur laboratoire, l’évolution négative de ces crédits tend de plus en plus à faire prévaloir un caractère substitutif.

Par ailleurs, un problème soulevé par divers intervenants tient à l’absence de modulation possible dans le soutien financier qui ne concerne que des projets assez lourds, pas toujours adaptés aux besoins de la recherche en SHS, ceux où quelques milliers d’euros suffisent. Or ce n’est pas le format des contrats ANR.

En outre, à cette tendance constatée d’une diminution des crédits de base des UMR, s’ajoute un autre problème qui est celui de la réduction des postes de chargés de recherche dans les organismes et de maîtres de conférence dans les universités. On remarque ici aussi une tendance, qui n’avait en soi rien de nécessaire ni d’automatique, à une augmentation du nombre de postes en cdd offerts aux jeunes chercheurs (post-doctorants) par les programmes ANR, évoluant dans un sens opposé au nombre décroissant de postes ouverts aux concours dans les organismes de recherche et dans les universités (5). Cette hémorragie touche également les différentes catégories de personnel de soutien à la recherche. Une situation dont la contingence autorise à y voir l’expression d’un choix politique (6).

Un pilotage à l’aveuglette

Un autre aspect sur lequel les intervenants s’accordent est celui de l’absence d’un travail de synthèse par l’ANR des rapports de recherche finaux qui lui sont remis. Ce qui laisse une grande latitude aux équipes pour travailler sur les sujets et selon les intérêts de recherche qui sont les leurs, autorisant un écart plus ou moins large entre le sujet proposé et la recherche effectivement réalisée. Il en ressort que l’on ne peut pas attribuer à l’ANR un rôle de pilotage de la recherche. Un constat qui peut s’expliquer, selon un intervenant, par la faiblesse des moyens en personnel dont dispose cette organisation. Un autre argument pourrait découler de ce que la démarche qualité qui inspire cet organisme est centrée sur les procédures et non sur les résultats. Il importerait donc essentiellement de respecter les dates de remise des rapports et autres livrables aux échéances prévues, l’ANR n’intervenant pas finalement sur le contenu des travaux qui ont été effectués dans le cadre des programmes qu’elle commandite selon des thématiques qu’elle a inspirées. Du coup, un participant s’interroge sur la pertinence de mobiliser des équipes de recherche sur ces thèmes en l’absence d’un souci de produire une synthèse des résultats obtenus et, ajouterai-je, de s’intéresser aux conséquences pratiques de ces travaux pour leurs commanditaires et surtout pour le registre d’action publique concerné.

Un manque de transparence

Les intervenants soulignent le manque de transparence dans la désignation des membres des jurys d’évaluation des dossiers de l’ANR, tous nommés selon des critères non affichés, cependant que leurs méthodes d’évaluation ne sont pas non plus publiques.

Les effets du développement de la culture de la recherche par projets

Une intervenante a présenté les divers effets de l’introduction de cette nouvelle culture de la recherche sur contrats provisoires et bien dotés pour les bénéficiaires et leur environnement. Le mot clé étant celui du passage du statut de chercheur à celui d’« entrepreneur de soi-même », l’équivalent du « savoir se vendre » des salariés du privé, en transformant sa personne, son  statut, ses distinctions, ses travaux, ses projets en autant de composantes d’un « faire-valoir » qui sont mobilisées à l’appui du dépôt d’un projet à l’ANR. Et ce, probablement dans l’objectif de « faire la différence », sur le « marché de la connaissance » très disputé que représente cette forme de soutien à la recherche. En outre, en dépit de la jeunesse de cette institution, l’obtention d’un contrat ANR vaut déjà pour le bénéficiaire l’octroi d’un label de qualité pour ses travaux. Par ailleurs, la durée limitée du contrat a pour résultat de favoriser la réalisation d’articles plutôt que d’ouvrages sur le sujet traité dans la recherche qui aura été réalisée (7). Une intervenante de la salle évoque un effet en chaîne de ces différentes instances, prises comme appui à un jugement qualitatif sur les équipes et donnant lieu à des appréciations et des décisions fondées sur ces critères. L’AERES évaluera ainsi les équipes en fonction de leur obtention de contrats ANR, cependant que l’université va construire sa politique scientifique autour des équipes qui auront obtenu un contrat ANR et une bonne note de l’AERES, comme autant de gages de qualité des équipes en question et du travail qu’elles réalisent. Ainsi, sans cesser de reposer sur des critères et une philosophie étrangers au milieu de la recherche et de l’enseignement supérieur, ces instances et leurs méthodes d’évaluation vont pouvoir de facto influer considérablement sur la marche des universités et sur le sort des équipes de recherche. Ce que cette intervenante dénonce comme inacceptable, au motif que ces critères quantitatifs de la « bonne » recherche et de la « bonne » équipe sont stérilisants et nuisibles au sens où ils pourraient conduire à éliminer de l’offre d’enseignement et de recherche de l’université des disciplines dont les équipes qui les portent ne satisferaient pas à ces critères, en dépit de l’intérêt de leurs travaux.

Maintenant, au-delà du problème déjà signalé de ses effets non-voulus (?) sur l’emploi statutaire, notons également qu’il semble que le problème ne provienne pas tant de la recherche sur contrats, qui est une réalité déjà ancienne, mais plus exactement du fait de la part sans cesse croissante et bientôt prépondérante qu’une seule agence semble devoir jouer dans le paysage scientifique, par le niveau de ses financements (8), à l’exception des contrats européens, en imposant ses thèmes et ses codes d’action. Et si, pour l’heure, les mailles du filet sont larges, rien ne dit qu’à l’avenir celles-ci ne puissent pas se resserrer sur les équipes de recherche, une fois l’agence parvenue à maturité.

Le directeur SHS de l’ANR est intervenu au terme du débat en revenant sur un certain nombre de points évoqués au cours de celui-ci. Il a tenu à souligner qu’il est professeur d’université et ancien directeur d’un laboratoire Cnrs-université. Ce qui est également le cas de ses collègues de l’agence. Ceci entendait probablement souligner que les membres de l’ANR n’étaient pas différents du reste des membres de la communauté universitaire. Il a précisé qu’il n’était pas prévu à l’origine, en 2005, que les SHS fassent partie des recherches soutenues par l’ANR, mais que c’était la communauté des SHS qui avait insisté pour en bénéficier également. Il ajoute qu’il y a moins de programmes thématiques en SHS que dans les autres secteurs de la recherche et que, par ailleurs, l’augmentation du nombre des programmes blancs, réclamée par une partie substantielle de la communauté, se faisait au détriment de la part des financements accordés aux autres programmes.  Il affirme ensuite que l’ANR ne veut pas la disparition du Cnrs, ni des universités, car elle n’a pas un rôle de structuration de la recherche.

Il conteste l’opacité de la nomination des membres des comités d’évaluation, tout en reconnaissant que les nominations devraient être rendues publiques et qu’il devrait y avoir une rotation des membres de ces comités.

Le directeur des SHS à l’ANR revient sur la notion de « pairs » pour indiquer que les projets sont évalués par des pairs et non par l’agence elle-même. On constate ainsi combien cette notion d’appartenance commune est sensible et est maniée par les membres d’agences comme l’ANR ou l’AERES, soulignant son caractère problème en l’occurrence.

Enfin, sur la question de l’emploi, l’ANR ayant été décrite au début du débat comme une « usine à précarités », le directeur des SHS à l’agence retourne la critique sur les porteurs de projets, qu’il rend responsables de l’emploi de post-doctorants sur des postes précaires car liés à la durée du projet, cependant que lui-même met en avant le fait que l’ANR ne permet pas uniquement de financer des postes précaires, mais apporte des crédits de mission. Ce qui semble vouloir dire que la recherche sur projets s’adresse davantage, selon lui, à des équipes composées de statutaires plutôt qu’à des équipes mixtes – ce qui ne fait que déplacer le problème de l’emploi des post-doctorants. Cette position découle peut-être de ce que l’ANR n’a pas vocation à créer des emplois à long terme. La salle répond à sa contre-critique adressée aux porteurs de projets, bénéficiaires de contrats ANR, que ces derniers procèdent de la sorte faute de postes statutaires mis au concours en nombre suffisant pour pouvoir embaucher des post-doctorants. A ce propos, un intervenant avait indiqué plus tôt que l’ANR offrait 47 CDD de post-doctorants par an, comparé aux 35 postes de chargés de recherche ouverts aux concours du Cnrs sur la même période.

Cette remarque du directeur des SHS à l’ANR sur la responsabilité des bénéficiaires de projets de recherche en réponse à la mise en cause de son agence dans la diffusion du précariat dans la recherche donne l’impression d’un combat entre des challengers qui ne sont pas les bons. Se contestent mutuellement sur ce point des victimes d’un système caractérisé par le blocage des perspectives d’emplois au sein d’un milieu également touché, comme les autres, par les départs massifs à la retraite non remplacés. Ni les uns ni les autres ne contrôlent la  vanne des créations de postes. Une manière de faire face à cette situation en effet dramatique peut consister à se tenir sur son pré carré, et à ne pas dévier du cadre de sa mission officielle, sans se préoccuper des conséquences à moyen et long terme de cette situation. Car en effet, si l’ANR n’est pas responsable d’une politique de réduction drastique des effectifs de la fonction publique, et singulièrement dans la recherche et l’enseignement supérieur, son existence ne peut conduire à terme qu’à banaliser ce recours massif à l’emploi précaire, créant tout d’abord, en l’absence d’une autre alternative plus satisfaisante, une sorte de lumpenprolétariat chez les « intellectuels précaires », avant de conduire au tarissement du nombre d’étudiants en doctorat se destinant aux métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur.

Emergence d’une nouvelle catégorie et défense d’une identité collective

Dans un premier commentaire conçu à partir mais au-delà de la teneur de ce débat, j’avancerai que l’on assiste en ce moment même aux premiers pas de la constitution d’une catégorie d’universitaires évaluateurs et managers, qui, de par leurs conditions de nomination, les prérogatives dont ils bénéficient, les fonctions qu’ils occupent, les méthodes et objectifs dont ils se réclament, le fait qu’ils n’aient pas de comptes à rendre à leurs pairs, se placent dans une position de surplomb par rapport à leurs collègues. Ce qui fait d’eux des agents de diffusion d’une conception et d’une pratique managériale ainsi que de l’esprit de subordination qui va avec, qui ne sont pas familiers aux membres de cette profession. Dans le même temps, quoique plus récemment, se manifeste sous diverses formes une prise de conscience des retombées directes et concrètes des « réformes » en cours précisément sur les conditions mêmes d’exercice de ce métier. Ce qui donne lieu à une réflexion sur les caractéristiques de celui-ci et sur son périmètre vital qui se trouve menacé. Au-delà des considérations techniques sur les textes qui sont l’objet apparent du conflit, la naissance d’une nouvelle catégorie hybride au sein de ce groupe professionnel et se construisant en-dehors des règles, normes, pratiques, traditions formant le socle des attentes de reconnaissance mutuelle entre ses membres et chargés de « manager » le reste des membres « non-managers », est en train de pousser à un travail visant à la définition légitime de ce que sont et font les membres du corps en réponse aux questions liées : « qui – les membres de la nouvelle catégorie hybride (mi-scientifique, mi-manager) – sont-ils ? » et « qu’est-ce qu’ « ils » (nous) font ? ». Une partie de la controverse sur les nouvelles structures et leurs méthodes a pour objet ces questions. Ceci au sens où la montée en puissance de la catégorie des managers évaluateurs – i.e. à la fois au sein même des universités et de son président-manager comme à l’extérieur, à travers les rapports demandés par les instances d’évaluation qui se superposent aux anciennes –  se paye pour les universitaires par une surcharge de travail pour rendre leur activité contrôlable et justifiable par ces nouvelles instances et leurs outils et méthodes particuliers.  Ce questionnement s’élabore notamment à partir d’une analyse serrée des diverses moutures du projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs, sur la confrontation entre ses descriptions désincarnées dans le texte et la connaissance issue de l’expérience acquise du métier qui permet de critiquer les premières (9). Si tel est le cas, alors, en effet, cette crise est partie pour durer, bien au-delà de ce qui arrivera finalement au décret statutaire. Ceci au sens où une crise identitaire est apparue à la faveur de ce conflit et l’a débordé.

En second lieu, le contraste souligné par divers intervenants entre le cadre procédural strict de l’ANR sur l’agenda des livrables et l’absence de retour final sur les recherches effectuées, incite à y voir une image de la place que les sciences sociales occupent dans la société. C’est-à-dire, un univers qui se développe dans une bulle spéculative que vient grossir chaque rapport, chaque article, chaque ouvrage supplémentaire, et qui flotte un peu au-dessus des choses, sans articulation définie avec le monde dont ces travaux se veulent le reflet critique et dont les acteurs sont censés être les destinataires.

Le point serait de permettre une articulation entre la recherche en sciences sociales et l’action publique, qui n’est pas seulement celle initiée par les pouvoirs institués. Cela suppose la mise en place de passerelles. Pour l’heure celles-ci sont pensées comme autant de filins d’abordage de la « raison gestionnaire », pour emprunter une notion forgée par A. Ogien, jetées sur le navire de la recherche, afin de mettre ses activités au diapason de la mesure de l’action marchande et comptable. L’alternative consisterait plutôt à faire entrer la perspective critique de la pensée scientifique au sein même de l’action publique, elle-même aiguillonnée par la critique sociale, comme participant d’un dispositif d’auto-évaluation et d’autocorrection en relation à la prise en compte des conséquences nuisibles des décisions antérieures et à leur traitement. C’est à cette condition que, sans cesser de demeurer dans un rapport de distance critique avec l’action des pouvoirs publics, et sans étouffer les divergences inévitables afin de mieux pouvoir les appréhender, les sciences sociales pourraient contribuer utilement à apporter des éléments de réflexion d’un côté aux décideurs publics et autorités politiques, avant, pendant et après la mise en œuvre de leurs décisions de réforme, et de l’autre aux acteurs associatifs de la société civile, dans un travail d’enquête sans fin. Ceci suppose entre autres que les réseaux d’influence, les méthodes et procédures par lesquels les pouvoirs publics élaborent leurs politiques entrent dans le jeu à visage découvert. Car, si un gouvernement peut recevoir les résultats d’une vaste consultation et réflexion des milieux professionnels concernés, à la manière des Etats-Généraux de 2004, avant de concocter « sa » réforme qui s’éloigne grandement des préconisations faites et aboutit à minorer la part des acteurs du milieu dans le contenu finalement choisi, ou si un gouvernement peut faire mine de négocier et de réécrire un décret controversé en abusant ses partenaires sur l’étendue réelle des modifications apportées et en ne changeant en définitive pas grand chose sur le fond, c’est que des « experts » ou « ex-pairs » (10) s’activent en coulisses selon des modalités officieuses et opaques. Ce qui conduit à un détricotage de l’esprit et du contenu de la réforme pensée de manière collective, ouverte et concertée. Une manière de faire qui ne peut manquer d’alimenter le sentiment que les membres du milieu ont été floués, et que si cela s’est fait dans leur dos, c’est que la réforme ne pouvait que jouer contre eux. Ce que l’examen détaillé du texte confirmera du reste par la suite.

C’est bien alors la nécessaire préservation de la dimension d’indépendance du secteur de la recherche et de ses membres par rapport aux pouvoirs institutionnels qui est soulignée par le mouvement actuel des universitaires à l’encontre de l’orientation des réformes en cours. C’est cette menace qui constitue l’obstacle premier à la mise en place d’une telle relation dialectique ayant pour horizon l’intérêt général, avec l’ensemble des parties intéressées, à la recherche de ses définitions localement et uniquement appropriées pour chaque tâche à résoudre de manière concertée concrètement ici-et-maintenant dans une logique d’enquête (11).

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Notes

(1)    Dont un compte rendu est disponible ici : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2313

(2)    Un résumé de ce débat est présenté ici : http://www.slru.ehess.org/index.php?post/2009/04/05/l-anr-quels-effets

(3)    De plus amples informations sur cette agence sont consultables sur son site : http://www.agence-nationale-recherche.fr/ Un éclairage sur la manière dont ses membres dirigeants voient leur mission figure là : http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article2710

(4)    De nouveaux projets peuvent bien entendu être présentés par la suite.

(5)    Il convient d’ajouter ici les nouvelles possibilités d’embauche en CDI par les universités d’enseignants-chercheurs sur titres et expérience qui ne sont pas passés par le filtre des qualifications du CNU. Ce qui à terme est une menace sur le statut de l’appartenance des universitaires à la fonction publique.

(6)    Pour plus de détails sur les postes, entre autres aspects de la « réforme » engagée dans l’enseignement supérieur et la recherche cf. http://www.mediapart.fr/club/edition/observatoire-des-reformes-des-systemes-de-formation-enseignement-et-recherche/article-73. Pour prendre connaissance des réformes similaires en cours ou entrées en vigueur dans le monde, on se reportera à : http://universitesenlutte.wordpress.com/2009/04/05/la-reforme-ne-sarrete-pas-aux-frontieres-de-la-france/

(7)    Au demeurant, les critères de l’AERES s’agissant des publications, privilégient les articles dans les « bonnes » revues par rapport aux ouvrages.

(8)    A ce sujet, plusieurs intervenants rappellent que si les financements contractuels sont légitimes, la part de ces derniers devrait être plafonnée à un pourcentage ne dépassant pas 30 ou 40 % du total des soutiens à la recherche.

(9)    cf. http://www.slru.ehess.org/index.php?post/2009/04/06/Le-dernier-avatar ; http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/04/statut-des-univ.html

(10) L’auteur du jeu de mots se reconnaîtra.

(11) Pour une présentation d’une démarche inspirée de la « recherche » ainsi entendue, cf. http://contre-conference.net/Commencer+un+mouvement

Réponse de Jean-Michel Roddaz, Responsable Département SHS/ANR :

Cher collègue,

Je viens de recevoir par l’intermédiaire de l’un de vos collègues le compte-rendu du dernier débat de l’EHESS sur le rôle et le fonctionnement de l’ANR. Je regrette de ne pas en avoir été l’un des destinataires directs ; cela m’aurait permis de m’adresser sûrement à la bonne personne. Dans la mesure où l’on a retranscrit un certain nombre de mes déclarations, je me sens autorisé à vous faire part -mais j’ignore si c’est vous qui avez rédigé ce texte- d’un certain nombre de remarques concernant la teneur de mon intervention. Je comprends par ailleurs la difficulté de donner une version parfaitement fidèle de débats parfois vifs et de bien traduire la pensée des intervenants lors d’échanges courts et parfois passionnés. Je n’ai disposé que de quelques minutes pour répondre à
plus d’une heure et demi de remarques à charge contre l’ANR et sans doute, sur un certain nombre de points, me suis-je mal expliqué ou ai-je été mal compris.

Je me permets donc de revenir sur quelques points de mon intervention :

1 – Je vous suis reconnaissant d’avoir bien voulu rappeler que le Département SHS est composé de scientifiques qui continuent à enseigner dans leurs universités de région et que nous avons tous eu (et continuons à avoir) des responsabilités au sein de nos équipes de recherche comme devant nos étudiants ou dans des instances nationales (CNU ou CNRS). Nous ne constituons en rien ‘une catégorie d’universitaires évaluateurs et managers’ destinée à se perpétuer à l’ANR. Si celle-ci veut bien fonctionner, il est nécessaire qu’il y ait un turn-over régulier et la plupart d’entre nous ont pour vocation de retourner rapidement dans leur université (Diane Roman, Professeure de droit public à l’Université de Tours, Michel Fayol, Professeur de psychologie à l’Université Blaise pascal, Jean Claude Rabier, Professeur de sociologie à l’Université de Lyon 2 et moi même, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Bordeaux).

2 – Je regrette que vous n’ayez pas rappelé un point important de mon intervention : effectivement l’ANR met à la disposition des équipes des sommes conséquentes et, à titre d’exemple, l’EHESS a reçu depuis 2005, 8,5 M€ : l’établissement est engagé dans 70 programmes et 33 équipes sont impliquées. Devons-nous regretter que les équipes SHS disposent enfin de moyens pour réaliser leurs projets de recherche. Avant même la création de l’ANR, cela était rarement possible et je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de protestations quand on a mis en place à la fin des années 90 les ACI qui avaient comme objectif de pallier ce manque et qui eurent le grand mérite d’introduire la culture du projet. Les AAP de l’ANR se situent dans la continuité des ACI avec deux différences importantes : d’abord les sommes mises à la disposition de la communauté scientifique SHS ont triplé, voire quadruplé et d’autre part le champ des bénéficiaires s’est considérablement élargi : sur plus de 600 équipes qui bénéficient aujourd’hui des financements de l’ANR, pratiquement la moitié
est constituée de formations qui ne reçoivent aucun moyen du CNRS, et parmi celles-ci 200 EA. Cela a complètement modifié la situation de la recherche dans un grand nombre d’universités et je ne prends pas en compte le montant du preciput (30 m€ sur 50) qui va directement aux établissements pour leur politique de recherche (cela équivaut à doubler le montant de leur BQR). La création de l’ANR a aussi permis la mise à disposition au profit des chercheurs d’une institution nationale du type de celle qui a fait ses preuves aux USA, au RU, en Allemagne ou aux Pays Bas comme en Europe.

3 – Je me suis mal fait comprendre sur la question Thématiques/non thématiques. La part des SHS à l’ANR n’est pas faible par rapport aux autres départements quand il s’agit du programme blanc, puisque les SHS représentent environ 12% du nombre de projets déposés et 10% des montants alloués au titre du blanc et ces rapports sont fixes : si nous recevons 400 dossiers, une centaine seront financés et si nous en recevons 300, ce sera 75. Donc le ‘blanc’ et le programme JC sont ‘protégés’. La faible part des SHS à l’ANR provient du fait que nous avons relativement peu de thématiques par rapport aux autres (2 à 4 sur une cinquantaine) et chaque fois que nous proposons une thématique, nous recevons en moyenne 70 dossiers supplémentaires. Or, certains dossiers déposés en thématiques ne le seraient jamais dans le blanc tandis que l’inverse n’est pas
vrai. C’est pourquoi je disais qu’augmenter le montant du non thématique ne profitera certainement pas aux SHS dans la mesure où dans cette catégorie d’appels d’offres nous ne dépasserons jamais 300 à 320 dossiers déposés chaque année, tandis que chaque fois que nous lançons un Appel d’offre thématique, nous finançons une vingtaine de projets SHS supplémentaires !

4 – Sur les notions de transparence et d’évaluation par les pairs. Je rappelle que l’évaluation par les pairs est le système pratiqué par toutes les agences du monde et par Bruxelles, à l’ERC, dans les ERANET ou encore dans le programme cadre et que personne n’a jamais trouvé à y redire. J’ajoute – et tous les scientifiques qui ont participé à nos comités d’évaluation peuvent en témoigner – à aucun moment, le département n’intervient pour modifier le choix des évaluateurs ; cette règle a été scrupuleusement respectée. Par ailleurs, je maintiens qu’il y a une parfaite transparence du choix des évaluateurs ; le comité est composé en fonction des compétences scientifiques sur des propositions qui émanent du CNRS, de la DGRI et des universités mais aussi des agences étrangères puisque les comités sont composés pour un tiers d’étrangers. Chaque année l’ANR fait appel à l’ensemble de la communauté scientifique et ce sont des centaines de chercheurs qui participent aux trois phases de la procédure, programmation, évaluation, suivi des projets. La liste des scientifiques qui interviennent dans les différentes procédures est systématiquement publiée sur le site de l’ANR et chaque porteur de projet connaît la composition du comité qui a évalué son projet. Les critères sur lesquels se fondent le choix des « évaluateurs » (membres de comité, experts) sont connus : la compétence scientifique dans le champs de l’appel à projet et la complémentarité des expertises, afin de garantir la diversité académique. Tout est donc parfaitement clair et tout est vérifiable (toutes les procédures de l’ANR sont contrôlées par une agence indépendante qui veille à leur conformité avec les règles de transparence et de déontologie). J’ajoute que ce qui se pratique à l’ANR est le fait de toutes les agences internationales et que lorsque les pratiques de chacune de ces agences sont confrontées, l’ANR n’a jamais à rougir de la qualité de ses procédures et de la comparaison. Je redis ce que j’avais déclaré : deux conditions doivent être remplies pour que le système préserve la confiance ; la clarté et l’équité dans les procédures de nomination et le turn over des évaluateurs.

5 – La question des post-doc. Sur ce point aussi, mes dires ont été très librement interprétés, mais j’en suis sans doute le principal responsable. L’ANR n’a pas mission de créer des postes de chercheurs permanents ; c’est un fait. On peut en discuter autant que l’on voudra, mais ce type de poste est incompatible avec la notion d’appels à projets. Il faut donc maintenir ailleurs (CNRS et universités) le potentiel de scientifiques permanents. Je n’ai jamais dit que les porteurs de projets étaient responsables de la précarité, mais simplement qu’il fallait éviter d’accentuer la précarité en faisant tourner à l’intérieur des projets financés un trop grand nombre de post-docs. Un post-doc associé étroitement à un projet sur la totalité de sa réalisation trouvera certainement un bénéfice scientifique à la concrétisation de ce projet ; peut-être faudrait-il à ce sujet élaborer une charte. Le nombre de post-docs engagés dans le programmes ANR est considérable et je me permets de corriger ce que dit l’un des intervenants : les 47 CDD mentionnés représentent les postes ouverts par l’Appel d’offre sur les retours de post docs de l’étranger (il y a eu 8 candidats en SHS cette année) ; mais ce nombre n’a rien à voir avec le chiffre de post-docs recrutés chaque année par l’ANR (1500 en tout, et entre 150 et 200 pour les seules SHS !).

6- La question des réformes à apporter : que le fonctionnement de l’ANR soit perfectible est évident. Nous travaillons, en concert avec les scientifiques et leurs organismes, à diversifier et améliorer nos appels. Le programme « retour des post doc » en témoigne. De même, nous réfléchissons à ouvrir un appel pour les projets individuels de faible montant ou encore à lancer des appels pluriannuels. Mais ces modifications ne pourront résulter que d’un véritable débat apaisé et sincère avec tous les acteurs de la recherche. Je ne veux pas entretenir la polémique sur le rôle de l’ANR, mais je tenais à
rectifier certains points. Je ne suis pas sûr que ce soient deux conceptions de la recherche qui s’opposent, mais certainement deux façons de l’organiser et je ne suis pas sûr que la vision des scientifiques de l’ANR soit minoritaire si l’on prend en compte la totalité de la communauté scientifique des SHS (chercheurs et enseignants-chercheurs). Contrairement à ce qui a pu être dit par certains intervenants lors du débat, l’adhésion de la communauté aux pratiques de l’ANR est beaucoup plus large qu’on ne le pense et j’ai pu maintes fois le constater lors des rencontres avec les scientifiques, que ce soit dans les universités parisiennes ou dans les régions. Encore faut-il que tout le monde dispose de l’ensemble des données que le dialogue puisse s’établir et que les positions de chacun soient claires. Les miennes le sont : non, les crédits de l’ANR n’ont pas amputé ceux du CNRS. Oui, il est nécessaire de maintenir une part importante de crédits récurrents. Non, l’ANR n’a pas mission de se substituer au CNRS qui doit avec les universités structurer la recherche. Oui, la nouvelle organisation de la recherche doit reposer sur trois éléments complémentaires qui doivent définir leur champ d’activité (opérateurs, financement et moyen) et travailler ensemble, les Universités, le CNRS et l’ANR.

En tant qu’universitaire, je réfute la qualification de professionnel de l’évaluation et du ‘managériat’ et je suis prêt à discuter de mes conditions de nomination,, des « prérogatives » dont je bénéficie, de la nature de mes fonctions, des méthodes et surtout du bilan. Je reste ouvert à tout débat avec la
communauté des chercheurs et des enseignants-chercheurs à laquelle nous revendiquons, moi et mes collègues, l’appartenance .

Vous ferez, cher collègue, l’usage qui vous semble approprié de ce texte. Sans doute ai-je été trop long, mais croyez que je demeure, comme mes collègues, ouvert à tout débat et à toute discussion.

Très cordialement

Jean-Michel Roddaz
Responsable Département SHS/ANR




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