Archive pour: Octubre, 2008

Journée organisée par Joëlle Le Marec, Baudouin Jurdant et Thierry Lefebvre

Vendredi 14 novembre 2008 de 10h à 16h30, campus de Jussieu, tour 34-44, 1er étage, porte 103

L’exigence critique

Le monde académique (enseignement supérieur et recherche) subit une réforme destinée à rationaliser une production professionnalisée de savoirs sur la société : il devient un secteur soumis aux normes de l’efficacité plus qu’à l’exigence critique.

Il est actuellement menacé de perdre les liens vitaux qui le relie à l’ensemble des intellectuels impliqués dans la réflexion sur la société.

Nous souhaitons dans cette journée réaffirmer la nécessité absolue du lien entre recherche en sciences sociales et diversité des engagements dans la réflexion sur la société.

Les enjeux de cette circulation des savoirs, dans ou en dehors de cadres institutionnels précis, sont à la fois politiques et culturels. Il s’agira, à travers le récit d’itinéraires singuliers en marge du monde académique, de mieux comprendre ce qui a nourri et ce qui a fait obstacle à l’éclosion d’engagements intellectuels forts. Chaque intervenant fera une courte intervention initiale d’une trentaine de minutes pour nourrir la discussion et le débat.

Avec la participation de :

  • Gabriel Salinas, sociologue, Santiago, Chili
  • Ignacio Ramonet, Monde Diplomatique
  • Alex Foti, Membre du réseau italien Chainworkers, Bologne
  • André Gattolin, journaliste, membre du comité de rédaction de Multitudes, Paris

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Humeur noire

Par Sophie Roux (Grenoble II / Institut universitaire de France)

nuages-noirsCela sent le cliché. Elle était sans travail, et avait commencé à garder mes enfants un jour de grand hiver : elle n’avait pas de manteau. Croyant lui rendre service, je la présentai quelques mois plus tard à une autre famille, où elle devait garder d’autres enfants que les miens. Mais, d’une anicroche à l’autre, ça ne passait pas. « Ces gens-là, me disait-elle plus ou moins, ne me respectent pas. Chez vous, j’aime le travail, mais eux, ils me prennent ma dignité ». Alors elle, elle qui était presque sans travail, elle leur déclara un jour qu’entre elle et eux, ce n’était pas possible. C’est une dignité du genre de la sienne que je m’étonne ces jours-ci de ne pas voir plus répandue ou plus manifeste parmi nous, et qui me fait penser que l’honneur de l’Université est depuis longtemps perdu — à moins qu’il n’ait jamais existé que dans l’esprit de quelques-uns.

L’honneur de l’Université, tel que je me le représente, c’est l’honneur d’une communauté d’enseignants et de chercheurs, qui sait qu’elle a des valeurs et des normes propres. Dans le cas particulier de la France, l’histoire avait adossé cet honneur au statut de fonctionnaire : de sorte que chacun pouvait de droit dire ce qui fâche et ne pas perdre son âme dans l’exercice de ses fonctions. Bien sûr, les choses humaines étant ce qu’elles sont, il arrivait tout de même qu’il y ait quelques petits arrangements. Je dois dire que je n’aimais pas ça, comme un chat n’aime pas l’eau j’imagine : je me hérissais, et ne savais plus trop quoi faire de moi. Jusqu’alors, il m’avait cependant semblé qu’on pouvait s’en sortir — à peu près — indemne.

Mais aujourd’hui ? Il y avait déjà l’ANR, puis il y a eu la LRU. Nous n’avons peut-être pas encore oublié le vote à la sauvette de cette absurde réforme, et les cortèges de CRS qu’elle a amenés dans les enceintes de l’Université. Sont arrivés les campus de l’excellence, de vastes entreprises immobilières. Il a fallu mettre en place le Plan Réussite Licence, profiter de l’aubaine. Se demander si l’on allait encore une fois faire un projet pour rapporter un peu d’argent à son équipe. Pour les plus gradés d’entre nous, se mettre en costume pour la visite de l’AERES, faire un petit tour en piste avec ses experts, répondre diligemment à des rapports prévisibles : trois petits tours et puis s’en vont. Et voilà que cette même Agence nous sort, sans s’appuyer sur quelque procédure que ce soit et sans avoir pris le temps de s’informer minimalement sur les questions de bibliométrie, mais juste histoire de faire semblant de se mettre aux normes internationales, un classement des revues de sciences humaines et sociales. La ministre choisit, au mépris des jurys qu’elle a nommés et en dépit des lois existantes, vingt-deux membres d’un institut prestigieux. Une université voisine prévoit de recenser les étudiants absents, alors que d’autres étudiants se sont vus refuser leur permis de séjour s’il était attesté qu’ils manquaient d’assiduité.

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