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	<title>Indiscipline ! &#187; Art</title>
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	<description>Recherche, université, culture, institutions et critique sociale</description>
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		<title>Thèses pour l’action culturelle</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Oct 2007 18:03:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Michel Thion</dc:creator>
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<p><strong>1) -</strong> Nous vivons une époque étonnante. Entre le “tout est art” des uns, du graffiti dans une cave de HLM à Soulages, de “Nique ta mère” jusqu’à Alain Nadaud, du karaoke à Hélène Delavault, de la techno à Xenakis, ce confusionnisme “in” est l’exact contrepoint d’un confusionnisme “out”, pour qui rien n’est art qui n’ait été consacré d’une onction à la fois extrême et patrimoniale.</p>
<p>Ce “tous artistes, du moment que ça bouge” est le miroir du “personne artiste, sauf les morts”. Ce qui les relie c’est bien, en définitive, une conception marchande. L’art se rencontre aux rayons des supermarchés, l’art c’est ce pour quoi des gens sont décidés à payer, l’art n’est pas dans la vie, et Jacques Toubon, dont on s’émerveillait à sa nomination à la Culture qu’il connût le nom du dernier Goncourt, symbole archaïque de la marchandisation culturelle, rejoint ici Jack Lang, le Loopi de Loop du sponsoring, courant en zigzag après les artistes en leur criant : “I am zé goude woulfe”&#8230;.. Audimat et réification restent les mamelles de l’art officiel.</p>
<p>Sans doute face à ce consternant vide de la pensée, faut-il tenter de poser quelques jalons et dire qu’il y a des artistes et qu’ils sont vivants. Bien sûr, il y a des alchimistes nuls, qui fabriquent du plomb avec de l’or, mais l’action artistique consiste précisément, d’abord à se doter d’outils critiques adéquats, puis à chercher collectivement comment faire la différence. Est-il réellement impossible d’évaluer l’art contemporain ? Qu’est-ce qui, dans la création contemporaine fait aujourd’hui sens ? Où sont les tentatives d’élaborer de nouveaux langages ? Que nous disent-ils sur notre monde ? Comment, enfin, ouvrir les pistes qui y mènent à tous ceux dont nous aurons su (r)éveiller l’appétit de savoir ou même la simple curiosité ?</p>
<p><strong>2) &#8211; </strong>Avignon 98. Un comédien, Charles Berling, interprète une pièce de Sophocle, &#8220;Oedipe le tyran&#8221;, dans la version de Hölderlin. Une oeuvre importante et difficile qui demande à l’évidence à chacun, metteur en scène, comédien, spectateur, un effort intellectuel. Parlant sur France-Inter, à un journaliste qui n’en demandait pas tant, ce comédien se sent obligé de préciser que “ce n’est pas du tout intello-chiant” (sic !). Pourquoi consentir une telle bassesse ? Que signifie dans la bouche d’un comédien marqué à la gauche chic du théâtre subventionné une si répugnante pitrerie ?</p>
<p><span id="more-186"></span></p>
<p>Sophocle, Hölderlin, et tant d’autres ne seraient-ils que des effigies, des marques commerciales dont on se couvre pour prouver qu’on “est au niveau”, mais qu’on rechigne à assumer quant au contenu ? Est-ce qu’aujourd’hui les mots “intellectuel”, “pédagogique”, bref tout énoncé suggérant que les hommes ont un cerveau pour comprendre le monde et que nous devrions tous nous en servir, seraient aujourd’hui, dans le discours dominant, rangés au magasin des antiquités, sur le rayon des insultes ?</p>
<p>Ajoutons à cela, en fond, un discours anti-intellectuel à la mode, même chez ceux qui, pourtant, font métier de l’être. On se souvient de la déshonorante campagne de publicité d’Arte sur le thème “Est-ce que j’ai une tête d’intello ?” ou de l’imbécile affichage de la 5° chaîne, dite éducative, posant la question : “éduquons, c’est une insulte ?”.</p>
<p>Il y a là, nous semble-t-il, une véritable haine de la pensée, du savoir et de l’intelligence, une résurgence généralisée du qualunquisme dont on sait bien qu’il est l’un des précurseurs du fascisme.</p>
<p>Il faut, nous devons, dire et redire sans relâche que l’usage de l’intelligence est un bonheur, que son exercice est un plaisir d’une grande sensualité, que la conscience de l’émotion multiplie l’émotion. Il faut dire et redire que la recherche exclusive de l’anesthésie par un plaisir “pur” n’est, comme le savent bien les toxicomanes, qu’une lente descente aux enfers.</p>
<p>On sait, et c’est notre travail d’en convaincre le plus grand nombre, que l’intelligence et l’émotion dansent ensemble du premier au dernier jour le ballet complexe qui fait de nous des humains. Comme le disait Adorno, nous devons combattre les beaux esprits qui, face à l’art contemporain, réagissent par un “(…) Je ne comprends pas ça, affirmation dont la modestie rationalise la fureur en compétence”. Nous devons répandre la pratique, individuelle par nature, collective par nécessité, accessible et indispensable à tout être humain, de la réflexion jubilatoire.</p>
<p><strong>3) -</strong> Il ne s’agit pas de défendre n’importe quoi : un gaspillage ou une gabegie n’en excusent pas un autre, et si l’on peut légitimement penser que la pire des symphonies tue moins d’êtres humains que le moindre des missiles, cela ne suffit pas forcément à justifier qu’on subventionne celle-là à la place de celui-ci, même si pour le prix d’un missile Exocet on peut écrire et jouer quelques dizaines de milliers de symphonies.</p>
<p><strong>4) -</strong> La pauvreté des systèmes existant, ou plutôt inexistant, dans d’autres pays, n’est pas non plus une justification à ne rien faire, pour la puissance publique. On est toujours le nanti de quelqu’un et l’incurie des uns ne justifie pas l’incompétence des autres.</p>
<p><strong>5) -</strong> L’action artistique n’est pas et ne peut pas être une activité marchande puisqu’elle fait appel à l’intelligence des individus, alors que l’activité publicitaire-marchande ne fait appel qu’aux réflexes lourdement conditionnés d’un masse de consommateurs anonymes. On nous épargnera la peine d’en faire ici la démonstration, déjà opérée des milliers de fois par tous ceux, trop peu nombreux hélas, qui ont appris à lire une image. D’ailleurs, tout bon publiciste vous le dira : pour lui, l’intelligence n’est pas une donnée fiable. La publicité flatte, va dans le sens du poil, illusionne sur le produit, et vise, c’est le terme, une cible. L’action culturelle est une activité rugueuse, sans cesse recommencée, qui n’apprivoise pas le désir et qui suppose l’intelligence à l’oeuvre : elle les convoque, elle les exige, elle les fait réagir, elle transforme, bref, elle dérange.</p>
<p><strong>6) -</strong> Nous connaissons bien ceux qui veulent les jeux du cirque à la place de l’art, TF1 à la place de Godard ou Ozu, ou des musiques binaires à la place des polyphonies d’aujourd’hui : ce sont, de tout temps, ceux pour qui un peuple qui pense est un danger. De Jules César à Big Brother, ils sont une tentation, un cancer récurrent de l’humanité. Contre eux, l’action culturelle est un vaccin qu’ils redoutent, comme on le voit bien par la haine qu’ils lui portent, à Vitrolles et ailleurs. Notre travail à nous, c’est d’être des passeurs de l’art, des ouvreurs de portes, des outils de la lutte contre les pouvoirs qui ont besoin d’un peuple soumis et décérébré.</p>
<p>Car, résolument, nous ne voulons ni Dieu, ni César, ni tribun.</p>
<p><strong>7) -</strong> Le critère dominant, massif, d’appréciation de l’art aujourd’hui est qu’on doit “s’y reconnaître”. Outre qu’il s’agit d’une instrumentalisation assez sordide de l’art, c’est une vision sécuritaire, et en dernière analyse assassine, de son exercice.</p>
<p>Soit l’art est un miroir chargé d’embellir et de légitimer autant que possible les laideurs de la vie quotidienne, un pauvre miroir écaillé de toilettes de gare éclairé d’un néon rosâtre. L’industrie tente alors d’imposer aux jeunes de se reconnaître dans “Hélène et les garçons”, et aux vieux dans “la croisière s’amuse”, et ces misérables sous-produits tentent de donner l’oubli du malheur de chaque jour entre deux spots publicitaires. On a le Léthé qu’on peut, faute d’alternative. Soit l’art est un discours métaphorique sur le monde, à la recherche de langages nouveaux, visant à élargir et à augmenter sans cesse la palette des idées et des significations à notre disposition. Dans ce cas, s’il y a quelque chose à y reconnaître, c’est l’inconnu dévoilé, désigné, et justement pas encore élucidé. S’il y quelque chose à y reconnaître c’est le mélange d’inquiétude et d’excitation qui saisit l’humain face à ce qu’il éprouve pour la première fois.</p>
<p>Notre travail est ici d’ouvrir des espaces aux créateurs et d’explorer avec chaque individu participant cette archéologie du futur qu’est chaque oeuvre.</p>
<p><strong>8) -</strong> Nous ne connaissons pas “les gens”, ni “le public”. Mais nous connaissons chaque spectateur personnellement. Nous lui donnons ou du moins nous tentons de toutes nos forces de lui donner ce qu’il attend, mais qu’il ne sait pas qu’il attend.</p>
<p><strong>9) -</strong> Le rôle de la puissance publique est celui qui lui est dévolu en république à chaque fois qu’une question engage l’avenir de la collectivité, et plus largement, l’avenir de l’espèce humaine : éducation, santé, défense, infrastructures, etc…. L’action culturelle rentre naturellement dans ce champ.</p>
<p>Le service public de la culture, comme tout vrai service public, n’admet pas de clients. Ainsi, par exemple, les élèves des collèges ou des lycées ne sont pas les “clients” de l’Éducation Nationale.</p>
<p>Le service public de la culture s’adresse à des citoyens (et non selon l’horrible terme bureaucratique à des “usagers” ou à des “bénéficiaires”) et un citoyen est peut-être d’abord celui qui se pense dans une continuité humaine, celui qui sait que le monde ne lui a pas été légué par ses ancêtres, mais qu’il lui est prêté par ses enfants.</p>
<p>Le rôle de la puissance publique est donc d’avoir une pensée de l’histoire, de savoir qu’elle doit créer les conditions de développement de la pensée. Comme le prouve d’abondance chaque jour le spectacle du monde, quand on ignore l’histoire on se condamne à la répéter.</p>
<p><strong>10) -</strong> Pour ceux qui croient encore que l’action culturelle est un volontarisme d’intellectuels coupés de la “réalité” et qu’il est démocratique de donner au public ce qu’il demande, nous dirons, suivant en cela Guy Debord, que : “rien ne s’est créé d’important en ménageant un public”, et que le plus grand mépris du public consiste à supposer qu’il n’est “pas prêt” pour l’art de son temps. Antoine Vitez écrivait : “la scène est le laboratoire des gestes de la nation”. Et pour “&#8230;épurer, agrandir, transformer les gestes et les intonations&#8230;épurer les comportements corporels ou vocaux, bref, gifler le goût du public (comme disent les futuristes) &#8230;le théâtre est à la fois le conservatoire et l’ennemi des traditions.” si, au lieu d’un laboratoire on se contente d’un musée, on n’a bientôt plus que des ruines, et enfin, un tombeau.</p>
<p>En réalité, les peine-à-ouïr [[Selon la savoureuse expression de Michel Chion in “L’art des sons fixés” - Ed. Metamkine/Nota Bene/Sono Concept  - 1991]] qui convoquent le public à l’enterrement de l’avant-garde ne font guère qu’organiser leurs propres obsèques. C’est leur propre capacité à voir le monde changer sous leurs yeux et leurs oreilles qui est bien morte. Redisons-le : les créateurs sont les seuls véritables “amis” du patrimoine, puisqu’il vit dans leur oeuvre, puisqu’ils s’en servent pour le transformer, dans le processus même de la vie. Aucun créateur n’est assez bête pour prétendre s’être affranchi du passé. Les néo-classiques sont suffisamment obtus pour prétendre, quant à eux, s’être libérés du présent. La conclusion s’impose d’elle-même : la création fait vivre le patrimoine, le néoclassicisme le fait reluire, en voulant se figer dans un passé mythifié comme dans une de ces sauces grasses et fadasses dont nos cantines scolaires enrobent leurs navrants ragoûts recuits.</p>
<p><strong>11) -</strong> Certaines oeuvres sont-elles “difficiles” d’accès ? C’est normal. Georges Steiner faisait justement remarquer qu’on “n’accède” pas à la récente démonstration du théorème de Fermat, oeuvre majeure des mathématiques de cette fin de siècle, sans avoir consenti des années d’un travail passablement acharné. Pourquoi devrait-on “accéder” à Mondrian ou à Stockhausen dans une immédiateté angélique ? Au nom de quelle démagogie les créateurs devraient-ils renoncer à tout travail élaboré, à toute complexité, à toute rigueur dans leur travail, au nom d’une “accessibilité” qui dénaturerait et dégraderait leur oeuvre. Mais au nom de quel populisme de bas étage devrait-on renoncer à ce que ceux d’entre nous qui n’ accèdent pas à ce festin, ne viennent y prendre la part qui leur revient de droit ?</p>
<p>On nous taxera d’élitisme. Pour quelques-uns d’entre nous c’est un crachat quotidien qu’ils essuient de la part de décideurs qui ne viennent au spectacle que pour s’y faire voir de leurs mandants. Disons-le clairement : l’élitisme consiste justement à réserver l’art nouveau à une élite sociale en ne concédant au bon peuple que les immondices et les sous-produits de la marchandisation culturelle, puisqu’eux seuls seraient à portée de ses goûts, de ses demandes, et en définitive, de ses capacités.</p>
<p>Pour nous la lutte contre l’élitisme consiste à dire à chacun que l’art nouveau est fait pour lui par des hommes et des femmes d’aujourd’hui, et que s’il est parfois difficile d’accès, nous chercherons avec lui les voies qui y mènent, incertains que nous sommes nous-mêmes d’en détenir les clés et les codes. Ce qui est beau, émouvant, nouveau, est parfois complexe, mais y renoncer serait démissionner du genre humain. C’est précisément ce que nous ne pouvons admettre.</p>
<p>Michel Thion</p>
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		<title>L’art comme élément d’un dispositif de pouvoir</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Oct 2007 17:52:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Michel Thion</dc:creator>
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<p><em>L’État n&#8217;est pas fait pour diriger l&#8217;art mais pour le servir, et il le sert dans la mesure où ceux qui en ont la charge le comprennent.</em> (A. Malraux)</p>
<p>La question posée par Malraux taraude depuis trente ans les artistes, et ceux qui, ayant développé une sensibilité et une connaissance de l’art, sont en charge, sur le terrain, de sa diffusion, de « l’élargissement du cercle des connaisseurs ».</p>
<p>Les tendances récentes des décideurs politiques, Ministère de la Culture, collectivités territoriales, rendent cette question d’une urgence dramatique.</p>
<p>Au début de la décentralisation, avaient été nommés à la direction des lieux de diffusion de l’art, soit des artistes, soit des amoureux de l’art, de ceux qui avaient parcouru les chemins de l’art, établi un dialogue riche avec les artistes, s’étaient inlassablement interrogés sur la nature de l’art, sa place et son rôle dans la société, sur sa diffusion dans toutes les couches de la population, sur les pratiques artistiques, bref sur l’art vivant.</p>
<p>Au Ministère, des artistes ou de vrais connaisseurs de l’art étaient majoritairement les référents des acteurs de terrain.</p>
<p>Quelle est la situation aujourd’hui ?</p>
<p>Les énarques, il y a 20 ou 30 ans, méprisaient joyeusement le Ministère de la Culture, où les perspectives de carrière étaient bien maigres. N’y venaient que quelques passionnés qui choisissaient de faire un métier pour lequel ils ressentaient ces affinités électives qui sont parfois si fortes, plutôt que de grimper les étapes d’un plan de carrière soigneusement planifié, avec pantouflage ou carrière politique à la clé.<br />
Aujourd’hui, à l’exemple de certains politiques, le Ministère de la Culture est un marchepied intéressant pour les carriéristes. Qu’on se souvienne qu’y sont passé Philippe Douste-Blazy, Philippe de Villiers, François Léotard, mais aussi André Santini [[Durant les quelques mois passés comme Secrétaire d’État à la Culture, sa principale action aura été d’obtenir pour le conservatoire d’Issy-les-Moulineaux, ville dont il est Maire, le label d’École Nationale de Musique. Ensuite, sans doute épuisé par l’effort, il a quitté le Ministère.]], Jean-Philippe Lecat, Françoise Giroud, Michel d’Ornano, Jacques Toubon ou Michel Duffour à qui l’on doit le consternant statut des EPCC, mais on abordera plus loin ce point.<br />
Les deux derniers ministres en poste ne dérogent pas à la règle : Jean-Jacques Aillagon voulait surtout être Maire de Metz, on a les ambitions qu’on peut, d’où la création, dont l’urgence n’était pas aveuglante, d’une « antenne » du CNAC Georges Pompidou dans cette bonne ville de garnison. L’antenne est là, mais on sait ce qu’il est advenu de l’ambition…</p>
<p>Quant à Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre en exercice pour encore deux mois, la visite de son site de député, lors de sa nomination, ne jetait qu’une bien faible lueur sur son intérêt pour l’art. Nommé pour calmer la révolte des artistes en 2003, il a joyeusement trahi sa parole et, tel un Titan entassant Pélion sur Ossa, il a accumulé décisions consternantes sur réductions de crédits.</p>
<p><span id="more-177"></span></p>
<p>À la suite, donc, de ces ministres de passage, l’administration du Ministère s’est vue insidieusement gagnée par des promotions de technocrates dont rien, dans le parcours n’indiquait une quelconque inclination pour l’art. À cela s’ajoute la mainmise de Bercy sur l’administration de la Culture, provoquant une incroyable inflation paperassière et comptable exigée des structures artistiques, compagnies ou lieux de diffusion.</p>
<p>Il reste, heureusement, de vrais connaisseurs de l’art au Ministère de la Culture. Ils se raréfient, ont de moins en moins de latitude d’action, beaucoup se découragent, le nombre de dépressions chez les inspecteurs devient alarmant, mais enfin il en reste.<br />
Pour autant, on peut se poser quelques questions :<br />
Combien de directeurs de DRAC ont manifesté un intérêt réel pour l’art vivant avant leur nomination : de moins en moins. Les arrivants d’aujourd’hui ont un rôle d’éradicateur que beaucoup remplissent avec zèle.</p>
<p>Combien de conseillers en DRAC ont une réelle expérience personnelle du terrain de la diffusion de l’art : une minorité.<br />
Cette ignorance du terrain, qui mériterait d’être largement développée, n’empêche pas qu’ils donnent des directives, attribuent des moyens, et expliquent aux acteurs de la base comment diriger leurs structures. Mais leurs critères sont ceux en vigueur au Ministère, dont ils appliquent fidèlement et consciencieusement les orientations de l’année.<br />
Il y aurait bien d’autres exemples : Pour n’en prendre qu’un, quel est l’intérêt pour les auteurs dramatiques, quel travail en leur faveur a réalisé le nouveau directeur de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, dont c’est la vocation depuis 20 ans ? À notre connaissance, aucun. Mais sans doute ne savons-nous pas tout…</p>
<p>Ce phénomène d’élimination des préoccupations artistiques se déroule en parallèle avec la montée en puissance des collectivités territoriales dans le développement du réseau. Le point de bascule a été atteint il y a déjà plusieurs années et l’État n’est plus qu’un financeur très minoritaire, voire absent, de la plupart des lieux d’art.</p>
<p>Son influence est proportionnelle à son engagement et ce sont les élus locaux qui tiennent la décision entre leurs mains. Ce sont les Maires qui nomment de fait les directeurs de Scènes Nationales et de Théâtres Conventionnés, par exemple. Et ils les nomment en fonction de la vision politique qu’ils ont de leur théâtre.</p>
<p>On a vu des Maires de grandes villes jeter dehors des directeurs confirmés, avec des bilans remarquables, mais qui ne touchaient pas assez l’électorat supposé du Maire, et le Ministère, qui avait pourtant soutenu avec enthousiasme le projet de ce directeur, se coucher, et nommer quelqu’un d’autre, mieux à la convenance de l’édile en colère.<br />
Par ailleurs, le recrutement des collectivités territoriales se normalise. La plupart des postes aujourd’hui sont réservés à des fonctionnaires territoriaux, titulaire des concours de la fonction publique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’art et sa vie n’ont qu’une place microscopique dans les formations à ces concours. Quant aux fameux DESS de « management culturel » [[Plusieurs centaines de jeunes diplômés sortent ainsi chaque année en pensant qu’ils peuvent devenir directeurs de Scène Nationale. Quand ils ont de la chance, ils sont emplois-jeunes dans une compagnie fauchée… À moins que la souplesse de leur échine ne les fasse remarquer d’un fonctionnaire, les contorsionnistes sont assez demandés dans l’institution.]] dont il existe au moins une quarantaine de versions en France, l’art n’y est abordé qu’en termes de production, de gestion, de marketing, de « communication », bref, comme sous-produit de l’action politique.</p>
<p>Il n’y a plus de place pour les passionnés, les inventifs sans diplôme, les fouineurs de l’art, les inventeurs d’actions nouvelles. Il faut des technocrates, des fonctionnaires [[Rappelons qu’un directeur de théâtre en convention avec l’État est censé avoir toute liberté artistique. Nommer un fonctionnaire, c’est nommer quelqu’un dont le statut implique le « devoir d’obéissance » (sic). Cherchez la contradiction …]] respectueux des « procédures », de ceux qui ne rêvent pas.</p>
<p>L’autonomie de l’art, la liberté de création, le questionnement du monde par l’art, sont des problématiques en voie de disparition de l’action culturelle publique. Ils sont remplacés par la « bonne gestion », le développement des « fonds propres », la rentabilité, le calcul imbécile du « coût de la place », l’engraissement des « taux de fréquentation » et nulle réflexion sur les contenus.</p>
<p>Un sommet a été atteint avec les Établissements Publics de Coopération Culturelle (EPCC) créés par Michel Duffour et Catherine Tasca. La profession réclamait depuis longtemps un statut juridique pour les théâtres qui les protège mieux que la loi de 1901 sur les associations, et qui ne soit pas pour autant un statut commercial.</p>
<p>L’EPCC, censé répondre à cette problématique, établit en réalité la mainmise absolue des élus locaux sur les lieux artistiques : Le conseil d’administration est souverain, il est composé majoritairement d’élus locaux, l’État y est statutairement minoritaire, quel que soit le niveau de son financement, et surtout, le projet artistique n’est plus de la responsabilité du directeur, mais du Conseil d’administration. Le professionnel de l’art y est asservi aux desiderata des élus locaux, dont la compétence artistique pourrait, pour le moins, être questionnée.<br />
Mieux, au moment du vote de la loi au Sénat, le groupe centriste, sous la pression des professionnels, avait présenté un amendement précisant que « le conseil d’administration détermine la politique artistique sur proposition du directeur ». Amendement rejeté par Michel Duffour au nom du gouvernement Jospin.</p>
<p>C’est donc bien la prise du pouvoir sur l’art par la politique locale, avec tout ce que cela implique de populisme, de soumission aux lobbies locaux et d’électoralisme à courte vue. Il y a quelques exceptions, bien sûr, bien rares…</p>
<p>Les mauvaises langues murmurent que Michel Duffour, lorsqu’il était Maire-adjoint à la Culture de Nanterre, ne s’est jamais consolé de ne pas avoir le pouvoir sur le Théâtre des Amandiers… La vengeance est un plat qui se mange parfois tiède.</p>
<p>Technocratie et instrumentalisation sont aujourd&#8217;hui les poisons de l’art.<br />
C’est peu de dire que la vie artistique se ressent durement de cet état de fait. Les difficultés pour diffuser une création, un travail de recherche, sont devenues quasi-insurmontables.</p>
<p>Les programmes des grandes salles voient se multiplier les spectacles de variété, de « nouveau cirque », et disparaître le théâtre contemporain, la musique nouvelle, et les inclassables en recherche.</p>
<p>Tel grand lieu, à la fois Scène Nationale, CDN, CCN et centre musical, peut sans problème présenter une saison théâtrale de trente spectacles, mais où l’on ne trouve que deux auteurs vivants.</p>
<p>On ne parlera pas de la situation des auteurs, auteurs dramatiques, poètes, qui ont tous, depuis longtemps, regagné les catacombes, vivent d’autre chose et exercent leur art dans la quasi-clandestinité.<br />
On voit, et particulièrement en ce moment, le populisme triompher, les lobbies gueulards remplacer le débat démocratique, et l’art ne fait pas exception à ce mouvement mortel.</p>
<p>L’art est massivement dirigé par des gens qui n’en ont ni la pratique, ni la connaissance intime, ni même le goût. Électoralisme et technocratie servile ont tué l’art de l’offre pour le remplacer par son triste clone affadi : un art de la demande. La politique publique de l’art est un champ de mort.</p>
<p>Peut-être l’art et les artistes devraient-ils aujourd’hui sortir du système [[« Accepter la solitude, si l’on y parvient. Se construire des petits cercles. Reprendre à sa manière les techniques du samizdat. Éventuellement créer de nouvelles structures. Pour éviter d’être mal compris, mieux vaut se taire en public, et parfois en privé. Si l’on ne se tait pas, mieux vaut prévoir qu’on sera mal compris. En tout cas, ne jamais trahir sans précaution, par une parole ou par un raisonnement, ce qui est devenu l’obscénité même : cette femme, cet homme, aiment le savoir et l’étude. » (Jean-Claude Milner in « y a-t-il une vie intellectuelle en France) Tout ce qu’il dit pourrait s’appliquer à la vie artistique…]], dire qu’ils existent à côté de ce rouleau compresseur mortifère, que la vraie vie est ailleurs. La subvention, cette belle invention pour développer l’art est devenu un outil d’asservissement [[On connaît le processus : Vous mettez en œuvre une action forte et originale, la première année on vous laisse vous démerder. Si ça marche, la deuxième année, on vous donne une subvention, et la troisième année, on vous explique comment faire pour rentrer dans les critères et les procédures institutionnelles. La quatrième année on vous passe commande et vous êtes un artiste mort.]], les lieux officiels répandent des gaz asphyxiants, il faut retourner à la cité, à la rue, au coin de la rue, c’est là que l’art vivra loin de l’effet de serre d’une action culturelle publique devenu son propre zombie.</p>
<p>Michel Thion</p>
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