Archive pour: Febrero, 2007

Durant la nuit du 30 octobre 2004, plus d’une centaine d’actions revendicatives furent menées sur l’ensemble du territoire français. Il s’agissait d’une part de “free parties”, de rassemblements festifs inscrits dans la culture et dans les pratiques des activistes de la techno. Il s’agissait aussi d’un ensemble de discussions, de publications de textes et d’images, et de diverses actions menées durant la journée (volées de bisous dans le métro, tractage au Louvre, etc.). Plusieurs d’entre nous étaient très directement impliqués dans la préparation de ces actions, soit parce que nous sommes musiciens ou DJ amateurs, soit parce que notre intérêt pour les cultures en marge nous rend attentifs à ce type d’initiative.

faim-de-loupL’idée a démarré sur l’un des plus gros forum de discussion techno, aujourd’hui disparu, un peu sous la forme d’une boutade : “et si on organisait plein d’actions revendicatives en même temps, qu’est-ce que ça donnerait ?“. Cette idée d’une multiplication d’actions revendicatives coordonnées entre elles, proche des principes de la guérilla, fut alors reprise par une micro communauté composée d’universitaires, d’organisateurs de free parties, et d’activistes intervenant dans le champ politique (Droit au logement, activisme anti-sécuritaire, etc.). Cette micro communauté, très éphémère, s’est ensuite isolée en secret sur un forum privé, et en quelques mois de préparation et de coordination, a élaboré des appels, des textes théoriques et poétiques, des flyers d’information, le tout regroupé dans un site web. L’appel fut diffusé largement, relayé par des centaines voire des milliers d’autres acteurs, sans que ne soient mobilisés les médias.

Il n’y avait pas à proprement parler de “revendication”, en dehors de l’expression d’un refus radical des mesures sécuritaires imposées depuis les lois dites “Sécurité quotidiennes” ou “lois Mariani” (le 30 octobre en était la date anniversaire). Etait également visé par cette action le milieu de la techno lui-même : il s’agissait de démontrer qu’une action pouvait parfaitement être menée collectivement et mobiliser un nombre important d’acteurs, sans pour autant tomber dans le piège de la massification et des dérives des teknivals (l’appel demandait aux organisateurs locaux de faire en sorte que les soirées ne dépassent pas 250 personnes, afin de rester dans le cadre de la loi). Il s’agissait enfin de montrer une force d’organisation et de création de lien social entre des acteurs très différents, pour contrer les clichés tenaces sur l’identité de la scène techno, trop souvent considérée comme une scène composée de bourgeois hédonistes, de marginaux incultes, ou de drogués dépolitisés.

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Camille TAROT, Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss. Paris, Éd. La Découverte, coll. Repères, 2003, 123 p.

tarot_maussLe thème du don, associé au nom de Mauss, connaît le même malheureux destin que le thème de l’espace public associé au nom d’Habermas : une pensée largement méconnue, réduite à un cliché qui annule le besoin d’aller voir directement ce qu’il en est. Pour cette seule raison, le petit livre de Camille Tarot, « Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss », serait déjà nécessaire pour tout jeune chercheur en sciences humaines et sociales (SHS). Mais c’est également un texte magnifique, bienvenu dans le débat actuel suscité par la crise des structures de la recherche.

La trajectoire de Marcel Mauss et son commentaire par Camille Tarot évoquent un type d’exigence qui pourrait – qui devrait – être au cœur d’une tentative de compréhension de la société par la contrainte de penser la communication, moins comme réservoir de phénomènes intéressants à observer, que comme condition d’un inconfort nécessaire, reconnaissance de l’impossibilité d’objectiver des « faits » sociaux hors des médiations qui les constituent déjà comme tels. Le livre n’introduit pas à une œuvre, mais à la pensée et aux travaux d’un homme que l’on regrette constamment de ne pas avoir eu la chance de connaître.

Camille Tarot ne propose pas un usage actualisé d’objets anciens, mais une lecture actuelle de l’ambition scientifique et des enjeux de l’engagement dans la recherche sur la culture et à la société. Le rapport à l’héritage maussien qui y est proposé n’est en aucun cas une gestion critique et rationalisée d’un patrimoine de concepts, méthodes et courants. Il relèverait plutôt d’une réflexion sur le caractère construit – avec quel courage et quelle opiniâtreté ! – du désir de scientificité, qui n’est pas seulement désir d’objectivation, mais désir d’un mode d’être « total » au sens que le sociologue donne à ce terme. La lecture de Marcel Mauss proposée ici ne désigne pas a posteriori une « famille » scientifique qui pourrait revendiquer la gestion de son héritage, même si Mauss a loyalement contribué au projet durkheimien de fondation institutionnelle de la sociologie. Il restitue plutôt ce qu’est l’ambition scientifique, à la fois modeste et démesurée, inextricablement liée à une vision politique de la recherche : il s’agit de penser le social, sans rien lâcher de sa complexité, sans se simplifier jamais la tâche parce que le projet scientifique n’est pas de produire des objets intermédiaires, des artefacts, des idées, mais d’essayer de décrire et comprendre. Sans quoi, il n’a aucune valeur. Il suppose du courage, celui qui amène parfois à sortir de l’espace institutionnel pour mieux assumer le projet porté par l’institution, ou à s’isoler de sa famille politique naturelle par fidélité à l’idéal politique lui-même. Marcel Mauss aux prises avec la volonté de son oncle Émile Durkheim, Marcel Mauss admirateur de Jean Jaurès et lucide observateur de la révolution russe, Mauss passionné par le mouvement coopératif, Marcel Mauss terriblement éprouvé par la mort d’un grand nombre de ses collaborateurs et amis pendant la guerre…

Toute dimension biographique attache le lecteur à la figure de l’homme derrière l’œuvre. Dans le cas présent l’œuvre n’ayant jamais pu acquérir l’autonomie d’un corpus d’ouvrages achevés, c’est dans l’homme qu’on suit encore et encore un questionnement jamais clos, un mouvement toujours vivant, une volonté toujours tendue. Il s’agit de suivre l’homme à l’œuvre, celui qui n’écrivit pas de livres mais enseigna sans cesse, dépensa sans compter son ardeur et son temps, risquant sans relâche sa pensée et sa parole : « Par rapport aux mœurs intellectuelles actuelles, où la publication est de rigueur, et où la moindre idée valable est en général réservée pour l’article ou la monographie qui suivront, il est étonnant, pour tout dire émouvant, de noter quels trésors d’énergie Marcel Mauss a dépensés dans son enseignement aux Hautes Études » (James Clifford, Malaise dans la culture. L’ethnographie, la littérature et l’art au XXe siècle, Paris, Éd. de l’ENSBA, 1996).

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Le concept de la Nuit des Meutes faisait écho avec les valeurs que je souhaitais défendre : mixité artistique, liberté d’expression, auto-gestion… Je me suis donc impliquée presque naturellement.

flyerfrancais_ndmJe me suis surtout penchée sur la communication de l’événement, la création graphique. De toute façon, nous ne pouvions qu’apporter une aide logistique puisque chacun était acteur de sa propre Nuit des Meutes. Avec l’aide d’autres graphistes, nous avons mis en place une bannière web, des flyers, des affiches… Et je me suis également impliquée dans la vie du forum de la Nuit des Meutes en essayant d’y apporter des infos, des données et d’y faire venir les artistes de ma région.

Mes proches, ma familles, mes collègues… tous connaissent mes convictions et mon engagement pour le milieu alternatif. Et nombreux ceux qui me soutiennent même si tous ne comprennent pas vraiment le fond des choses. De toute façon, je pense que c’est fondamentalement dans mon tempérament de me battre pour mes convictions. Je travaille dans le monde du graphisme, et je me sers de mes contacts, de mes connaissances pour nourrir cette dimension militante de mes occupations. On me demande souvent comment j’arrive à jongler entre les deux, tellement le fossé semble énorme. En fait, je ne jongle pas, je crée des passerelles. Mais toujours en faveur de mon activité militante.

En ce qui concerne la Nuit des Meutes, de mon point de vue, il ne s’agissait pas de se battre contre quelqu’un ou quelque chose, mais plutôt d’ouvre pour quelque chose la reconnaissance de cultures artistiques et musicales.. Il ne s’agissait pas non plus de convaincre, mais de faire prendre conscience.

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Je me suis retrouvé embringué dans la Nuit des meutes en vertu du “Pacte de collaboration militaro-artistique”1 conclu fin 2002 entre v.n.a.t.r.c.? & la Drönésie Orientale. Tous les échanges entre nous, les actions menées ou fêtes vécues depuis lors portent pour moi cette marque d’une entente de fond. La Nuit des meutes retentit encore comme une réjouissante, stimulante convergence ; i&i bituur esztreym, finno-magyar filolog & expert en propagande perplexe de v.n.a.t.r.c.? & de dogmazic.net (aka musique-libre.org), m’y suis dédié le temps qu’il a fallu comme à un des exercices naturels constitutifs d’une présence au monde.

Je me suis souvent représenté comme “en marge“, “promeneur” de ce monde & de cette société. Aussi loin que je me rappelle, un sentiment d’étrangeté m’a toujours habité, d’où un écart et un peu d’appétence à “faire partie” ; une volonté aussi, longue à se formuler & dessiner, d’agir & parler. Toutes les entreprises que j’ai pu tenter visaient, je crois, à rendre habitable ce monde, y pouvoir habiter moi-même, & la communauté humaine inséparablement. L’aphorisme des pères du désert de Scété : “si tu vois quelqu’un monter au ciel tout seul, fais-le descendre !” s’applique au monde, à la communauté présente. Reste à trouver comment.

“Il y a, pour l’homme, son commencement et sa fin, la terre natale et funèbre, et les autres humains, tous les autres. Une société n’est pas un amas de groupes, ni un torrent d’affinités, mais le théâtre où se joue, tragique et comique, la raison de vivre”2. L’initiative de la Nuit des Meutes m’a d’emblée convaincu d’une pertinence que le nom seul résume dans sa polysémie : meutes, précisément comme contradiction portée à la massification grégaire & à la particularisation forcenée ; émeutes comme insurrection festive & consciente des enjeux proprement politiques d’organisation, de liberté & de loi ; nuit comme pénombre ou ténèbre, & vigile du temps à venir, temps de concentration, préparation & constance.
La Nuit des meutes a placé la loi au premier plan : cela peut sembler paradoxal et pas très sexy pour une initiative qui put, quand on connaît le contexte régnant de communication lénifiante & raccourcis abêtissants, être perçue comme une manif de jeunes excités, de fêtards, amateurs de sons perturbants & de produits illicites.

La contradiction était portée justement là : agir comme êtres humains, citoyens, collectifs, communautés, en se saisissant de plein droit & résolument des dispositions de l’article 23-1 de la loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (LOPS) n° 95-73 du 21 janvier 1995 (& son décret d’application n° 2002-887 du 3 mai 2002), lequel, fixant un cadre pour les “rave parties” soumet à déclaration toute manifestation de plus de 250 personnes, organisateurs compris.
Eh bien, au lieu de se soumettre, contents & consommant, aux appels & oukases d’en haut & s’agglutiner en autant de “tekni-veaux” dans autant de “sarko-vals”, organiser soi-même des fêtes où se réunir en toute liberté, respect & imagination. Politiquement, cela veut dire, au lieu d’accepter une sorte de contrat entre un ministre médiatique agissant en son nom & des “amas de groupes” trop contents d’être “reconnus” & qu’on leur permette d’être “libres”, préférer le cadre anonyme, public, de la loi, où chacun est respecté : “Le contrat peut se privatiser, la loi définit un espace public de l’intérêt commun, que fondent des principes”3.

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  1. voir http://oia.vnatrc.net/ ; sites respectifs : http://vnatrc.net/ http://drone-zone.org/ []
  2. Pierre Legendre, La fabrique de l'homme occidental, Mille et une Nuits, 1996 []
  3. Bernard Stiegler, in Pourquoi le droit ?, in Colloque Unesco Droits d'auteur & droits voisins, BNF, 28-29 nov. 2003 []

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Par Gabriel Salinas alvarez (Doctor en Ciencias sociales, Santiago, Chile).

Intervención en el seminario sobre Mediación y Trabajo social ; organizado por la Universidad de los lagos, Chile, invierno de 2002.

A propósito de “fundamentos”

¿Por qué se siente la necesidad de dar un fundamento filosófico ético a una cosa que aparece hoy como una especie de estrategia, de nuevo conjunto de hipótesis, como una nueva tecnología de intervención en el terreno social ?

delacroix_tobieYo pienso que es necesario un fundamento, porque desgraciadamente en los últimos veinte o treinta años nos hemos olvidado de que nuestros actos y pensamientos están fundados en algo, tienen un fundamento que es lo que da solidez y, en cierta medida, valida nuestra acción. Sin embargo, desde hace un tiempo, hemos puesto todo el interés, toda la atención en la búsqueda de eficacia, la mayor posible en el menor lapso de tiempo imaginable. Esto ha significado que, el tiempo de la especulación, de la reflexión, de la discusión, el tiempo de filosofar, en suma, el tiempo de confrontar nuestra práctica con nuestros principios, con sus fundamentos, sea considerado como pérdida de tiempo, y en todo caso, como tiempo inútil, un tiempo muerto. De un modo análogo, la reflexión social y sociológica tiende a ser substituida por técnicas de encuesta y sondeos de opinión, con la consiguiente gibarización de la reflexión y la desaparición del pensamiento crítico. Hoy en ves de saber lo que pasa a través de la discusión, del diálogo, de la conversación en las casas, en los barrios, en las asambleas, se realiza un Focus grup o se “sondea” la opinión, de preferencia telefónicamente reduciendo al mínimo los costos y optimizando al máximo la rentabilidad de la operación. Con bastante frecuencia, ocurre que los sondeos y los informes de costosas investigaciones son cruelmente desmentidos por la realidad, pero ello es considerado por los “expertos” como un hecho “normal” destinado a ser OLVIDADO LO ANTES POSIBLE…

En el dominio económico, las cosas no son más halagüeñas. En efecto, las previsiones de numerosísimos economistas acerca del estado de la economía mundial, regional o nacional, no bien difundidas por los medios de comunicación, son refutadas por una realidad porfiada que no se deja reducir a proyecciones y otras construcciones teóricas, de gran sofisticación, pero de poca ayuda cuando se trata de resolver los problemas más urgentes que asfixian a sectores crecientes de la población.

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Enseignant-chercheur dans une discipline des sciences humaines et sociales, spécialiste des rapports entre sciences et société (c’est ce que dit mon CV…), je me sens concerné par les articles 80 à 87 des 125 propositions du programme des collectifs unitaires. N’ayant pas participé à leur élaboration, j’apporte ici ma modeste contribution à cette réflexion. Je vais me contenter de commenter les articles, afin d’impulser une dynamique de discussion, car il me semble qu’il y a encore fort à faire dans ce domaine. J’espère que certains voudront bien participer également à ce travail de lecture critique et de propositions. Je précise avant tout chose que tout ce que je vais écrire s’appuie sur une connaissance des sciences humaines et sociales, mais concerne moins les sciences de la nature : à mon avis, ces deux domaines sont très différents et on gagnerait à ne pas les traiter entièrement sur le même plan et à tenir compte de leurs spécificités.

Je mettrai en italique gras les citations du texte « Ce que nous voulons », et insérerai mes remarques à leur suite. Je salue et remercie les auteurs de ces propositions, en les priant de bien vouloir prendre les remarques et critiques qui vont suivre pour ce qu’elles sont : une invitation au débat tout à fait conforme avec l’exigence d’analyse critique que toute activité de recherche impose.

« C – ENSEIGNEMENT SUPERIEUR ET RECHERCHE Contre les logiques libérales, un service public développé, démocratisé, unifié. Notre ambition est la démocratisation de l’enseignement supérieur, l’ouverture de la recherche et son indépendance par rapport au marché. »

En ce qui concerne la recherche, l’ambition annoncée ne me semble pas devoir se résumer à affirmer son indépendance par rapport au marché. C’est certes un préalable, mais il y a un autre enjeu, essentiel à poser dès le début, qui est celui de restaurer l’ambition initiale de toute recherche : produire des connaissances originales. Le système actuel, fortement bureaucratisé et hiérarchisé, n’est plus un garant de l’indépendance intellectuelle des chercheurs, pour autant qu’il ait pu l’être un jour, ce dont je doute. Quoi qu’il en soit, ces dernières années, la bureaucratie et les pressions idéologiques ont été telles que l’indépendance de la recherche est menacée, et pas seulement par le marché : elles l’est au sein même des métiers de la recherche, par l’installation de profils exogènes à ses valeurs (postes de communiquants, de gestionnaires, de comptables, etc.) qui ont pris tant de pouvoir que notre métier n’a plus pour seule ambition la production de connaissances. C’est un des effets du libéralisme, mais il faut gagner en précision dans la description de ce qui se passe sur le terrain : le marché n’est plus extérieur aux institutions de recherche, il les colonise de l’intérieur, et cette colonisation n’est pas simplement économique, mais également gestionnaire.

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Pour une structure d’enseignement et de recherche cohérente

Par Igor Babou , Joëlle Le Marec

Ce texte est en cours de rédaction : il s’inscrit dans une réflexion en cours. Les avis extérieurs sont les bienvenus !

L’enseignement supérieur et la recherche en sciences humaines et sociales traversent actuellement une crise très profonde. Fondamentalement, cette crise n’est pas liée à un manque de moyens et encore moins à l’inadaptation des structures au marché. En réalité, le problème majeur que nous affrontons quotidiennement, en tant que chercheurs, est celui de la perte de nos libertés : on assiste à l’assujettissement croissant de la recherche et de l’enseignement à des logiques économiques et politiques, à une bureaucratisation effrénée, à une obsession pour l’évaluation et la productivité et à une uniformisation des structures, des formats et des temporalités de la recherche. Ces évolutions sont évidemment incompatibles avec l’esprit des Lumières ainsi qu’avec les aspirations exprimées par le public. Celui-ci continue en effet à soutenir une vision généreuse de la science et s’inquiète de sa dépendance à des intérêts contraires au bien-être collectif de l’humanité.

Nous nous fondons sur la nécessité, reconnue y compris par les instances académiques et politiques, de maintenir une diversité de paradigmes et de modes de production et de transmission, pour proposer une association, une structure dont le mode d’organisation et de fonctionnement soient la simple mise en œuvre des principes de liberté et d’indépendance, de créativité et de concentration, de fraternité et de solidarité, principes aujourd’hui remplacés par les mots d’ordre de rationalisation, productivité, concurrence et compétitivité.

Nous nous fondons sur l’exigence absolue pour toute société de maintenir les conditions d’une critique et d’une réflexivité dont la disparition est extrêmement dangereuse : car une société qui se refuse à la critique et à la réflexivité est une société qui court le risque de plonger dans la barbarie, l’Histoire récente nous a donné bien des exemples de ces catastrophes.

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Par Igor Babou et Joëlle Le Marec

folonQue l’on soit chercheur, enseignant, organisateur d’activités culturelles institutionnalisées ou pas, artiste, professionnels de l’action sociale, de la santé, du droit, que l’on soit parent, militant associatif, étudiant, on ressent partout la même incohérence entre une sorte de pragmatisme désabusé et les valeurs au nom desquelles on exerce ces activités, ou on assume ces statuts. La même désespérance, le même sentiment de paralysie anime les conversations quotidiennes. Car chacun est sommé de s’inscrire dans des visions réformistes et acritiques dont les promoteurs sont eux-mêmes incapables de défendre la portée politique. Il ne s’agit que de changement, de compétitivité, de mise en visibilité, de rationalisation, etc. Le fait d’agir au nom de principes (principes républicains par exemple) est publiquement disqualifié comme relevant d’une pensée dogmatique et théorique, dépassée, et éloignée de la demande sociale. Chacun sent confusément le piège des inversions idéologiques : la critique serait passéiste, l’émergence et la créativité sympathiques mais relevant d’un amateurisme insupportable, le don et la gratuité dangereux voire « intolérables ». [1]

Un enjeu épistémologique majeur : grossir ou se fondre dans la masse…

Prenons le cas de la recherche : en ce qui concerne les laboratoires en sciences humaines et sociales, l’émergence (par exemple de jeunes laboratoires, ou de thématiques nouvelles) a fini par devenir un processus systématiquement stoppé ou canalisé vers le renforcement de grosses structures déjà existantes. On peut résumer schématiquement la situation en disant qu’il faut déjà avoir été là pour avoir la possibilité d’exister. On en arrive à regrouper systématiquement des laboratoires en fonction de critères géographiques ou disciplinaires, même si par ailleurs leurs thèmes de recherche n’ont rien de compatible. En effet, ces mouvements ne découlent en aucune manière des nécessités propres à la recherche ou des logiques de développement des équipes. Il s’agit avant tout d’être présent sur l’échiquier européen, de faire masse et de favoriser ainsi la concurrence entre grands secteurs d’implantation universitaire. Pour quoi faire ? Personne n’en a plus aucune idée. Les tutelles politiques imposent l’objectif principal de contribuer à la compétitivité économique des unités géographiques (Région, État, Europe) [2]. À des niveaux de responsabilité plus locaux, au sein des établissements, on naturalise une sorte de principe de réalité : « on ne peut pas faire autrement ». Le processus de décision devient alors extrêmement technique et interdit tout débat sur les enjeux pratiques, cognitifs et politiques du pilotage de la recherche, confirmant a posteriori le diagnostic d’Habermas qui voyait dans la technicisation du débat public politique la méthode, propre au capitalisme, pour rendre impossible une saisie par le citoyen des enjeux des décisions le concernant [3]. À un niveau interne aux institutions, ce même processus de technicisation dépossède les acteurs professionnels (les enseignants et chercheurs) des finalités pratiques et éthiques de leur propre travail. Dans ce contexte, celui qui en appelle aux valeurs et aux normes de son métier est soupçonné d’immaturité professionnelle. L’un des instruments de cette technicisation est le changement des échelles de prise de décision qui deviennent européennes ou mondiales, et le foisonnement obscur des intermédiaires chargés de leur mise en œuvre (bureaux d’études, consultants, gestionnaires, administrateurs, services de communication, informaticiens, etc.). Par exemple, le travail de réponse aux appels d’offres européens a généré la création de professions intermédiaires et de services de consultance spécialisés, situés en dehors des laboratoires. Au nom d’une efficacité que rien ne démontre, on met actuellement en place des dynamiques dont l’unique évaluation repose sur le contrôle de leur propre mise en place, indépendamment de ce à quoi elles aboutissent en termes de connaissance. L’évaluation tatillonne des programmes de recherche consomme une énergie incroyable et suscite une inflation de procédures et de formalismes bureaucratiques, au point de dépasser parfois, en volume d’écriture, la production scientifique elle-même. Dans le même temps, le contenu des publications ne semble guère passionner les instances d’évaluation. Dans ces conditions on assiste à la montée d’un intérêt purement quantitatif pour ces publications (approches scientométriques).

Les musées dans les griffes du marketing et du management…

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