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Babou, Igor et Le Marec, Joëlle, « Nova Atlantis – Manifeste pour une utopie baconienne en sciences humaines et sociales », Alliage n°47, Anais Editions, 2001, p. 3-10.

Croyons-nous encore à la possibilité d’un travail collectif en sciences humaines et sociales ? Certes, les réseaux, axes thématiques, groupements de recherche, et autres groupes d’études, ne cessent de se créer. Mais la plupart du temps, les chercheurs sont sommés de s’associer sous la pression des modes de financement de la recherche et des logiques administratives et comptables de constitution des équipes, en alignant des « forces » et des réseaux d’influence, en promettant une interdisciplinarité bien souvent commandée par la seule nécessité de faire avec l’hétérogénéité de démarches individuelles. Existe-t-il encore malgré tout la possibilité de faire exister des groupes de recherche qui soient fondés sur un véritable projet scientifique commun ?

Croyons-nous encore en une vision de la science comme travail collectif, empirique et public ? L’une des caractéristiques de la pratique scientifique est l’effacement de l’auteur derrière un discours dit « rationnel » qui évite le recours au « je » de la subjectivité et des positions d’autorité. La science tente de contrer la puissance des discours d’opinion et d’autorité en confrontant ses hypothèses à la résistance des portions de réalité qu’elle découpe conceptuellement et sur lesquelles elle travaille empiriquement. Mais dans le même temps, la métaphore du « champ » scientifique, les structures éditoriales et l’organisation de la recherche ne présupposent-t-elle pas une topologie, des guerres territoriales et des systèmes d’exclusion qui montrent que des sujets s’affirment et posent leur identité en tant qu’auteurs ?

La question que nous posons est alors la suivante : croyons-nous encore à l’utopie baconienne de l’organisation collective de la production des connaissances ?

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par Igor Babou et Joëlle Le Marec

Les réformes engagées pour une restructuration de la recherche et de l’enseignement supérieur dans le cadre de l’harmonisation européenne sont inquiétantes. La création des écoles doctorales, la mise en place des mastères et du système de validation par ECTS, se succèdent à marche forcée dans un climat contradictoire d’urgence et d’opacité, sans rencontrer aucun enthousiasme ni vraie résistance non plus dans le corps des enseignants-chercheurs. Les raisonnements tenus dans les réunions menées dans les établissements, pour organiser la mise en place de ces réformes, ne mobilisent jamais les engagements qui fondent le métier de chercheur en sciences sociales et humaines : ce type de réforme se mène en effet fondamentalement « contre » les visions du fonctionnement social dégagées par nos disciplines.

Par exemple, nous ne cessons de mettre l’accent sur les problématiques interculturelles et sur les styles de recherche qui leur sont liés. Mais ces dimensions sont niées dans le développement des formations modulaires (multi-sites, à la carte) pensées au plan européen en dépit des différences locales. Autre exemple : nous ne cessons de montrer comment les dispositifs techniques s’inscrivent dans des espaces sociaux qui mettent en jeu des valeurs et des rapports de légitimation, des équilibres sociaux subtils. Mais dans les faits, la mise en place des nouveaux dispositifs s’organise comme si l’on continuait à les penser sur un mode purement technique, sans jamais réfléchir ni se préoccuper de leur dimension idéologique.

Autre élément encore : les justifications perpétuellement avancées en faveur des réformes de l’enseignement supérieur sont le recentrage sur l’apprenant désormais mis au cœur du système. Or, les étudiants qui sont supposés être les principaux bénéficiaires en tant que « clients-roi » sont à ce jour hostiles à la réforme des 3-5-8 et ont commencé à se mobiliser fortement dans de nombreuses universités européennes .

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